A dater de ce moment, je fus établie au château, et, à dater de ce
moment, commença le drame que je vais vous raconter.
Les deux frères devinrent amoureux de moi, chacun avec les nuances de
son caractère.
Kostaki, dès le lendemain, me dit qu'il m'aimait, déclara que je serais
à lui et non à un autre, et qu'il me tuerait plutôt que de me laisser
appartenir à qui que ce fût.
Grégoriska ne dit rien; mais il m'entoura de soins et d'attentions.
Toutes les ressources d'une éducation brillante, tous les souvenirs
d'une jeunesse passée dans les plus nobles cours de l'Europe, furent
employés pour me plaire. Hélas! ce n'était pas difficile: au premier son
de sa voix, j'avais senti que cette voix caressait mon âme; au premier
regard de ses yeux, j'avais senti que ce regard pénétrait jusqu'à mon
coeur.
Au bout de trois mois, Kostaki m'avait cent fois répété qu'il m'aimait,
et je le haïssais; au bout de trois mois, Grégoriska ne m'avait
pas encore dit un seul mot d'amour, et je sentais que, lorsqu'il
l'exigerait, je serais toute à lui.
Kostaki avait renoncé à ses courses. Il ne quittait plus le château. Il
avait momentanément abdiqué en faveur d'une espèce de lieutenant, qui,
de temps en temps, venait lui demander ses ordres, et disparaissait.
Smérande aussi m'aimait d'une amitié passionnée, dont l'expression me
faisait peur. Elle protégeait visiblement Kostaki, et semblait être
plus jalouse de moi qu'il ne l'était lui-même. Seulement, comme elle
n'entendait ni le polonais ni le français, et que moi je n'entendais
pas le moldave, elle ne pouvait faire près de moi des instances bien
pressantes en faveur de son fils; mais elle avait appris à dire en
français trois mots, qu'elle me répétait chaque fois que ses lèvres se
posaient sur mon front:--Kostaki aime Hedwige.
Un jour, j'appris une nouvelle terrible et qui venait mettre le comble
à mes malheurs: la liberté avait été rendue à ces quatre hommes qui
avaient survécu au combat; ils étaient repartis pour la Pologne en
engageant leur parole que l'un d'eux reviendrait, avant trois mois, me
donner des nouvelles de mon père.
L'un d'eux reparut, en effet, un matin. Notre château avait été pris,
brûlé et rasé, et mon père s'était fait tuer en le défendant.
J'étais désormais seule au monde.
Kostaki redoubla d'instances, et Smérande de tendresse; mais, cette
fois, je prétextai le deuil de mon père. Kostaki insista, disant que,
plus j'étais isolée, plus j'avais besoin d'un soutien; sa mère insista,
comme et avec lui, plus que lui peut-être.
Grégoriska m'avait parlé de cette puissance que les Moldaves ont sur
eux-mêmes, lorsqu'ils ne veulent pas laisser lire dans leurs sentiments.
Il en était, lui, un vivant exemple. Il était impossible d'être plus
certaine de l'amour d'un homme que je ne l'étais du sien, et cependant,
si l'on m'eût demandé sur quelle preuve reposait cette certitude, il
m'eût été impossible de le dire; nul, dans le château, n'avait vu sa
main toucher la mienne, ses yeux chercher les miens. La jalousie seule
pouvait éclairer Kostaki sur cette rivalité, comme mon amour seul
pouvait m'éclairer sur cet amour.
Cependant, je l'avoue, cette puissance de Grégoriska sur lui-même
m'inquiétait. Je croyais certainement, mais ce n'était pas assez,
j'avais besoin d'être convaincue, lorsqu'un soir, comme je venais de
rentrer dans ma chambre, j'entendis frapper doucement à l'une de ces
deux portes que j'ai désignées comme fermant en dedans; à la manière
dont on frappait, je devinai que cet appel était celui d'un ami. Je
m'approchai, et je demandai qui était la.
--Grégoriska, répondit une voix, à l'accent de laquelle il n'y avait pas
de danger que je me trompasse.
--Que me voulez-vous? lui demandai-je toute tremblante.
--Si vous avez confiance en moi, dit Grégoriska, si vous me croyez un
homme d'honneur, accordez moi ma demande.
--Quelle est-elle?
--Éteignez votre lumière, comme si vous étiez couchée, et, dans une
demi-heure, ouvrez-moi votre porte.
--Revenez dans une demi-heure fut ma seule réponse.
J'éteignis ma lumière, et j'attendis.
Mon coeur battait avec violence, car je comprenais qu'il s'agissait de
quelque événement important.
La demi-heure s'écoula; j'entendis frapper plus doucement encore que la
première fois. Pendant l'intervalle, j'avais tiré les verrous; je n'eus
donc qu'à ouvrir la porte.
Grégoriska entra, et, sans même qu'il me le dît, je repoussai la porte
derrière lui, et fermai les verrous.
Il resta un moment muet et immobile, m'imposant silence du geste. Puis,
lorsqu'il se fut assuré que nul danger urgent ne nous menaçait, il
m'emmena au milieu de la vaste chambre, et, sentant à mon tremblement
que je ne saurais rester debout, il alla me chercher une chaise.
Je m'assis, ou plutôt je me laissai tomber sur cette chaise.
--Oh! mon Dieu! lui dis-je, qu'y a-t-il donc et pourquoi tant de
précautions?
--Parce que ma vie, ce qui ne serait rien, parce que la vôtre peut-être
aussi, dépendent de la conversation que nous allons avoir.
Je lui saisis la main, tout effrayée. Il porta ma main à ses lèvres,
tout en me regardant, pour me demander pardon d'une pareille audace. Je
baissai les yeux: c'était consentir.
--Je vous aime, me dit-il de sa voix mélodieuse comme un chant;
m'aimez-vous?
--Oui, lui répondis-je.
--Consentiriez-vous à être ma femme?
--Oui. Il passa la main sur son front avec une profonde aspiration de
bonheur.
--Alors, vous ne refuserez pas de me suivre?
--Je vous suivrai partout!
--Car vous comprenez, continua-t-il, que nous ne pouvons être heureux
qu'en fuyant.
--Oh oui! m'écriai-je, fuyons.
--Silence! fit-il en tressaillant, silence!
--Vous avez raison.
Et je me rapprochai toute tremblante de lui.
--Voici ce que j'ai fait, me dit-il; voici ce qui fait que j'ai été si
longtemps sans vous avouer que je vous aimais. C'est que je voulais, une
fois sûr de votre amour, que rien ne pût s'opposer à notre union. Je
suis riche, Hedwige, immensément riche, mais à la façon des seigneurs
moldaves: riche de terres, de troupeaux, de serfs. Eh bien! j'ai vendu,
au monastère de Hango, pour un million de terres, de troupeaux, de
villages. Ils m'ont donné pour trois cent mille francs de pierreries,
pour cent mille mille francs d'or, le reste en lettres de change sur
Vienne. Un million vous suffira-t-il?
Je lui serrai la main.
--Votre amour m'eût suffi, Grégoriska, jugez.
--Eh bien! écoutez: demain, je vais au monastère de Hango pour prendre
mes derniers arrangements avec le supérieur. Il me tient des chevaux
prêts; ces chevaux nous attendront à partir de neuf heures, cachés à
cent pas du château. Après souper, vous remontez comme aujourd'hui;
comme aujourd'hui, vous éteignez votre lumière; comme aujourd'hui,
j'entre chez vous. Mais demain, au lieu d'en sortir seul, vous me
suivez, nous gagnons la porte qui donne sur la campagne, nous trouvons
nos chevaux, nous nous élançons dessus, et après-demain, au jour, nous
avons fait trente lieues.
--Que ne sommes-nous à après-demain!
--Chère Edwige!
Grégoriska me serra contre son coeur, nos lèvres se rencontrèrent.
Oh! il l'avait bien dit: c'était un homme d'honneur à qui j'avais
ouvert la porte de ma chambre; mais il le comprit bien: si je ne lui
appartenais pas de corps, je lui appartenais d'âme.
La nuit s'écoula sans que je pusse dormir un seul instant.
Je me voyais fuyant avec Grégoriska; je me sentais emportée par lui
comme je l'avais été par Kostaki, seulement, cette fois, cette course
terrible, effrayante, funèbre, se changeait en une douce et ravissante
étreinte à laquelle la vitesse ajoutait la volupté, car la vitesse a
aussi une volupté à elle.
Le jour vint.
Je descendis.
Il me sembla qu'il y avait quelque chose de plus sombre encore qu'à
l'ordinaire dans la façon dont Kostaki me salua. Son sourire n'était
même plus une ironie, c'était une menace.
Quant à Smérande, elle me parut la même que d'habitude.
Pendant le déjeuner, Grégoriska ordonna ses chevaux. Kostaki ne parut
faire aucune attention à cet ordre.
Vers onze heures, il nous salua, annonçant son retour pour le soir
seulement, et priant sa mère de ne pas l'attendre à dîner; puis, se
retournant vers moi, il me pria, à mon tour, d'agréer ses excuses.
Il sortit. L'oeil de son frère le suivit jusqu'au moment où il quitta
la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet oeil un tel éclair de
haine, que je frissonnai.
La journée s'écoula au milieu de transes que vous pouvez concevoir. Je
n'avais fait confidence de nos projets à personne; à peine même, dans
mes prières, si j'avais osé en parler à Dieu, et il me semblait que ces
projets étaient connus de tout le monde; que chaque regard qui se fixait
sur moi pouvait pénétrer et lire au fond de mon coeur.
Le dîner fut un supplice: sombre et taciturne, Kostaki parlait rarement;
cette fois, il se contenta d'adresser deux ou trois fois la parole,
en moldave, à sa mère, et chaque fois l'accent de sa voix me fit
tressaillir.
[Illustration: Il s'éloigna au galop dans la direction du monastère de
Hango.]
Quand je me levai pour remonter à ma chambre, Smérande, comme
d'habitude, m'embrassa, et, en m'embrassant, elle me dit cette phrase,
que, depuis huit jours, je n'avais point entendu sortir de sa bouche:
--Kostaki aime Hedwige!
Cette phrase me poursuivit comme une menace; une fois dans ma chambre,
il me semblait qu'une voix fatale murmurait à mon oreille: Kostaki aime
Hedwige!
Or, l'amour de Kostaki, Grégoriska me l'avait dit, c'était la mort.
Vers sept heures du soir, et comme le jour commençait à baisser, je vis
Kostaki traverser la cour. Il se retourna pour regarder de mon côté,
mais je me rejetai en arrière, afin qu'il ne pût me voir.
J'étais inquiète, car, aussi longtemps que la position de ma fenêtre
m'avait permis de le suivre, je l'avais vu se dirigeant vers les
écuries. Je me hasardai à tirer les verrous de ma porte et à me glisser
dans la chambre voisine, d'où je pouvais voir tout ce qu'il allait
faire.
En effet, il se rendait aux écuries. Il en fit sortir alors lui-même son
cheval favori, le sella de ses propres mains et avec le soin d'un homme
qui attache la plus grande importance aux moindres détails. Il avait
le même costume sous lequel il m'était apparu pour la première fois.
Seulement, pour toute arme, il portait son sabre.
Son cheval sellé, il jeta les yeux encore une fois sur la fenêtre de ma
chambre. Puis, ne me voyant pas, il sauta en selle, se fit ouvrir la
même porte par laquelle était sorti et par laquelle devait rentrer son
frère, et s'éloigna au galop, dans la direction du monastère de Hango.
Alors mon coeur se serra d'une façon terrible, un pressentiment fatal me
disait que Kostaki allait au-devant de son frère.
Je restai à cette fenêtre tant que je pus distinguer cette route, qui,
à un quart de lieue du château, faisait un coude et se perdait dans le
commencement d'une forêt. Mais la nuit descendit à chaque instant plus
épaisse, la route finit par s'effacer tout à fait.
Je restais encore.
Enfin mon inquiétude, par son excès même, me rendit ma force, et, comme
c'était évidemment dans la salle d'en bas que je devais avoir les
premières nouvelles de l'un et l'autre des deux frères, je descendis.
Mon premier regard fut pour Smérande. Je vis, au calme de son visage,
qu'elle ne ressentait aucune appréhension; elle donnait ses ordres pour
le souper habituel, et les couverts des deux frères étaient à leurs
places.
Je n'osais interroger personne. D'ailleurs, qui eusse-je interrogé?
Personne au château, excepté Kostaki et Grégoriska, ne parlait aucune
des deux seules langues que je parlasse.
Au moindre bruit, je tressaillais.
C'était à neuf heures ordinairement que l'on se mettait à table pour le
souper.
J'étais descendue à huit heures et demie; je suivais des yeux l'aiguille
des minutes, dont la marche était presque visible sur le vaste cadran de
l'horloge.
L'aiguille voyageuse franchit la distance qui la séparait du quart.
Le quart sonna. La vibration retentit sombre et triste, puis l'aiguille
reprit sa marche silencieuse, et je la vis de nouveau parcourir la
distance avec la régularité et la lenteur d'une pointe de compas.
Quelques minutes avant neuf heures, il me sembla entendre le galop d'un
cheval dans la cour. Smérande l'entendit aussi, car elle tourna la tête
du côté de la fenêtre; mais la nuit était trop épaisse pour qu'elle pût
voir.
Oh! si elle m'eût regardée en ce moment, comme elle eût pu deviner ce
qui se passait dans mon coeur.
On n'avait entendu que le trot d'un seul cheval, et c'était tout simple.
Je savais bien, moi, qu'il ne reviendrait qu'un seul cavalier.
Mais lequel?
Des pas résonnèrent dans l'antichambre. Ces pas étaient lents et
semblaient peser sur mon coeur.
La porte s'ouvrit, je vis dans l'obscurité se dessiner une ombre.
Cette ombre s'arrêta un moment sur la porte. Mon coeur était suspendu.
L'ombre s'avança, et, au fur et à mesure qu'elle entrait dans le cercle
de lumière, je respirais.
Je reconnus Grégoriska.
Un instant de douleur de plus, et mon coeur se brisait.
Je reconnus Grégoriska, mais pâle comme un mort. Rien qu'à le voir, on
devinait que quelque chose de terrible venait de se passer.
--Est-ce toi, Kostaki? demanda Smérande.
--Non, ma mère, répondit Grégoriska d'une voix sourde.
--Ah! vous voilà, dit-elle; et depuis quand votre mère doit-elle vous
attendre?
--Ma mère, dit Grégoriska en jetant un coup d'oeil sur la pendule, il
n'est que neuf heures.
Et en même temps, en effet, neuf heures sonnèrent.
--C'est vrai, dit Smérande. Où est votre frère?
Malgré moi, je songeai que c'était la même question que Dieu avait faite
à Caïn.
Grégoriska ne répondit point.
--Personne n'a-t-il vu Kostaki? demanda Smérande.
Le vatar, ou majordome, s'informa autour de lui.
--Vers sept heures, dit-il, le comte a été aux écuries, a sellé son
cheval lui-même, et est parti par la route de Hango.
En ce moment, mes yeux rencontrèrent les yeux de Grégoriska. Je ne sais
si c'était une réalité ou une hallucination, il me sembla qu'il avait
une goutte de sang au milieu du front.
Je portai lentement mon doigt à mon propre front, indiquant l'endroit où
je croyais voir cette tache.
Grégoriska me comprit; il prit son mouchoir et s'essuya.
--Oui, oui, murmura Smérande, il aura rencontré quelque ours, quelque
loup, qu'il se sera amusé à poursuivre. Voilà pourquoi un enfant fait
attendre sa mère. Où l'avez-vous laissé, Grégoriska? dites.
--Ma mère, répondit Grégoriska d'une voix émue, mais assurée, mon frère
et moi ne sommes pas sortis ensemble.
--C'est bien! dit Smérande. Que l'on serve, que l'on se mette à table et
que l'on ferme les portes; ceux qui seront dehors coucheront dehors.
Les deux premières parties de cet ordre furent exécutées à la lettre,
Smérande prit sa place, Grégoriska s'assit à sa droite, et moi à sa
gauche.
Puis les serviteurs sortirent pour accomplir la troisième, c'est-à-dire
pour fermer les portes du château.
En ce moment, on entendit un grand bruit dans la cour, et un valet tout
effaré entra dans la salle en disant:
--Princesse, le cheval du comte Kostaki vient de rentrer dans la cour,
seul, et tout couvert de sang.
--Oh! murmura Smérande en se dressant pâle et menaçante, c'est ainsi
qu'est rentré un soir le cheval de son père.
Je jetai les yeux sur Grégoriska: il n'était plus pâle, il était livide.
En effet, le cheval du comte Koproli était rentré un soir dans la cour
du château, tout couvert de sang, et, une heure après, les serviteurs
avaient retrouvé et rapporté le corps couvert de blessures.
Smérande prit une torche des mains d'un des valets, s'avança vers la
porte, l'ouvrit et descendit dans la cour.
Le cheval, tout effaré, était contenu, malgré lui, par les trois ou
quatre serviteurs qui unissaient leurs efforts pour l'apaiser.
Smérande s'avança vers l'animal, regarda le sang qui tachait sa selle et
reconnut une blessure au haut de son front.--Kostaki a été tué en face,
dit-elle, en duel et par un seul ennemi. Cherchez son corps, enfants,
plus tard nous chercherons son meurtrier.
Comme le cheval était rentré par la porte de Hango, tous les serviteurs
se précipitèrent par cette porte, et on vit leurs torches s'égarer dans
la campagne et s'enfoncer dans la forêt, comme, dans un beau soir d'été,
on voit scintiller les lucioles dans les plaines de Nice et de Pise.
Smérande, comme si elle eût été convaincue que la recherche ne serait
pas longue, attendit debout à la porte.
Pas une larme ne coulait des yeux de cette mère désolée, et cependant on
sentait gronder le désespoir au fond de son coeur.
Grégoriska se tenait derrière elle, et j'étais près de Grégoriska.
Il avait un instant, en quittant la salle, eu l'intention de m'offrir le
bras, mais il n'avait point osé.
Au bout d'un quart d'heure à peu près, on vit au tournant du chemin
reparaître une torche, puis deux, puis toutes les torches.
Seulement cette fois, au lieu de s'éparpiller dans la campagne, elles
étaient massées autour d'un centre commun.
Ce centre commun, on put bientôt voir qu'il se composait d'une litière
et d'un homme étendu sur cette litière.
Le funèbre cortège s'avançait lentement, mais il s'avançait. Au bout
de dix minutes, il fut à la porte. En apercevant la mère vivante
qui attendait le fils mort, ceux qui le portaient se découvrirent
instinctivement, puis ils rentrèrent silencieux dans la cour.
Smérande se mit à leur suite, et nous, nous suivîmes Smérande. On
atteignit ainsi la grande salle, dans laquelle on déposa le corps.
Alors, faisant un geste de suprême majesté, Smérande écarta tout le
monde, et, s'approchant du cadavre, elle mit un genou en terre devant
lui, écarta les cheveux qui faisaient un voile à son visage, le
contempla longtemps, les yeux secs toujours, puis, ouvrant la robe
moldave, écarta la chemise souillée de sang.
Cette blessure était au côté droit de la poitrine. Elle avait dû être
faite par une lame droite et coupante des deux côtés.
Je me rappelai avoir vu le jour même, au côté de Grégoriska, le long
couteau de chasse qui servait de baïonnette à sa carabine.
Je cherchai à son côté cette arme; mais elle avait disparu.
Smérande demanda de l'eau, trempa son mouchoir dans cette eau, et lava
la plaie.
Un sang frais et pur vint rougir les lèvres de la blessure.
Le spectacle que j'avais sous les yeux présentait quelque chose d'atroce
et de sublime à la fois. Cette vaste chambre, enfumée par les torches
de résine, ces visages barbares, ces yeux brillants de férocité, ces
costumes étranges, cette mère qui calculait, à la vue du sang encore
chaud, depuis combien de temps la mort lui avait pris son fils, ce grand
silence, interrompu seulement par les sanglots de ces brigands, dont
Kostaki était le chef, tout cela, je le répète, était atroce et sublime
à voir.
Enfin Smérande approcha ses lèvres du front de son fils, puis, se
relevant, puis, rejetant en arrière les longues nattes de ses cheveux
blancs qui s'étaient déroulés:
--Grégoriska! dit-elle.
Grégoriska tressaillit, secoua la tête, et sortant de son atonie:
--Ma mère, répondit-il.
--Venez ici, mon fils, et écoutez-moi. Grégoriska obéit en frémissant,
mais il obéit.
A mesure qu'il approchait du corps, le sang, plus abondant et plus
vermeil, sortait de la blessure. Heureusement, Smérande ne regardait
plus de ce côté, car, à la vue de ce sang accusateur, elle n'eût plus eu
besoin de chercher qui était le meurtrier.
--Grégoriska, dit-elle, je sais bien que Kostaki et toi ne vous aimiez
point. Je sais bien que tu es Waivady par ton père, et lui, Koproli par
le sien; mais, par votre mère, vous étiez tous deux des Brankovan. Je
sais que toi tu es un homme des villes d'Occident, et lui un enfant des
montagnes orientales; mais enfin, par le ventre qui vous a portés tous
deux, vous êtes frères. Eh bien! Grégoriska, je veux savoir si nous
allons porter mon fils auprès de son père sans que le serment ait été
prononcé, si je puis pleurer tranquille, enfin, comme une femme, me
reposant sur vous, c'est-à-dire sur un homme, de la punition.
[Illustration: Kostaki a été tué en face, en duel et par un seul
ennemi.]
--Nommez-moi le meurtrier de mon frère, madame, et ordonnez, je vous
jure qu'avant une heure, si vous l'exigez, il aura cessé de vivre.
--Jurez toujours, Grégoriska, jurez, sous peine de ma malédiction,
entendez-vous, mon fils? Jurez que le meurtrier mourra, que vous ne
laisserez pas pierre sur pierre de sa maison; que sa mère, ses enfants,
ses frères, sa femme ou sa fiancée périront de votre main. Jurez, et, en
jurant, appelez sur vous la colère du ciel si vous manquez à ce serment
sacré. Si vous manquez à ce serment sacré, soumettez-vous à la misère, à
l'exécration de vos amis, à la malédiction de votre mère.
Grégoriska étendit la main sur le cadavre.
--Je jure que le meurtrier mourra, dit-il.
[Illustration: Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachèrent sur
moi plus vivants que je ne les avais jamais vus.]
À ce serment étrange et dont moi et le mort, peut-être, pouvions seuls
comprendre le véritable sens, je vis ou je crus voir s'accomplir un
effroyable prodige. Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachèrent
sur moi plus vivants que je ne les avais jamais vus, et je sentis, comme
si ce double rayon eût été palpable, pénétrer un fer brûlant jusqu'à mon
coeur.
C'était plus que je n'en pouvais supporter; je m'évanouis.