Je suis Polonaise, née à Sandomir, c'est-à-dire dans un pays où
les légendes deviennent des articles de foi, où nous croyons à nos
traditions de famille autant, plus peut-être, qu'à l'Évangile. Pas un de
nos châteaux qui n'ait son spectre, pas une de nos chaumières qui n'ait
son esprit familier. Chez le riche comme chez le pauvre, dans le château
comme dans la chaumière, on reconnaît le principe ami comme le principe
ennemi. Parfois, ces deux principes entrent en lutte et combattent.
Alors, ce sont des bruits si mystérieux dans les corridors, des
rugissements si épouvantables dans les vieilles tours, des tremblements
si effrayants dans les murailles, que l'on s'enfuit de la chaumière
comme du château, et que paysans ou gentilshommes courent à l'église
chercher la croix bénie ou les saintes reliques, seuls préservatifs
contre les démons qui nous tourmentent.
Mais là aussi deux principes plus terribles, plus acharnés, plus
implacables encore, sont en présence, la tyrannie et la liberté.
L'année 1825 vit se livrer, entre la Russie et la Pologne, une de ces
luttes dans lesquelles on croirait que tout le sang d'un peuple est
épuisé, comme souvent s'épuise tout le sang d'une famille.
Mon père et mes deux frères s'étaient levés contre le nouveau czar,
et avaient été se ranger sous le drapeau de l'indépendance polonaise,
toujours abattu, toujours relevé.
Un jour, j'appris que mon plus jeune frère avait été tué; un autre jour,
on m'annonça que mon frère aîné était blessé-à mort; enfin, après une
journée pendant laquelle j'avais écouté avec terreur le bruit du canon
qui se rapprochait incessamment, je vis arriver mon père avec une
centaine de cavaliers, débris de trois mille hommes qu'il commandait.
Il venait s'enfermer dans notre château, avec l'intention de s'ensevelir
sous ses ruines.
Mon père, qui ne craignait rien pour lui, tremblait pour moi. En effet,
pour mon père, il ne s'agissait que de la mort, car il était bien sûr
de ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis; mais, pour moi, il
s'agissait de l'esclavage, du déshonneur, de la honte.
Mon père, parmi les cent hommes qui lui restaient, en choisit dix,
appela l'intendant, lui remit tout l'or et tous les bijoux que nous
possédions, et, se rappelant que, lors du second partage de la Pologne,
ma mère, presque enfant, avait trouvé un refuge inabordable dans le
monastère de Sahastru, situé au milieu des monts Carpathes, il lui
ordonna de me conduire dans ce monastère, qui, hospitalier à la mère, ne
serait pas moins hospitalier, sans doute, à la fille.
Malgré le grand amour que mon père avait pour moi, les adieux ne
furent pas longs. Selon toute probabilité, les Russes devaient être le
lendemain en vue du château. Il n'y avait donc pas de temps à perdre.
Je revêtis à la hâte un habit d'amazone, avec lequel j'avais l'habitude
d'accompagner mes frères à la chasse. On me sella le cheval le plus sûr
de l'écurie; mon père glissa ses propres pistolets, chef-d'oeuvre de la
manufacture de Toula, dans mes fontes, m'embrassa, et donna l'ordre du
départ.
Pendant la nuit et pendant la journée du lendemain, nous fîmes vingt
lieues en suivant les bords d'une de ces rivières sans nom qui viennent
se jeter dans la Vistule. Cette première étape doublée nous avait mis
hors de la portée des Russes.
Aux derniers rayons du soleil, nous avions vu étinceler les sommets
neigeux des monts Carpathes.
Vers la fin de la journée du lendemain, nous atteignîmes leur base;
enfin, dans la matinée du troisième jour, nous commençâmes à nous
engager dans une de leurs gorges.
Nos monts Carpathes ne ressemblent point aux montagnes civilisées de
votre Occident. Tout ce que la nature a d'étrange et de grandiose
s'y présente aux regards dans sa plus complète majesté. Leurs cimes
orageuses se perdent dans les nues, couvertes de neiges éternelles;
leurs immenses forêts de sapins se penchent sur le miroir poli de lacs
pareils à des mers; et ces lacs, jamais une nacelle ne les a sillonnés,
jamais le filet d'un pêcheur n'a troublé leur cristal, profond comme
l'azur du ciel; la voix humaine y retentit à peine de temps en temps,
faisant entendre un chant moldave auquel répondent les cris des animaux
sauvages; chant et cris vont éveiller quelque écho solitaire, tout
étonné qu'une rumeur quelconque lui ait appris sa propre existence.
Pendant bien des milles, on voyage sous les voûtes sombres de bois
coupés par ces merveilles inattendues que la solitude nous révèle
à chaque pas, et qui font passer notre esprit de l'étonnement à
l'admiration. Là, le danger est partout, et se compose de mille dangers
différents; mais on n'a pas le temps d'avoir peur, tant ces dangers
sont sublimes. Tantôt ce sont des cascades improvisées par la fonte des
glaces, qui, bondissant de rochers en rochers, envahissent tout à coup
l'étroit sentier que vous suivez, sentier tracé par le passage de la
bête fauve et du chasseur qui la poursuit; tantôt ce sont des arbres
minés par le temps qui se détachent du sol et tombent avec un fracas
terrible qui semble être celui d'un tremblement de terre; tantôt enfin
ce sont les ouragans qui vous enveloppent de nuages au milieu desquels
on voit jaillir, s'allonger et se tordre l'éclair, pareil à un serpent
de feu.
Puis, après ces pics alpestres, après ces forêts primitives, comme vous
avez eu des montagnes géantes, comme vous avez eu des bois sans limites,
vous avez des steppes sans fin, véritable mer avec ses vagues et ses
tempêtes, savanes arides et bosselées où la vue se perd dans un horizon
sans bornes; alors ce n'est plus la terreur qui s'empare de vous, c'est
la tristesse qui vous inonde; c'est une vaste et profonde mélancolie
dont rien ne peut distraire; car l'aspect du pays, aussi loin que
votre regard peut s'étendre, est toujours le même. Vous montez et vous
descendez vingt fois des pentes semblables, cherchant vainement un
chemin tracé: en vous voyant ainsi perdu dans votre isolement, au milieu
des déserts, vous vous croyez seul dans la nature, et votre mélancolie
devient de la désolation; en effet, la marche semble être devenue une
chose inulile et qui ne vous conduira à rien; vous ne rencontrez ni
village, ni château, ni chaumière, nulle trace d'habitation humaine;
parfois seulement, comme une tristesse de plus dans ce morne paysage, un
petit lac sans roseaux, sans buissons, endormi au fond d'un ravin, comme
une autre mer Morte, vous barre la route avec ses eaux vertes, au-dessus
desquelles s'élèvent, à votre approche, quelques oiseaux aquatiques
aux cris prolongés et discordants. Puis, vous faites un détour; vous
gravissez la colline qui est devant vous, vous descendez dans une autre
vallée, vous gravissez une autre colline, et cela dure ainsi jusqu'à
ce que vous ayez épuisé la chaîne moutonneuse, qui va toujours en
s'amoindrissant.
Mais, cette chaîne épuisée, si vous faites un coude vers le midi, alors
le paysage reprend du grandiose, alors vous apercevez une autre chaîne
de montagnes plus élevées, de forme plus pittoresque, d'aspect plus
riche; celle-là est tout empanachée de forêts, toute coupée de
ruisseaux: avec l'ombre et l'eau, la vie renaît dans le paysage; on
entend la cloche d'un ermitage; on voit serpenter une caravane au flanc
de quelque montagne. Enfin, aux derniers rayons du soleil, on distingue,
comme une bande de blancs oiseaux appuyés les uns aux autres, les
maisons de quelque village qui semblent s'être groupées pour se
préserver de quelque attaque nocturne; car, avec la vie, est revenu le
danger, et ce ne sont plus, comme dans les premiers monts que l'on a
traversés, des bandes d'ours et de loups qu'il faut craindre, mais des
hordes de brigands moldaves qu'il faut combattre.
Cependant, nous approchions. Dix journées de marche s'étaient passées
sans accident. Nous pouvions déjà apercevoir la cime du mont Pion, qui
dépasse de la tête toute cette famille de géants, et sur le versant
méridional duquel est situé le couvent de Sahastru, où je me rendais.
Encore trois jours, et nous étions arrivés.
Nous étions à la fin du mois de juillet; la journée avait été brûlante,
et c'était avec une volupté sans pareille que, vers quatre heures, nous
avions commencé d'aspirer les premières fraîcheurs du soir. Nous avions
dépassé les tours en ruines de Niantzo. Nous descendions vers une plaine
que nous commencions d'apercevoir à travers l'ouverture des montagnes.
Nous pouvions déjà, d'où nous étions, suivre des yeux le cours de
la Bistriza, aux rives émaillées de rouges affrines et de grandes
campanules aux fleurs blanches. Nous côtoyions un précipice au fond
duquel roulait la rivière, qui, là, n'était encore qu'un torrent. A
peine nos montures avaient-elles un assez large espace pour marcher deux
de front.
Notre guide nous précédait, couché de côté sur son cheval, chantant une
chanson morlaque, aux monotones modulations, et dont je suivais les
paroles avec un singulier intérêt.
Le chanteur était en même temps le poëte. Quant à l'air, il faudrait
être un de ces hommes des montagnes pour vous le rendre dans toute sa
sauvage tristesse, dans toute sa sombre simplicité.
En voici les paroles:
Dans le marais de Stavila,
Où tant de sang guerrier coula,
Voyez-vous ce cadavre-là!
Ce n'est point un fils d'Illyrie;
C'est un brigand plein de furie
Qui, trompant la douce Marie,
Extermina, trompa, brûla.
Une balle au coeur du brigand
A passé comme l'ouragan,
Dans sa gorge est un yatagan.
Mais depuis trois jours, ô mystère,
Sous le pin morne et solitaire,
Son sang tiède abreuve la terre
Et noircit le pâle Ovigan.
Ses yeux bleus pour jamais ont lui,
Fuyons tous, malheur à celui
Qui passe au marais près de lui,
C'est un vampire! Le loup fauve
Loin du cadavre impur se sauve,
Et sur la montagne au front chauve,
Le funèbre vautour a fui.
Tout à coup la détonation d'une arme à feu se fit entendre, une balle
siffla. La chanson s'interrompit, et le guide, frappé à mort, alla
rouler au fond du précipice, tandis que son cheval s'arrêtait
frémissant, en allongeant sa tête intelligente vers le fond de l'abîme
où avait disparu son maître.
En même temps un grand cri s'éleva, et nous vîmes se dresser aux flancs
de la montagne une trentaine de bandits; nous étions complètement
entourés.
Chacun saisit son arme, et, quoique pris à l'improviste, comme ceux qui
m'accompagnaient étaient de vieux soldats habitués au feu, ils ne se
laissèrent pas intimider, et ripostèrent; moi-même, donnant l'exemple,
je saisis un pistolet, et, sentant le désavantage de la position, je
criai: En avant! et piquai mon cheval, qui s'emporta dans la direction
de la plaine.
Mais nous avions affaire à des montagnards, bondissant de rochers en
rochers, comme de véritables démons des abîmes, faisant feu tout en
bondissant, et gardant toujours sur notre flanc la position qu'ils
avaient prise.
D'ailleurs, notre manoeuvre avait été prévue. A un endroit où le chemin
s'élargissait, où la montagne faisait un plateau, un jeune homme nous
attendait à la tête d'une dizaine de gens à cheval; en nous apercevant,
ils mirent leurs montures au galop, et vinrent nous heurter de front,
tandis que ceux qui nous poursuivaient se laissaient rouler des flancs
de la montagne, et, nous ayant coupé la retraite, nous enveloppaient de
tous côtés.
La situation était grave, et cependant, habituée dès mon enfance aux
scènes de guerre, je pus l'envisager sans en perdre un détail.
Tous ces hommes, vêtus de peaux de mouton, portaient d'immenses chapeaux
ronds couronnés de fleurs naturelles, comme ceux des Hongrois. Ils
avaient chacun à la main un long fusil turc qu'ils agitaient après
avoir tiré, en poussant des cris sauvages, et, à la ceinture, un sabre
recourbé et une paire de pistolets.
Quant à leur chef, c'était un jeune homme de vingt-deux ans à peine, au
teint pâle, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant bouclés sur ses
épaules. Son costume se composait de la robe moldave garnie de fourrures
et serrée à la taille par une écharpe à bandes d'or et de soie. Un sabre
recourbé brillait à sa main, et quatre pistolets étincelaient à sa
ceinture. Pendant le combat, il poussait des cris rauques et inarticulés
qui semblaient ne point appartenir à la langue humaine et qui cependant
exprimaient ses volontés, car à ces cris ses hommes obéissaient, se
jetant ventre à terre pour éviter les décharges de nos soldats, se
relevant pour faire feu à leur tour, abattant ceux qui étaient debout
encore, achevant les blessés et changeant enfin le combat en boucherie.
J'avais vu tomber l'un après l'autre les deux tiers de mes défenseurs.
Quatre restaient encore debout, se serrant autour de moi, ne demandant
pas une grâce qu'ils étaient certains de ne pas obtenir, et ne songeant
qu'à une chose, à vendre leur vie le plus cher possible.
Alors le jeune chef jeta un cri plus expressif que les autres, en
étendant la pointe de son sabre vers nous. Sans doute cet ordre était
d'envelopper d'un cercle de feu ce dernier groupe, et de nous fusiller
tous ensemble, car les longs mousquets moldaves s'abaissèrent d'un même
mouvement. Je compris que notre dernière heure était venue. Je levai les
yeux et les mains au ciel avec une dernière prière, et j'attendis la
mort.
En ce moment je vis, non pas descendre, mais se précipiter, mais bondir
de rocher en rocher, un jeune homme, qui s'arrêta, debout sur une pierre
dominant toute cette scène, pareil à une statue sur un piédestal, et
qui, étendant la main sur le champ de bataille, ne prononça que ce seul
mot:--Assez.
A cette voix, tous les yeux se levèrent, chacun parut obéir à ce nouveau
maître. Un seul bandit replaça son fusil à son épaule et lâcha le coup.
Un de nos hommes poussa un cri, la balle lui avait cassé le bras gauche.
Il se retourna aussitôt pour fondre sur l'homme qui l'avait blessé;
mais, avant que son cheval n'eût fait quatre pas, un éclair brillait
au-dessus de notre tête, et le bandit rebelle roulait la tête fracassée
par une balle.
Tant d'émotions diverses m'avaient conduite au bout de mes forces, je
m'évanouis.
Quand je revins à moi, j'étais couchée sur l'herbe, la tête appuyée sur
les genoux d'un homme dont je ne voyais que la main blanche et couverte
de bagues entourant ma taille, tandis que, devant moi, debout, les bras
croisés, le sabre sous un de ses bras, se tenait le jeune chef moldave
qui avait dirigé l'attaque contre nous.
--Kostaki, disait en français et d'un ton d'autorité celui qui me
soutenait, vous allez à l'instant même faire retirer vos hommes et me
laisser le soin de cette jeune femme.---Mon frère, mon frère, répondit
celui auquel ces paroles étaient adressées et qui semblait se contenir
avec peine; mon frère, prenez garde de lasser ma patience: je vous
laisse le château, laissez-moi la forêt. Au château, vous êtes le
maître, mais ici je suis tout-puissant. Ici, il me suffirait d'un mot
pour vous forcer de m'obéir.--Kostaki, je suis l'aîné, c'est vous dire
que je suis le maître partout, dans la forêt comme au château, là-bas
comme ici. Oh! je suis du sang des Brankovan comme vous, sang royal
qui a l'habitude de commander, et je commande.--Vous commandez, vous,
Grégoriska, à vos valets, oui; à mes soldats, non.--Vos soldats sont des
brigands, Kostaki... des brigands que je ferai pendre aux créneaux de
nos tours, s'ils ne m'obéissent pas à l'instant même.--Eh bien! essayez
donc de leur commander.
Alors je sentis que celui qui me soutenait retirait son genou et posait
doucement ma tête sur une pierre. Je le suivis du regard avec anxiété,
et je pus voir le même jeune homme qui était tombé, pour ainsi dire, du
ciel au milieu de la mêlée, et que je n'avais pu qu'entrevoir, m'étant
évanouie au moment même où il avait parlé.
C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, avec de
grands yeux bleus dans lesquels on lisait une résolution et une fermeté
singulières. Ses longs cheveux blonds, indice de la race slave,
tombaient sur ses épaules comme ceux de l'archange Michel, encadrant des
joues jeunes et fraîches; ses lèvres, étaient relevées par un sourire
dédaigneux, et laissaient voir une double rangée de perles; son regard
était celui que croise l'aigle avec l'éclair. Il était vêtu d'une espèce
de tunique en velours noir; un petit bonnet pareil à celui de Raphaël,
orné d'une plume d'aigle, couvrait sa tête; il avait un pantalon
collant et des bottes brodées. Sa taille était serrée par un ceinturon
supportant un couteau de chasse; il portait en bandoulière une petite
carabine à deux coups, dont un des bandits avait pu apprécier la
justesse.
Il étendit la main, et cette main étendue semblait commander à son frère
lui-même. Il prononça quelques mots en langue moldave. Ces mots parurent
faire une profonde impression sur les bandits.
Alors, dans la même langue, le jeune chef parla à son tour, et je
devinai que ses paroles étaient mêlées de menaces et d'imprécations.
Mais, à ce long et bouillant discours, l'aîné des deux frères ne
répondit qu'un mot.
[Illustration: Kostaki se mit presque aussi légèrement en selle que son
frère, quoiqu'il me tînt encore entre ses bras.]
Les bandits s'inclinèrent.
Il fit un geste, les bandits se rangèrent derrière nous.
--Eh bien! soit, Grégoriska, dit Kostaki reprenant la langue française.
Cette femme n'ira pas à la caverne, mais elle n'en sera pas moins à moi.
Je la trouve belle, je l'ai conquise et je la veux.
Et en disant ces mots, il se jeta sur moi et m'enleva dans ses bras.
--Cette femme sera conduite au château et remise à ma mère, et je ne
la quitterai pas d'ici là, répondit mon protecteur.--Mon cheval! cria
Kostaki en langue moldave.
Dix bandits se hâtèrent d'obéir, et amenèrent à leur maître le cheval
qu'il demandait.
Grégoriska regarda autour de lui, saisit par la bride un cheval sans
maître, et sauta dessus sans toucher les étriers.
Kostaki se mit presque aussi légèrement en selle que son frère,
quoiqu'il me tînt encore entre ses bras, et partit au galop.
Le cheval de Grégoriska sembla avoir reçu la même impulsion, et vint
coller sa tête et son flanc à la tête et au flanc du cheval de Kostaki.
C'était une chose curieuse à voir que ces deux cavaliers volant côte à
côte, sombres, silencieux, ne se perdant pas un seul instant de vue,
sans avoir l'air de se regarder, s'abandonnant à leurs chevaux, dont la
course désespérée les emportait à travers les bois, les rochers et les
précipices. Ma tête renversée me permettait de voir les beaux yeux de
Grégoriska fixés sur les miens. Kostaki s'en aperçut, me releva la tête,
et je ne vis plus que son regard sombre qui me dévorait. Je baissai mes
paupières, mais ce fut inutilement; à travers leur voile, je continuais
à voir ce regard lancinant qui pénétrait jusqu'au fond de ma poitrine et
me perçait le coeur, alors une étrange hallucination s'empara de moi; il
me sembla être la Lénore de la ballade de Burger, emportée par le cheval
et le cavalier fantômes, et, lorsque je sentis que nous nous arrêtions,
ce ne fut qu'avec terreur que j'ouvris les yeux, tant j'étais convaincue
que je n'allais voir autour de moi que croix brisées et tombes ouvertes.
Ce que je vis n'était guère plus gai, c'était la cour intérieure d'un
château moldave, bâti au quatorzième siècle.