Désormais, on peut le dire sans témérité, les républiques de

Aux lecteurs

Ce texte a été publié dans la _Revue des Deux Mondes_, le 15 octobre

1866.

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originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

LES RÉPUBLIQUES

DE

L'AMÉRIQUE DU SUD

LEURS GUERRES ET LEUR PROJET DE FÉDÉRATION

I. _Union latino-americana, pensamiento de Bolivar_, por J. M. Torres

Caicedo; Paris, Rosa y Bouret, 1865.--II. _Proyectos de tratado para

fundar una liga sud-americana_, presentados por los plenipotenciarios

del Ecuador, de Bolivia, de Chile, del Peru, de los Estados-Unidos de

Colombia, etc.

Au point de vue purement géographique, la plus grande partie de

l'Amérique du Sud est admirablement disposée pour être habitée par des

peuples unis. Ce continent, plus simple encore dans son architecture

que ne l'est l'Amérique du Nord, elle-même si remarquable par son

caractère d'unité, peut être considéré dans son ensemble comme une

longue série de montagnes et de plateaux se dressant parallèlement au

Pacifique et s'affaissant par degrés à l'est pour former une immense

plaine doucement inclinée. Si l'Amérique méridionale ressemble à

l'Afrique par ses contours généraux, elle en diffère singulièrement

par la structure interne et l'harmonie parfaite de toutes ses

parties. Tandis que la plupart des contrées du littoral africain

sont complétement isolées les unes des autres et forment autant de

territoires distincts à cause des solitudes et des terres inconnues

qui les séparent, le seul aspect de la carte montre que les divers

pays de l'Amérique du Sud, appuyés sur la grande épine dorsale des

Andes, arrosés par les tributaires des mêmes fleuves, sont dans une

intime dépendance mutuelle: comparables aux perles d'un collier,

ils constituent par leur union un ensemble géographique de la plus

frappante simplicité.

A l'exception des contrées orientales, peuplées par une nation

d'origine portugaise, et de la zone marécageuse des Guyanes, où se

sont installés quelques milliers de planteurs anglais, français et

hollandais, toute l'Amérique du Sud,--c'est-à-dire les régions andines

et les grandes plaines fluviales,--est habitée par des hommes de

races mélangées formant de leurs élémens épars une nouvelle race de

plus en plus homogène. Les colons des diverses parties de l'Espagne,

qui pendant trois siècles ont été presque les seuls Européens du

continent, se sont partout alliés aux Indiennes, et de ces croisemens

est née une population nouvelle qui tient à la fois de l'Espagnol par

son intelligence, son courage, sa sobriété, et de l'aborigène par sa

force passive, sa ténacité, sa douceur naturelle. Même dans les pays

où les Espagnols se disent purs d'origine, comme au Chili et sur les

plateaux grenadins, un mélange s'est opéré entre les conquérans et les

familles des vaincus, et les Chiliens peuvent en conséquence se dire

aussi bien les fils des Araucans que ceux des compagnons d'Almagro.

Non-seulement les aborigènes sont ainsi entrés d'une manière indirecte

dans la grande famille des nations latines; mais en outre la plupart

des tribus sauvages se sont peu à peu groupées autour de la population

créole. Elles en ont adopté partiellement les mœurs, et par leur

fraternité d'armes durant la guerre de l'indépendance sont devenues un

seul et même peuple avec leurs oppresseurs d'autrefois. Sur les côtes,

un petit nombre de nègres, issus des anciens esclaves africains, ont

contribué au mélange des races; mais ce troisième élément n'a qu'une

faible importance relative, et le fond des populations andines reste

d'une manière presque exclusive le produit des deux races espagnole et

américaine. A ces nations du continent du sud, il faut encore ajouter

celles de l'Amérique centrale et du Mexique, également latines et

indiennes par leurs ancêtres. De l'estuaire de la Plata aux bouches

du Rio-Bravo et du Colorado, sur un espace occupant environ 10,000

kilomètres de longueur, vivent plus de 26 millions d'hommes parlant

tous la même langue, se rattachant tous au sol américain par leurs

aïeux indigènes et participant aux mêmes souvenirs historiques par les

traditions de la mère-patrie et les efforts communs tentés contre les

Espagnols pendant quinze années de luttes.

Malheureusement ces nations, désunies par les guerres intestines,

séparées les unes des autres par de vastes solitudes et même par des

régions inexplorées, ne sont point encore un groupe de peuples frères:

leur unité, si bien indiquée par la nature et par l'origine, ne s'est

point encore réalisée en politique. Toutefois cette union est l'idéal

des Américains qui ont véritablement à cœur la prospérité de leur

patrie, et la masse même du peuple commence à partager ces vœux de

fédération. Déjà de nombreuses tentatives ont été faites dans ce sens

et plusieurs ont partiellement abouti. Aujourd'hui même une ligue

offensive et défensive unit quatre des plus puissantes républiques de

l'Amérique espagnole, ayant ensemble près de 8 millions d'habitans

et de grandes ressources navales et financières. Que cette ligue

soit destinée à devenir le noyau d'une fédération hispano-américaine

ou qu'elle disparaisse pour faire place à d'autres combinaisons, il

est certain que l'union de plusieurs peuples au nom de la liberté

commune aura les conséquences les plus heureuses pour l'avenir de

tous les états du continent colombien. Afin d'apprécier à sa juste

valeur un fait historique d'une telle importance et de se rendre

compte des changemens d'équilibre qui peuvent en résulter, il importe

donc de connaître les projets d'union qui ont été formés à une époque

antérieure et les commencemens d'exécution qu'ils ont reçus. C'est là

une étude que facilite singulièrement l'ouvrage complet et accompagné

de documens officiels que M. Torres Caicedo a publié récemment sur

cette question.

I.

Avant même qu'un seul homme d'état eût formulé la théorie de la

ligue américaine, elle était déjà mise temporairement en pratique,

puisque, du plateau de l'Anahuac aux rives de la Plata, les

insurgés combattaient le même ennemi, et que même, en de nombreuses

batailles, les pâtres argentins avaient pour compagnons d'armes les

montagnards du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade. La lutte contre

l'adversaire commun avait uni tous les créoles américains dans une

même armée. Pendant quelques années, les hommes qui s'étaient mis

à la tête du mouvement purent croire que les diverses provinces de

l'Amérique du Sud se constitueraient en une vaste confédération, et

que l'ancienne unité, existant au profit du despotisme espagnol, se

rétablirait entre peuples libres au profit de la grandeur nationale.

Ils espéraient que la fraternité d'armes victorieusement affirmée

sur les champs de bataille pourrait être transformée en une solide

union des peuples eux-mêmes. Dès l'année 1822, au plus fort de la

guerre contre l'Espagne, le libérateur Bolivar invita formellement

les gouvernemens du Mexique, du Chili, du Pérou et de Buenos-Ayres

à se grouper en confédération et à procéder immédiatement à la

convocation d'une assemblée ayant pour mission d'établir une ligue

permanente entre les peuples affranchis. En réponse à cet appel, la

Colombie, le Pérou et Buenos-Ayres se contentèrent de signer une

alliance défensive contre toute attaque de l'Espagne ou d'une autre

nation étrangère; mais cette alliance n'était guère que la simple

constatation de la lutte commune contre la métropole. Aussitôt après

la fin des hostilités, Bolivar, alors dictateur du Pérou, s'empressa

de recommander de nouveau aux républiques latines de l'Amérique l'idée

d'un congrès central «réuni sous les auspices de la victoire.» La

plupart des gouvernemens intéressés répondirent avec cet enthousiasme

facile des Hispano-Américains. Le président de la Colombie alla même

jusqu'à dire que «l'œuvre projetée de l'union était un fait dont

l'importance n'avait point été égalée depuis la chute de l'empire

romain;» mais cette œuvre, personne ne l'accomplit. Les difficultés des

communications, la lassitude causée dans tout le pays par la sanglante

guerre qui venait de finir, la profonde ignorance des populations,

le manque d'intérêts matériels communs entre des pays éloignés de

plusieurs milliers de kilomètres les uns des autres, empêchèrent de

donner suite au projet de Bolivar. Ses invitations devenaient pourtant

de plus en plus pressantes, car la France légitimiste menaçait alors

de reprendre au nom du droit divin la cause que venait d'abandonner

provisoirement l'Espagne. Dans son effroi, le grand homme de guerre

allait même jusqu'à demander que le congrès des plénipotentiaires

américains fût érigé en un comité de salut public indépendant de ses

mandataires, et disposant d'une flotte puissante, ainsi que d'une armée

de 100,000 hommes.

Enfin, vers le milieu de l'année 1826, un simulacre de congrès, composé

seulement des mandataires du Pérou, de la Colombie, de l'Amérique

centrale et du Mexique, se réunit à Panama, que l'on avait choisi

comme le point le plus facile d'accès dans l'immense étendue des

contrées hispano-américaines. Les délégués rédigèrent à la hâte un

traité de ligue fédérative entre les états qu'ils représentaient et

décidèrent la formation d'une armée commune de 60,000 hommes; mais

leurs décisions ne furent validées que par la seule république de

Colombie, et cet état même ne fit aucun effort pour mettre son vote à

exécution. Tel fut l'avortement d'un projet duquel on avait attendu des

résultats si grandioses. Bolivar, dont les espérances s'évanouissaient

ainsi, comparait tristement le congrès de Panama à un pilote fou qui,

du rivage de la mer, essaierait de guider un navire secoué par les

tempêtes du large.

Après cette vaine tentative de confédération, les gouvernemens

sud-américains se bornèrent à échanger de temps en temps quelques

notes sur cette question pourtant si vitale, et plus de vingt

ans s'écoulèrent sans qu'une nouvelle assemblée de délégués fût

convoquée. Seulement à la fin de 1847, c'est-à-dire à la veille

de cette époque révolutionnaire si féconde dans les pays d'Europe

en événemens de toute sorte, un deuxième congrès, composé des

plénipotentiaires du Chili, de la Bolivie, du Pérou, de l'Équateur et

de la Nouvelle-Grenade, c'est-à-dire des cinq républiques assises sur

les rivages de la Mer du Sud, se réunit à Lima pour négocier un traité

d'union fédérative. Ce congrès, moins ambitieux et plus sensé que celui

de Panama, ne vota point la formation d'une grande armée; il s'occupa

modestement d'examiner dans quelles circonstances il serait utile de

constituer la ligue des nations sud-américaines, et de quelle façon on

procéderait à cette alliance; en même temps il prévoyait aussi le cas

d'une guerre possible entre les républiques confédérées, et traçait

aux états neutres la ligne de conduite qu'ils auraient à suivre en

cette occurrence. Un traité de commerce et de navigation, où pour la

première fois le principe de la liberté des fleuves était proclamé,

complétait l'œuvre des plénipotentiaires de Lima. Toutefois les grands

événemens et les luttes intestines qui agitaient alors le Nouveau-Monde

effacèrent promptement le souvenir des travaux du congrès.

Cependant un nouveau danger, venant cette fois, non des puissances

monarchiques de l'Europe occidentale, mais de la remuante oligarchie

esclavagiste des états anglo-américains, menaça bientôt l'indépendance

des républiques espagnoles. Le flibustier Walker, porte-glaive de cette

chevalerie du cycle d'or dont la grande conspiration contre la liberté

des peuples n'est pas encore assez connue, avait envahi le Nicaragua

à la tête de ses bandes; des sénateurs, des ministres de l'Union

américaine, le président lui-même, proclamaient insolemment la doctrine

de la «destinée manifeste» en vertu de laquelle les républiques

méridionales devaient tôt ou tard, de gré ou de force, devenir la

proie de ces Anglo-Saxons envahissans qui s'étaient déjà fait concéder

la moitié du Mexique. Dans l'espérance des hommes qui dirigeaient

alors la politique des États-Unis, Lopez et Walker n'étaient que

l'avant-garde des armées qui devaient annexer successivement toutes

les nations espagnoles pour les fondre dans le «grand empire indien de

l'occident.» Sous le coup de l'émotion qui saisit la plupart des états

de l'Amérique latine, un nouveau congrès se réunit en 1856 à Santiago

de Chili pour y conclure un traité «continental» de défense contre

l'invasion étrangère. Les seules parties représentées étaient le Chili,

le Pérou et l'Équateur; mais les autres républiques, y compris le

Paraguay, s'empressèrent pour la plupart d'accéder au traité. Peut-être

cette nouvelle convention ne fût-elle pas restée un vain mot comme les

précédentes, si les diverses révolutions fomentées dans l'Équateur

et dans la Nouvelle-Grenade par quelques prétendans n'avaient

malheureusement détourné l'attention de ces derniers pays vers leurs

affaires intérieures.

Cependant l'idée de la ligue américaine ne devait plus être abandonnée.

Désormais elle n'était plus seulement dans les vœux de quelques

patriotes intelligens, elle commençait à passionner le peuple lui-même

dans les républiques les plus avancées. Pendant les années qui

suivirent les négociations relatives au traité continental, les divers

gouvernemens ne cessèrent d'échanger des notes relatives à cette

question, et, ce qui vaut encore mieux, les journaux et les assemblées

politiques de toute l'Amérique du Sud reprirent et discutèrent de plus

en plus sérieusement les projets d'union fédérative. Dès le mois de

janvier 1864, le cabinet péruvien était poussé par l'opinion publique

à proposer un nouveau congrès américain, et la plupart des états

s'empressèrent d'envoyer leur adhésion.

Le moment était bien choisi, car jamais, depuis la guerre de

l'indépendance, pareil danger n'avait menacé les jeunes républiques

du Nouveau-Monde. Depuis deux années déjà, le Mexique était envahi

par des troupes européennes ayant pour mission non-seulement de

demander la réparation de certains griefs, mais aussi d'aider à la

fondation d'une monarchie. Une forte armée espagnole ayant pour base

d'approvisionnemens l'île si riche de Cuba avait fait irruption à

Saint-Domingue «pour répondre aux vœux des bons citoyens» de cette

ancienne colonie, et, non content de cette tâche, le gouvernement

de Madrid cherchait encore de nouvelles difficultés avec le Pérou.

Enfin, au sud du continent, on commençait à voir la main du Brésil

dans la conspiration de Florès contre la Bande-Orientale. Un fait

des plus graves est que toutes ces agressions coïncidaient avec la

guerre civile des Américains du nord, et que dans cette lutte les

puissances de l'Europe occidentale avaient singulièrement favorisé les

rebelles en se hâtant de leur reconnaître les droits de belligérans,

même en laissant des corsaires s'armer et se ravitailler dans leurs

ports et leurs arsenaux. Les États-Unis s'étant depuis longtemps

posés comme les adversaires à outrance de toute intervention des

gouvernemens d'Europe dans les affaires intérieures de l'Amérique, on

voyait en eux les gardiens jaloux de l'indépendance des républiques

sœurs, et c'est précisément l'époque où l'Union était engagée

elle-même dans une terrible lutte que choisissaient les puissances

européennes et le Brésil pour attaquer sur plusieurs points à la

fois les Hispano-Américains. N'était-il pas naturel de croire, à la

vue de ces événemens, qu'ils faisaient partie d'un grand projet de

restauration monarchique dirigé contre toutes les républiques du

Nouveau-Monde? Les diverses interventions qui ont eu lieu dans les

états de l'Amérique espagnole peuvent être en partie des faits sans

rapport direct avec la grande rébellion des planteurs; mais ils s'y

rattachent historiquement, et l'on ne saurait douter que la postérité

les embrasse d'un même regard. Qu'une entente préalable ait eu lieu

entre les divers gouvernemens qui sont intervenus dans les affaires des

républiques américaines, ou, ce qui est possible, que chacun ait suivi

d'instinct sa politique particulière, il n'en est pas moins vrai que

l'Espagne, la France, l'empire du Brésil, et dans une faible mesure

l'Angleterre elle-même, ont saisi l'occasion favorable de la guerre

civile des Américains du nord pour chercher à procurer aux républiques

du Nouveau-Monde soit «les bienfaits des institutions monarchiques,»

soit plus modestement «la paix, l'ordre et la prospérité.» L'histoire

future ne verra point dans ces faits une coïncidence fortuite.

Quant aux populations directement intéressées, elles y virent l'effet

d'un plan concerté d'avance. On sait quelle profonde irritation

l'attitude des puissances européennes a causée aux États-Unis. On sait

que, depuis le rétablissement de l'Union, les diplomates de Washington

ne négligent aucune occasion de faire parade des ressources de leur

nation en s'adressant aux cabinets de l'Europe occidentale: c'est avec

un plaisir malin assez peu déguisé qu'ils voient les embarras de la

France dans les affaires mexicaines et les terreurs de leurs voisins du

Canada menacés par les invasions des _fenians_. Sans aucun doute les

grandes et déplorables démonstrations d'amitié qu'ils font à l'empire

russe doivent être aussi attribuées pour une forte part au désir qu'ils

ont de chagriner les gouvernemens d'Europe dont ils croient avoir à se

plaindre. Toutefois les alarmes de la nation anglo-américaine n'avaient

été que peu de chose, comparées à l'émoi des populations du continent

colombien. Celles-ci, s'exagérant le danger à cause de leur faiblesse

relative, croyaient déjà que les pays libres de l'Amérique espagnole

étaient divisés d'avance en trois ou quatre grands empires, dont l'un,

s'étendant de l'isthme de Panama aux frontières de la Californie, avait

pour souverain choisi l'empereur Maximilien. Quant au sort réservé au

reste de l'Amérique espagnole, les idées différaient à cet égard; on ne

doutait pas néanmoins que plusieurs républiques ne fussent désignées

comme devant faire retour à l'Espagne, leur ancienne métropole, ni

que le Brésil ne tentât d'obtenir pour son immense territoire la

frontière du Parana. On savait aussi que le parti conservateur de Quito

avait ouvertement invoqué le protectorat de la France, et l'on se

demandait avec appréhension si ces vœux de suicide national n'avaient

pas été favorablement accueillis aux Tuileries. Ainsi, disait-on, si

les projets des puissances monarchiques devaient se réaliser, il ne

resterait plus dans le Nouveau-Monde que la république des _Yankees_,

et celle-ci, réduite à la défensive par les esclavagistes vainqueurs,

en viendrait peut-être à se scinder elle-même en plusieurs états et

à modifier son gouvernement. Les principes républicains ayant alors

perdu le solide point d'appui que leur donnent les jeunes sociétés

américaines, le maintien des institutions monarchiques dans le monde

entier eût été dès lors à jamais assuré. Ce plan, que les assemblées

politiques et les journaux discutaient avec la plus grande sincérité,

comme s'il eût été vraiment combiné de toutes pièces, n'existait sans

doute avec cette netteté que dans les imaginations; mais il ne faut

pas moins en tenir compte, car, sous les événemens qui se pressent,

l'instinct populaire devine souvent mieux que les hommes d'état

eux-mêmes le mobile secret qui les a fait agir, et révèle ainsi le vrai

sens de l'histoire.

Lorsque le congrès américain se réunit à Lima le 14 novembre 1864,

l'orage attendu venait d'éclater sur le Pérou. Un commissaire de la

reine d'Espagne, prenant le même titre que les anciens gouverneurs

castillans des colonies d'Amérique, avait déjà, au mépris de la

souveraineté péruvienne, exigé réparation de griefs d'une valeur fort

douteuse, et sans daigner déclarer la guerre, par simple mesure de

«revendication,» l'amiral Pinzon s'était emparé des îles à guano, qui

sont le véritable trésor de la république. Cependant le général Pezet,

personnage timoré qui redoutait surtout de déplaire aux représentans

des puissances européennes, ne semblait point avoir ressenti l'outrage

fait à la nation; il traitait secrètement avec le commissaire espagnol,

et la chambre elle-même reculait devant une déclaration de guerre.

Lorsque, poussés à bout par les exigences de l'Espagne, les députés se

furent enfin décidés, et qu'à la presque unanimité ils eurent résolu

d'opposer la force à la force, le congrès américain, où se trouvaient

représentées toutes les républiques intéressées, à l'exception de

celles de la Plata et du Mexique, n'eut pas le courage de participer

par son attitude à la résolution des Péruviens; il intervint auprès du

gouvernement de Lima pour lui conseiller la prudence, lui fit rapporter

la déclaration de guerre, et tenta par des offres directes, mais

inutiles, de servir de médiateur entre le Pérou et l'amiral espagnol.

Ainsi que les événemens l'ont prouvé plus tard, cette prudence

apparente n'était que pusillanimité: si le Pérou avait osé maintenir sa

déclaration d'hostilités au risque de voir son commerce interrompu et

de perdre sa flottille, le président n'aurait point eu l'humiliation

de signer un indigne traité, et la guerre civile eût été évitée. Le

congrès ne pouvait donc se vanter d'avoir sauvegardé l'honneur du pays,

et ses travaux devaient par conséquent rester frappés de stérilité;

cependant c'est déjà une chose des plus importantes et sans précédent

qu'une assemblée composée des plénipotentiaires de la plupart des

républiques ait pris une part directe au gouvernement de l'une d'entre

elles et tenté de représenter en face de l'étranger l'union des

peuples du continent. Dès l'année suivante, les péripéties de la guerre

avec l'Espagne cimentaient une plus intime union, à la fois offensive

et défensive. Quatre des principaux états de l'Amérique du Sud, le

Chili, la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, réalisaient enfin ce que les

congrès avaient jadis vainement discuté.

II.

Désormais, on peut le dire sans témérité, les républiques de l'Amérique

du Sud peuvent être considérées comme à l'abri de toute attaque

sérieuse d'une puissance européenne. Non-seulement les États-Unis,

sortis de la guerre plus redoutables qu'autrefois, se croiraient

peut-être tenus d'intervenir par leur diplomatie ou par leurs armes, si

quelque atteinte trop grave était portée à l'autonomie des populations

hispano-américaines, mais encore celles-ci ont déjà prouvé qu'elles

sont capables de se défendre elles-mêmes. La petite république

dominicaine, qui compte à peine 200,000 habitans de race mêlée et ne

saurait par conséquent mettre sur pied qu'une armée numériquement

très faible, a forcé la fière Espagne, après vingt mois de lutte, à

la dégager du serment de loyauté qu'elle était censée, suivant les

rapports officiels, avoir prêté avec tant d'enthousiasme. Le Chili,

grâce à son éloignement des possessions espagnoles, grâce surtout au

patriotisme et à l'intelligence de ses habitans, est sorti presque sans

dommage de la guerre que lui avait déclarée son ancienne métropole;

avec ses petits vaisseaux portant quelques centaines de matelots, il

a vaillamment bravé la puissante flotte de son adversaire, et n'a

laissé d'autre ressource à l'amiral Nuñez que de bombarder la ville

sans défense de Valparaiso. Bientôt après les Péruviens, comprenant,

par l'exemple de ce qui venait de se passer à Valparaiso, qu'il

vaut mieux compter sur son propre courage que sur la générosité de

l'ennemi, repoussaient la force par la force, et les canons de Callao

vengeaient la barbarie inutile commise précédemment par les ordres du

ministère espagnol. La flotte avariée de l'amiral Nuñez dut battre en

retraite vers les Philippines et Rio de Janeiro, et donner ainsi aux

républiques alliées un répit qu'elles mettront certainement à profit.

Si la guerre a pris temporairement un caractère platonique par suite de

la retraite des vaisseaux espagnols, le Chili, le Pérou, la Bolivie et

l'Équateur n'en continuent pas moins d'armer leurs côtes, d'agrandir

leur flotte, devenue déjà fort respectable, et de faire appel contre

l'ennemi commun à l'aide des autres nations américaines. Leur puissance

s'accroît incessamment pour l'offensive, et les bruits souvent répétés

de soulèvemens ou d'invasions à Cuba et à Porto-Rico sont un signe

avant-coureur de ce que la politique imprudente de l'Espagne pourra

lui coûter un jour.

Quant au Mexique, il est toujours en partie occupé par des troupes

européennes, et sa capitale est le siége d'un empire dont les

frontières indécises changent de jour en jour suivant les diverses

alternatives de combats incessans. Toutefois il est désormais permis de

prédire, sans un grand effort d'imagination, qu'un nouveau changement

politique va s'accomplir à Mexico, et qu'un gouvernement conforme

aux traditions du pays succédera au règne éphémère de Maximilien. Le

prochain départ des troupes françaises, la désorganisation des finances

impériales et l'empressement avec lequel on proclame la déchéance du

nouveau souverain dans chaque ville et chaque bourgade abandonnée

par ses soldats font de la restauration prochaine de la république

mexicaine un événement facile à prévoir. Alors la doctrine dite de

Monroe, à laquelle les nations américaines ont graduellement donné une

signification de plus en plus large, sera sérieusement respectée par

les puissances monarchiques de l'Europe; toute intervention efficace de

l'Espagne, de la France ou de l'Angleterre deviendra impossible, et par

conséquent l'une des principales causes qui arrêtaient les jeunes états

de l'Amérique dans leur essor aura disparu. En grande partie maîtres

de leur destinée, c'est principalement à eux-mêmes qu'ils devront s'en

prendre de leurs guerres et de leurs révolutions futures.

Néanmoins, si les anciennes colonies espagnoles n'ont plus à craindre

de retomber sous la domination d'un peuple d'Europe, quelques-unes

d'entre elles ont à redouter les envahissemens d'une puissance occupant

comme elles une partie du territoire américain. Le Brésil, groupe

de plateaux que le Parana et les affluens de l'Amazone séparent de

la base orientale des Andes, constitue un territoire distinct du

reste du continent, et les populations qui se sont établies sur ces

plateaux diffèrent par l'origine, la langue, les institutions, les

mœurs, de celles des autres parties de l'Amérique. Le contraste qui

existe entre le Brésil et les régions andines est également frappant

sous le double rapport de la géographie et de l'ethnologie. D'un

côté, les Hispano-Indiens occupent les vallées d'une haute chaîne de

montagnes; de l'autre, les fils des Portugais et des noirs d'Afrique

peuplent un massif isolé qu'entourent les mers et d'immenses plaines

de marécages et de forêts; à l'ouest des nations affranchies, à l'est

un mélange d'habitans dont le tiers se compose de misérables esclaves

sans patrie et sans droit. Le contraste offert par les deux groupes de

populations qui se partagent l'Amérique du Sud est donc complet, et

malheureusement, dans l'état de barbarie qui est encore à tant d'égards

celui de la race humaine, cette opposition ne peut que donner lieu à de

sanglantes guerres. La lutte qui pendant tant de siècles avait divisé

les deux peuples de la péninsule ibérique, Espagnols et Portugais,

s'est continuée de l'autre côté des mers et sur un territoire bien plus

vaste que la petite presqu'île européenne.

Au nord et à l'ouest des anciennes colonies portugaises, l'immensité

des espaces solitaires qui les séparent des contrées habitées par les

descendans des Espagnols a jusqu'à nos jours empêché tout conflit

sérieux. Seulement le Brésil a pu, grâce à l'unité de vues et à

la persévérance de ses diplomates, triompher provisoirement dans

toutes les questions de limites de la résistance des gouvernemens

éphémères qui se succédaient dans les républiques limitrophes, et de

cette manière il s'est adjugé sans coup férir d'immenses étendues

inexplorées, dont les seuls habitans sont des Indiens sauvages. Sur

la carte, le Brésil s'est ainsi agrandi aux dépens de la Bolivie,

du Pérou, de l'Équateur, de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela

d'une surface de plusieurs centaines de millions d'hectares; mais

la force réelle de l'empire ne s'est en rien accrue de cette énorme

adjonction apparente de territoire. Dans le conflit des deux races, la

prépondérance restera nécessairement à ceux chez lesquels la liberté

humaine est le plus respectée.

Du côté du sud et du sud-ouest, où non-seulement les domaines contestés

confinent les uns aux autres, mais où les populations elles-mêmes sont

assez rapprochées pour se faire la guerre, la lutte a été presque

constante pendant trois siècles. Les colons de race ennemie étaient

dès le berceau voués à se combattre, et les traités d'alliance

conclus en Europe entre les deux métropoles n'empêchaient point les

_mamelucos_ de São-Paulo de continuer leur chasse à l'homme dans les

Missions espagnoles. Dans le siècle actuel, cette lutte de races

s'est graduellement régularisée, mais elle n'en continue pas moins

sous des formes différentes, et l'enjeu de la lutte a toujours été la

possession des grands fleuves de l'intérieur et du port de Montevideo.

Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, les Portugais et leurs héritiers

les Brésiliens avaient tour à tour conquis et perdu la souveraineté

de l'une des rives de la Plata. Ils viennent enfin d'atteindre

partiellement leur but en installant à Montevideo comme président de

la Bande-Orientale le général Florès, commandant un de leurs corps

d'armée. Ils ont fait plus encore, car ils ont réussi à tourner les

forces d'une république contre une autre république, ils ont eu l'art

de prendre pour avant-garde de leurs troupes d'invasion les soldats de

Buenos-Ayres, et par cette habile combinaison ils ont fait partager la

responsabilité et le poids de la lutte à leurs ennemis héréditaires.

Ils espèrent ainsi s'emparer, à titre d'amis, de cette frontière

naturelle du Parana, qu'il leur serait plus malaisé de conquérir en

ennemis.

Aux débuts de la guerre du Paraguay, c'est-à-dire en mai 1865, les

alliés étaient superbes d'espoir et de jactance: c'est au pas de

course, c'est au galop de leurs chevaux, que les soldats de Mitre, de

Florès et d'Osorio devaient s'élancer à la conquête des pays convoités.

Lorsque après avoir pendant des années travaillé sourdement contre

l'indépendance de Montevideo, rivale de Buenos-Ayres, le président

Mitre fut enfin obligé par le Paraguay de jeter le masque et de se

ranger ouvertement du côté des Brésiliens, on eût dit qu'il prenait

la foudre en main, tant on s'empressait autour de lui à célébrer son

prochain triomphe. «Nous venons de décréter la victoire,» s'écria-t-il

en déposant la plume qui venait de signer le traité d'alliance avec le

Brésil. «Dans les casernes aujourd'hui, demain en campagne, dans trois

mois à l'Assomption!» telle était la fière parole que les admirateurs

du général Mitre avaient entendue tomber de sa bouche. Depuis ce jour,

où le succès semblait si facile à obtenir, plus de seize mois se sont

écoulés, pendant lesquels bien des combats ont été livrés et bien des

milliers de vies sacrifiées inutilement. Les dates que de temps en

temps on se permet de fixer d'avance pour la prise de l'Assomption

doivent être de plus en plus espacées à cause de difficultés imprévues.

Le général Urquiza, qui devait, à la tête de ses cavaliers, frayer la

voie aux armées du Brésil et de Buenos-Ayres, s'est bientôt retiré

prudemment à l'arrière-garde, puis est revenu dans sa riche _estancia_

pour se faire le grand fournisseur de vivres des alliés et leur vendre

à lourds deniers le bétail et les céréales. Non-seulement l'Assomption

n'est pas tombée dans les trois mois aux mains des alliés, mais,

bien que de nombreuses dépêches aient souvent annoncé la destruction

complète des forces paraguayennes, ni le général Mitre ni l'amiral

Tamandaré n'ont encore pu tourner un seul de leurs canons contre les

murs de la forteresse d'Humayta, qui défend l'entrée de la république.

L'unique conquête des alliés est celle de l'_Estero-Bellaco_, savane

humide pendant la saison des pluies, poudreuse pendant les sécheresses,

mais entourée en toute saison de marécages d'où sort la fièvre, bien

plus terrible que les boulets. Jusqu'à présent, le président Mitre,

même accompagné de 30,000 Brésiliens, semble devoir être encore moins

heureux que le général Belgrano dont il s'est fait l'historiographe,

car ce héros, qui tenta vainement de conquérir le Paraguay pour le

soumettre à la couronne de Ferdinand VII, alla du moins se faire battre

aux portes de l'Assomption.

Ce n'est pas que dans leur défense les chefs de l'armée paraguayenne

aient toujours été d'habiles stratégistes[1]. Au contraire, ils ont

commis des fautes graves; mais ces fautes, provenant surtout de

l'inexpérience militaire, ont été depuis glorieusement réparées. Les

Paraguayens se sont lentement retirés de la province de Corrientes

qu'ils avaient envahie, mais en se retirant ils ne cessaient de

harceler l'ennemi, de battre en détail ses avant-gardes, de lui prendre

ses convois de vivres. Ces hommes, que l'on représentait d'abord

comme un ramassis de fuyards, ont eu presque toujours le privilége

de l'offensive; les commandans de l'armée alliée, mal soutenus par

l'amiral Tamandaré, qui n'a pas d'ordres à recevoir du général en chef

Mitre, ont été le plus souvent prévenus par le général Lopez dans leurs

préparatifs d'attaque, et malgré la grande supériorité de leurs forces

et leur puissante artillerie ils n'ont pu chaque fois rendre la lutte

indécise qu'après avoir assisté à la déroute de leurs troupes les plus

avancées. Même, lorsque les alliés occupaient déjà la rive gauche

du Parana, un faible corps de Paraguayens, franchissant inopinément

le fleuve, vint engager la lutte contre une armée entière, et ne se

retira qu'après avoir maintenu pendant trois jours sa position sur le

champ de bataille de San-Cosme. Enfin à Tuyuti, dans ce conflit qui

fut probablement le plus sanglant de toute l'histoire de l'Amérique du

Sud, les alliés se sont de nouveau laissé surprendre, et bien qu'ils

disent être sortis vainqueurs de cette journée, ils n'en ont pas moins

dû rebrousser chemin pour se réfugier sous les canons de leur flotte

dans les terres noyées où le typhus les décime[2]. Près de deux mois

après le terrible choc de Tuyuti, les Brésiliens, renforcés par 6 ou

7,000 hommes que leur amenait le baron de Porto-Alegre, ont à leur

tour pris l'offensive; mais cette fois encore ils ont été rejetés dans

leur campement marécageux après avoir perdu leurs meilleures troupes

et quelques-uns de leurs chefs les plus vaillans. Ils sont de nouveau

condamnés à attendre des renforts, des vivres et des munitions de

guerre, heureux encore si les arrivages espérés suffisent à compenser

les pertes de chaque jour!

[1] Nous renvoyons le lecteur à la livraison du 15 septembre 1866,

qui renferme une étude où sont racontés tous les événemens de la

campagne jusqu'après la bataille de Tuyuti.

[2] Le mot de _tuyuti_ signifie en langue guarani le _pays des

marais_.

Pour atteindre l'Assomption et remporter ainsi la victoire «décrétée»

le 1er mars 1865, les alliés ou plutôt les Brésiliens, car les

Orientaux sont réduits à quelques centaines et les Argentins à

quelques milliers d'hommes, ont donc beaucoup à faire. S'ils veulent

suivre jusqu'à la capitale du Paraguay le chemin qu'ils ont choisi,

il faut d'abord qu'ils se dégagent de leurs marais et de la ligne de

circonvallation qui commence à les entourer; ils ont ensuite à prendre

d'assaut le camp retranché dans lequel s'est établie l'armée de Lopez,

puis à s'emparer successivement des forts de Curupayti et de ceux

d'Humayta, la citadelle la plus formidable de l'Amérique du Sud; s'ils

réussissent à forcer ainsi la porte du Paraguay, il leur restera la

tâche difficile de traverser sans encombre un pays semé d'obstacles

et systématiquement ravagé par ses propres habitans, et c'est après

avoir heureusement accompli cette marche aventureuse qu'ils pourront

enfin investir l'Assomption, qui est aussi une place forte et facile

à défendre. On le voit, l'entreprise n'est pas des plus aisées, et

si les généraux brésiliens, effrayés à bon droit d'avoir choisi une

pareille route, veulent modifier leur plan d'invasion, ils devront, si

cela est possible, commencer par évacuer leurs positions actuelles,

en accordant ainsi au président Lopez le prestige d'une première

campagne victorieuse. Dans tous les cas, les énormes sacrifices que

devra s'imposer le Brésil seront hors de proportion avec ceux qui ont

été faits jusqu'ici, et ne pourraient être compensés par le produit du

pillage du Paraguay tout entier.

Ce qui pouvait d'abord donner quelques doutes sur l'issue probable de

la campagne, c'est qu'on ignorait, au milieu du conflit des assertions

contradictoires, si les Paraguayens étaient simplement de timides

Guaranis, tremblant devant leur _supremo_ comme devant un dieu, ou

bien s'ils étaient hommes à aimer fortement leur patrie et leur

indépendance nationale. Aujourd'hui le doute n'est plus permis. Si

les populations du Paraguay étaient vraiment des troupeaux asservis,

ce serait un phénomène nouveau dans les annales de l'humanité que des

esclaves puissent combattre avec une pareille vaillance. Les faits

que l'on cite d'eux, et qui pour la plupart sont racontés par leurs

ennemis eux-mêmes, sont presque merveilleux d'audace, et, s'ils n'ont

pas été accomplis suivant les règles de la tactique ordinaire, ils

n'en prouvent que mieux combien est énergique et plein d'élan ce

soldat paraguayen que l'on dépeignait comme une machine. A Tuyuti, les

artilleurs montent en croupe derrière les cavaliers, s'élancent avec

eux au milieu des batteries ennemies et bondissent sur les pièces pour

en sabrer les défenseurs, s'atteler aux affûts et traîner ces trophées

en dehors des lignes brésiliennes. De pareils faits ne sont-ils

inspirés que par de simples ordres de Lopez ou bien témoignent-ils

d'une véritable initiative guerrière? Du moins on ne saurait dire

qu'ils sont accomplis par des mercenaires, car la république n'est pas

assez riche pour donner une solde à ses défenseurs.

D'ailleurs, si le président du Paraguay n'avait pas compté sur

l'énergie des habitans, ce n'est pas sans folie qu'il eût osé braver le

Brésil. En admettant avec la statistique officielle que la population

totale du pays s'élève à près d'un million et demi d'habitans, quelle

force de cohésion n'a-t-il pas fallu à cette petite nation pour qu'elle

ait pu résister si heureusement aux armées impériales du Brésil et

à leurs alliés de Buenos-Ayres et de Montevideo! Non-seulement une

grande partie des hommes valides ont dû prendre les armes, mais, le

Paraguay étant complétement bloqué et n'ayant aucune communication

possible avec l'extérieur, ce sont aussi des habitans du pays qui

ont dû construire les batteries flottantes et les bateaux à vapeur,

réparer les vaisseaux endommagés, fondre les canons, fabriquer les

armes, les munitions de guerre et les uniformes; enfin, quelque sobres

que l'on suppose les descendans des anciens Guaranis, il leur faut

cependant manger, et par conséquent ceux qui ne sont pas enrôlés ou

bien employés directement aux travaux militaires doivent s'occuper

de la culture et du transport des produits. Tandis que le Brésil

disposait naguère par ses emprunts des capitaux de l'Europe et de

toutes les ressources que lui donne le commerce, le Paraguay doit

trouver chez lui tous ses moyens de défense. Si la population de ce

petit pays n'était vraiment que de 4 à 500,000 âmes, ainsi que le

pensent M. Martin de Moussy et d'autres voyageurs, on ne saurait alors

trop admirer le patriotisme qui a pu réaliser de pareils prodiges.

Ce n'est point en obéissant servilement à un despote qu'un peuple

pourrait défendre son indépendance nationale contre un empire vingt

fois plus populeux et disposant en outre des forces de deux alliés:

pour triompher dans un pareil danger, il faut que chacun compte sur

soi-même, sur son courage, son indomptable ténacité, son esprit de

sacrifice. Lorsque le corps brésilien du baron de Porto-Alegre fit mine

d'envahir le territoire paraguayen par le bourg d'Itapua au sud-est

de la république, les habitans de tout le territoire compris entre le

Parana et le Rio-Tebicuari ont mis eux-mêmes le feu à leurs demeures

et se sont éloignés en masse avec leurs bestiaux, afin que l'ennemi

eût à traverser un désert, s'il tentait de marcher par ce chemin sur

l'Assomption. De même en 1854, lorsque l'amiral brésilien Ferreira de

Oliveira vint menacer l'indépendance du pays, que les canons d'Humayta,

alors simple fortin, ne défendaient que faiblement, les habitans

s'empressèrent de dévaster leurs campagnes de la rive gauche du fleuve,

entre Tres-Bocas et la capitale.

Un peuple, si petit qu'il soit, est bien fort pour la résistance,

surtout quand il est, comme celui du Paraguay, environné de solitudes

et protégé par une ceinture de rivières et de marais. Quoique la

guerre ait souvent des hasards imprévus, il est donc probable que la

nationalité guaranie saura se maintenir intacte dans ce grand péril,

et que les alliés devront conclure la paix avant d'avoir mis le siège

devant l'Assomption, ou peut-être même après avoir été refoulés

jusque sur le territoire brésilien du Rio-Grande. Ce qui doit surtout

encourager les soldats de Lopez dans une lutte désespérée, ce sont les

clauses, naguère secrètes, du traité d'alliance qui ont été révélées

par l'un des signataires et communiquées officiellement aux chambres

anglaises. Les Paraguayens savent qu'en vertu de ces clauses ils sont

destinés à perdre les deux tiers de leur territoire, à recevoir des

mains du général Mitre et du plénipotentiaire brésilien un gouvernement

tout fait, à subir enfin les ignominies et les horreurs du pillage. Qui

leur dit qu'eux-mêmes ne seront pas compris dans les articles du butin,

comme l'ont été un grand nombre de leurs frères faits prisonniers

à l'Uruguayana, et forcés de servir soit comme esclaves dans les

plantations, soit comme soldats dans l'armée du Brésil?

L'épuisement des alliés est évident. La Bande-Orientale n'envoie plus

de soldats, les provinces intérieures de la république argentine

se refusent à prendre la moindre part à la guerre, la ville de

Buenos-Ayres, qui a perdu des milliers de ses enfans, demande la paix

à grands cris et s'indigne qu'on laisse ses campagnes exposées aux

incursions des Indiens tandis que la garde civile va guerroyer contre

un peuple frère[3], enfin le Brésil lui-même en vient à douter du

succès final en voyant que les hommes et l'argent commencent à lui

manquer. Le recrutement de prétendus volontaires, qu'on amène parfois

au camp en jaquettes de force, ne suffit plus à remplir les cadres

d'une armée qui devrait être d'au moins 50,000 hommes, les mulâtres

libres qu'on veut enrôler résistent en beaucoup d'endroits avec succès,

et l'on parle déjà d'une ressource désespérée, l'armement des esclaves.

Le crédit financier de l'empire est singulièrement ébranlé par toutes

les crises politiques et commerciales qu'il a subies. En 1864, avant

que la guerre n'eût éclaté, le gouvernement brésilien devait soit aux

prêteurs étrangers, soit à ses nationaux, plus de 625 millions de

francs, et, dès que la lutte eut commencé, cette dette, déjà si lourde

pour un état faiblement peuplé, s'est augmentée avec une rapidité

effrayante. Les capitalistes anglais, dont il fallut implorer l'aide

au commencement de l'année 1865, n'ont voulu prêter que la somme de

91 millions de francs pour une reconnaissance de 125 millions. Si le

cabinet de Saint-Christophe se hasardait maintenant à un nouvel appel

aux capitaux de l'Europe, on lui poserait des conditions bien autrement

dures, car depuis l'entrée des Brésiliens dans Montevideo c'est par

centaines de millions qu'il faut évaluer le déficit causé par l'achat

des navires cuirassés et des canons, l'entretien d'une grande armée,

les subventions de guerre accordées aux alliés faméliques de la Plata

et les malversations des fournisseurs et des intermédiaires de toute

sorte. Déjà la banque du Brésil, dont le papier se dépréciait de jour

en jour par suite de trop fortes émissions et de la grande quantité de

mauvaises valeurs qui emplissaient son portefeuille, s'est vu interdire

par les chambres le droit de fabriquer de nouveaux billets. Les bons du

trésor, émis pour faire face aux énormes frais de la guerre, vont se

déprécier à leur tour, et le Brésil aura fait vers la banqueroute une

nouvelle et périlleuse étape. Son crédit est tombé si bas que même les

actions des voies ferrées, pour lesquelles le gouvernement a garanti un

intérêt annuel de 7 pour 100, se négocient de beaucoup au-dessous du

pair. Rio-de-Janeiro devrait pourtant se laisser éclairer par l'exemple

de son alliée Buenos-Ayres, qui a dû subir l'humiliation de ne pas

trouver une livre sterling sur la place de Londres, et dont le papier

est au cours de 2,600 pour 100 relativement à l'or.

[3] Le manque de soldats est tel que, d'après un discours prononcé

par M. Frias en plein sénat de Buenos-Ayres, le gouvernement viderait

maintenant les prisons pour envoyer les détenus à la bataille.

La guerre n'est pas seulement désastreuse pour les finances du brésil,

elle met aussi en danger la stabilité de l'empire en augmentant la

divergence d'intérêts qui existe entre le nord et le sud du pays.

Ce sont les grands propriétaires des provinces méridionales qui ont

amené cette lutte: poussés par la rivalité traditionnelle qui les

anime contre leurs voisins d'origine espagnole et par l'amour des

aventures et des combats qui distingua toujours leur race, désireux

de conquérir un territoire fertile où ils pourraient obtenir en

abondance des vivres qui leur font défaut et qu'ils font venir en

partie des États-Unis et de l'Europe, irrités surtout de l'étrange

prétention qu'avaient les républiques limitrophes de vouloir donner

asile aux esclaves fugitifs, servis d'ailleurs par les ambitions du

gouvernement de Rio-de-Janeiro, les _fazendeiros_ du Rio-Grande n'ont

pas eu de peine à inventer des griefs contre la Bande-Orientale, et les

déplorables dissensions de cette république leur ont donné l'occasion

d'intervenir. Tant que les classes gouvernantes du nord de l'empire

ont cru que la guerre serait un simple jeu, et qu'en un petit nombre

de semaines leurs soldats vainqueurs seraient entrés triomphalement à

Montevideo et à l'Assomption, elles ont épousé avec plaisir la cause

de leurs compatriotes du sud; mais leurs premières illusions ont fini

par s'évanouir, et maintenant elles voient avec effroi ce que leur

a coûté cette complicité. Aussi n'est-il pas étonnant qu'à Bahia, à

Pernambuco, dans toutes les provinces du nord, négocians et planteurs,

dont le courant d'affaires est en entier dirigé vers l'Europe et les

États-Unis, se demandent avec impatience quand donc finira cette

interminable guerre, qui les ruine sans leur apporter le moindre

profit en échange. Il y a dans cette situation les élémens de graves

dissensions entre les diverses parties de l'empire; des comités de

salut public et de résistance à la guerre se forment dans les villes

du nord, et les mouvemens insurrectionnels, jadis si difficilement

comprimés à Pernambuco, menacent de se renouveler. Qu'on n'en doute

pas, un jour ou l'autre il faudra que le Brésil paie la redoutable

rançon de l'esclavage.

Les républiques de l'Amérique du Sud · 第 1 / 3 段