Mon cher abbé, dit Alliette, j'ai la plus grande estime pour vous et la
plus grande vénération pour Cazotte; j'admets parfaitement l'influence
de votre mauvais génie; mais il y a une chose que vous oubliez et dont
je suis, moi, un exemple: c'est que la mort ne tue pas la vie; la mort
n'est qu'un mode de transformation du corps humain; la mort tue
la mémoire, voilà tout. Si la mémoire ne mourait pas, chacun se
souviendrait de toutes les pérégrinations de son âme, depuis le
commencement du monde jusqu'à nous. La pierre philosophale n'est pas
autre chose que ce secret; c'est ce secret qu'avait trouvé Pythagore, et
qu'ont retrouvé le comte de Saint-Germain et Cagliostro; c'est ce secret
que je possède à mon tour, et qui fait que mon corps mourra, comme je me
rappelle positivement que cela lui est déjà arrivé quatre ou cinq fois,
et encore, quand je dis que mon corps mourra, je me trompe, il y a
certains corps qui ne meurent pas, et je suis de ceux-là.
--Monsieur Alliette, dit le docteur, voulez-vous d'avance me donner une
permission?
--Laquelle?
--C'est de faire ouvrir votre tombeau un mois après votre mort.
--Un mois, deux mois, un an, dix ans, quand vous voudrez, docteur;
seulement prenez vos précautions... car le mal que vous ferez à mon
cadavre pourrait nuire à l'autre corps dans lequel mon âme serait
entrée.
--Ainsi, vous croyez à cette folie?
--Je suis payé pour y croire: j'ai vu.
--Qu'avez-vous vu?... un de ces morts vivants?
--Oui.
--Voyons, monsieur Alliette, puisque chacun a raconté son histoire,
racontez aussi la vôtre; il serait curieux que ce fût la plus
vraisemblable de la société.
--Vraisemblable ou non, docteur, la voici dans toute sa vérité. J'allais
de Strasbourg aux eaux de Louesche. Vous connaissez la route, docteur?
--Non; mais n'importe, allez toujours.
--J'allais donc de Strasbourg aux eaux de Louesche, et je passais
naturellement par Bâle, où je devais quitter la voiture publique pour
prendre un voiturin.
Arrivé à l'hôtel de la Couronne, que l'on m'avait recommandé, je
m'enquis d'une voiture et d'un voiturin, priant mon hôte de s'informer
si quelqu'un dans la ville n'était point en disposition de faire la même
route que moi; alors il était chargé de proposer à cette même personne
une association qui devait naturellement rendre à la fois la route plus
agréable et moins coûteuse.
Le soir, il revint, ayant trouvé ce que je demandais; la femme d'un
négociant bâlois, qui venait de perdre son enfant, âgé de trois mois,
qu'elle nourrissait elle-même, avait fait, à la suite de cette perte,
une maladie pour laquelle on lui ordonnait les eaux de Louesche. C'était
le premier enfant de ce jeune ménage marié depuis un an.
Mon hôte me raconta qu'on avait eu grand'peine à décider la femme à
quitter son mari. Elle voulait absolument ou rester à Bâle ou qu'il vînt
avec elle à Louesche; mais, d'un autre côté, l'état de sa santé exigeant
les eaux, tandis que l'état de leur commercé exigeait sa présence à
Bâle, elle s'était décidée et partait avec moi le lendemain matin. Sa
femme de chambre l'accompagnait.
Un prêtre catholique, desservant l'église d'un petit village des
environs, nous accompagnait et occupait la quatrième place dans la
voiture.
Le lendemain, vers huit heures du matin, la voiture vint nous prendre à
l'hôtel; le prêtre y était déjà. J'y montai à mon tour, et nous allâmes
prendre la dame et sa femme de chambre.
Nous assistâmes, de l'intérieur de la voiture, aux adieux des deux
époux, qui, commencés au fond de leur appartement, continuèrent dans le
magasin, et ne s'achevèrent que dans la rue. Sans doute la femme avait
quelque pressentiment, car elle ne pouvait se consoler. On eût dit que,
au lieu de partir pour un voyage d'une cinquantaine de lieues, elle
partait pour faire le tour du monde.
Le mari paraissait plus calme qu'elle, mais néanmoins était plus ému
qu'il ne convenait raisonnablement pour une pareille séparation.
Nous partîmes enfin.
[Illustration: Le cheval s'était abattu, et le cavalier étant tombé, sa
tête avait donné contre une pierre.]
Nous avions naturellement, le prêtre et moi, donné les deux meilleures
places à la voyageuse et à sa femme de chambre, c'est-à-dire que nous
étions sur le devant et elles au fond.
Nous primes la route de Soleure, et le premier jour nous allâmes coucher
à Mundischwyll. Toute la journée, notre compagne avait été tourmentée,
inquiète. Le soir, ayant vu passer une voiture de retour, elle voulait
reprendre le chemin de Bâle. Sa femme de chambre parvint cependant à la
décider à continuer sa route.
Le lendemain, nous nous mîmes en route vers neuf heures du matin, La
journée était courte; nous ne comptions pas aller plus loin que Soleure.
Vers le soir, et comme nous commencions d'apercevoir la ville, notre
malade tressaillit.
--Ah! dit-elle, arrêtez, on court après nous.
Je me penchai hors de la portière.
--Vous vous trompez, madame, répondis-je, la route est parfaitement
vide.
--C'est étrange, insista-t-elle. J'entends le galop d'un cheval.
Je crus avoir mal vu.
Je sortis plus avant hors de la voiture.
--Personne, madame, lui dis-je.
Elle regarda elle-même et vit comme moi la route déserte.
--Je m'étais trompée, dit-elle en se rejetant au fond de la voiture. Et
elle ferma les yeux comme une femme qui veut concentrer sa pensée en
elle-même.
Le lendemain nous partîmes à cinq heures du matin. Cette fois la journée
était longue. Notre conducteur vint coucher à Berne. A la même heure que
la veille, c'est-à-dire vers cinq heures, notre compagne sortit d'une
espèce de sommeil où elle était, et étendant les bras vers le cocher:
--Conducteur, dit-elle, arrêtez. Cette fois, j'en suis sûre, on court
après nous.
--Madame se trompe, répondit le cocher. Je ne vois que les trois paysans
qui viennent de nous croiser, et qui suivent tranquillement leur chemin.
--Oh! mais j'entends le galop du cheval.
Ces paroles étaient dites avec une telle conviction, que je ne pus
m'empêcher de regarder derrière nous.
Comme la veille, la route était absolument déserte.
--C'est impossible, madame, répondis-je, je ne vois pas de cavalier.
--Comment se fait-il que vous ne voyiez point de cavalier, puisque je
vois, moi, l'ombre d'un homme et d'un cheval?
Je regardai dans la direction de sa main, et je vis en effet l'ombre
d'un cheval et d'un cavalier. Mais je cherchai inutilement les corps
auxquels les ombres appartenaient.
Je fis remarquer cet étrange phénomène au prêtre, qui se signa.
Peu à peu cette ombre s'éclaircit, devint d'instant en instant moins
visible, et enfin disparut tout à fait.
Nous entrâmes à Berne.
Tous ces présages paraissaient fatals à la pauvre femme; elle disait
sans cesse qu'elle voulait retourner, et cependant elle continuait son
chemin.
Soit inquiétude morale, soit progrès naturel de la maladie, en arrivant
à Thun, la malade se trouva si souffrante, qu'il lui fallut continuer
son chemin en litière. Ce fut ainsi qu'elle traversa le Kander-Thal et
le Gemmi. En arrivant à Louesche, un érésypèle se déclara, et pendant
plus d'un mois elle fui sourde et aveugle.
Au reste, ses pressentiments ne l'avaient pas trompée, à peine
avait-elle fait vingt lieues, que son mari avait été pris d'une fièvre
cérébrale.
La maladie avait fait des progrès si rapides, que, le même jour, sentant
la gravité de son état, il avait envoyé un homme à cheval pour prévenir
sa femme et l'inviter à revenir. Mais entre Lauffen et Breinteinbach, le
cheval s'était abattu, et, le cavalier étant tombé, sa tête avait donné
contre une pierre, et il était resté dans une auberge, ne pouvant rien
pour celui qui L'avait envoyé que le faire prévenir de l'accident qui
était arrivé.
Alors on avait envoyé un autre courrier; mais sans doute il y avait une
fatalité sur eux: à l'extrémité du Kander Thal, il avait quitté son
cheval et pris un guide pour monter le plateau du Schwalbach, qui sépare
l'Oberland du Valais, quand, à moitié chemin, une avalanche, roulant du
mont Attels, l'avait entraîné avec elle dans un abîme; le guide avait
été sauvé comme par miracle.
Pendant ce temps, le mal faisait des progrès terribles. On avait été
obligé de raser la tête du malade qui portait des cheveux très-longs,
afin de lui appliquer de la glace sur le crâne. A partir de ce moment,
le moribond n'avait plus conservé aucun espoir, et, dans un moment de
calme, il avait écrit à sa femme:
«Chère Bertha,
«Je vais mourir, mais je ne veux pas me séparer de toi tout entier.
Fais-toi faire un bracelet des cheveux qu'on vient de me couper et que
je fais mettre à part. Porte-le toujours, et il me semble qu'ainsi nous
serons encore réunis.
«Ton FRÉDÉRICK.»
Puis il avait remis cette lettre à un troisième exprès, à qui il avait
ordonné de partir aussitôt qu'il serait expiré.
Le soir même il était mort. Une heure après sa mort, l'exprès était
parti, et, plus heureux que ses deux prédécesseurs, il était, vers la
fin du cinquième jour, arrivé à Louesche.
Mais il avait trouvé la femme aveugle et sourde; au bout d'un mois
seulement, grâce à l'efficacité des eaux, cette double infirmité avait
commencé à disparaître. Ce n'était qu'un autre mois écoulé qu'on avait
osé apprendre à la femme la fatale nouvelle à laquelle du reste les
différentes visions qu'elles avaient eues l'avaient préparée. Elle était
restée un dernier mois pour se remettre complètement; enfin, après trois
mois d'absence, elle était repartie pour Bâle.
Comme, de mon côté, j'avais achevé mon traitement, que l'infirmité
pour laquelle j'avais pris les eaux et qui était un rhumatisme, allait
beaucoup mieux, je lui demandai la permission de partir avec elle, ce
qu'elle accepta avec reconnaissance, ayant trouvé en moi une personne à
qui parler de son mari, que je n'avais fait qu'entrevoir au moment du
départ, mais enfin que j'avais vu.
Nous quittâmes Louesche, et le cinquième jour, au soir, nous étions de
retour à Bâle.
Rien ne fut plus triste et plus douloureux que la rentrée de cette
pauvre veuve dans sa maison; comme les deux jeunes époux étaient seuls
au monde, le mari mort, on avait fermé le magasin, le commerce avait
cessé comme cesse le mouvement lorsqu'une pendule s'arrête. On envoya
chercher le médecin qui avait soigné le malade, les différentes
personnes qui l'avaient assisté à ses derniers moments, et par eux, en
quelque sorte, on ressuscita cette agonie, on reconstruisit cette mort
déjà presque oubliée chez ces coeurs indifférents.
Elle redemanda au moins ces cheveux que son mari lui léguait.
Le médecin se rappela bien avoir ordonné qu'on les lui coupât; le
barbier se souvint bien d'avoir rasé le malade, mais voilà tout. Les
cheveux avaient été jetés au vent, dispersés, perdus.
La femme fut désespérée; ce seul et unique désir du moribond, qu'elle
portât un bracelet de ses cheveux, était donc impossible à réaliser.
Plusieurs nuits s'écoulèrent; nuits profondément tristes, pendant
lesquelles la veuve, errante dans la maison, semblait bien plutôt une
ombre elle-même qu'un être vivant.
A peine couchée, ou plutôt à peine endormie, elle sentait son bras droit
tomber dans l'engourdissement, et elle ne se réveillait qu'au moment où
cet engourdissement lui semblait gagner le coeur.
Cet engourdissement commençait au poignet, c'est-à-dire à la place où
aurait dû être le bracelet de cheveux, et où elle sentait une pression
pareille à celle d'un bracelet de fer trop étroit; et du poignet, comme
nous l'avons dit, l'engourdissement gagnait le coeur.
Il était évident que le mort manifestait son regret de ce que ses
volontés avaient été si mal suivies.
La veuve comprit ces regrets qui venaient de l'autre côté de la tombe.
Elle résolut d'ouvrir la fosse, et, si la tête de son mari n'avait pas
été entièrement rasée, d'y recueillir assez de cheveux pour réaliser son
dernier désir.
En conséquence, sans rien dire de ses projets à personne, elle envoya
chercher le fossoyeur.
Mais le fossoyeur qui avait enterré son mari était mort. Le nouveau
fossoyeur, entré en exercice depuis quinze jours seulement, ne savait
pas où était la tombe.
Alors, espérant une révélation, elle, qui, par la double apparition du
cheval, du cavalier, elle qui, par la pression du bracelet, avait le
droit de croire aux prodiges, elle se rendit seule au cimetière, s'assit
sur un tertre couvert d'herbe verte et vivace comme il en pousse sur
les tombes, et là elle invoqua quelque nouveau signe auquel elle pût se
rattacher pour ses recherches.
Une danse macabre était peinte sur le mur de ce cimetière. Ses yeux
s'arrêtèrent sur la Mort et se fixèrent longtemps sur cette figure
railleuse et terrible à la fois.
Alors il lui sembla que la Mort levait son bras décharné, et du bout de
son doigt osseux désignait une tombe au milieu des dernières tombes.
La veuve alla droit à cette tombe, et, quand elle y fut, il lui sembla
voir bien distinctement la Mort qui laissait retomber son bras à la
place primitive.
Alors elle fit une marque à la tombe, alla chercher le fossoyeur, le
ramena à l'endroit désigné, et lui dit:
--Creusez, c'est ici!
J'assistais à cette opération. J'avais voulu suivre cette merveilleuse
aventure jusqu'au bout.
Le fossoyeur creusa.
Arrivé au cercueil, il leva le couvercle. D'abord il avait hésité, mais
la veuve lui avait dit d'une voix ferme:
--Levez, c'est le cercueil de mon mari.
Il obéit donc, tant cette femme savait inspirer aux autres la confiance
qu'elle possédait elle-même.
Alors apparut une chose miraculeuse et que j'ai vue de mes yeux.
Non-seulement le cadavre était le cadavre de son mari, non-seulement ce
cadavre, à la pâleur près, était tel que de son vivant, mais encore,
depuis qu'ils avaient été rasés, c'est-à-dire depuis le jour de sa mort,
ses cheveux avaient poussé de telle sorte, qu'ils sortaient comme des
racines par toutes les fissures de sa bière.
Alors la pauvre femme se pencha vers ce cadavre, qui semblait seulement
endormi; elle le baisa au front, coupa une mèche de ses longs cheveux
si merveilleusement poussés sur la tête d'un mort, et en fil faire un
bracelet.
Depuis ce jour, l'engourdissement nocturne cessa. Seulement, à chaque
fois qu'elle était prête à courir quelque grand danger, une douce
pression, une amicale étreinte du bracelet l'avertissait de se tenir sur
ses gardes.
--Eh bien! croyez-vous que ce mort fût réellement mort? que ce cadavre
fût bien un cadavre? Moi, je ne le crois pas.
--Et, demanda la dame pale avec un timbre si singulier, qu'il nous fît
tressaillir tous dans cette nuit où l'absence de lumière nous avait
laissés, vous n'avez pas entendu dire que ce cadavre fût jamais sorti du
tombeau, vous n'avez pas entendu dire que personne eût eu à souffrir de
sa vue et de son contact?
--Non, dit Alliette, j'ai quitté le pays.
--Ah! dit le docteur, vous avez tort, monsieur Alliette, d'être de si
facile composition. Voici madame Gregoriska qui était toute prête à
faire de votre bon marchand de Bâle en Suisse un vampire polonais,
valaque ou hongrois. Est-ce que, pendant votre séjour dans les monts
Carpathes, continua en riant le docteur, est ce que par hasard vous
auriez vu des vampires?
--Écoutez, dit la dame pâle avec une étrange solennité, puisque tout le
monde ici a raconté une histoire, j'en veux raconter une aussi. Docteur,
vous ne direz pas que l'histoire n'est pas vraie, c'est la mienne...
Vous allez savoir pourquoi je suis si pâle.
En ce moment, un rayon de lune glissa par la fenêtre à travers les
rideaux, et, venant se jouer sur le canapé où elle était couchée,
l'enveloppa d'une lumière bleuâtre qui semblait faire d'elle une statue
de marbre noir couchée sur un tombeau.
Pas une voix n'accueillit la proposition; mais le silence profond qui
régna dans le salon annonça que chacun attendait avec anxiété.
[Illustration: Alors la pauvre femme se pencha vers le cadavre.]
[Illustration]