Soit qu'il fût convaincu, soit, ce qui est plus probable, que la
négation lui parût difficile vis-à-vis d'un homme comme le chevalier
Lenoir, le docteur se tut.
Le silence du docteur laissait le champ libre aux commentateurs; l'abbé
Moulle s'élança dans l'arène.
--Tout ceci me confirme dans mon système, dit-il.--Et quel est votre
système? demanda le docteur, enchanté de reprendre la polémique avec
de moins rudes jouteurs que M. Ledru et le chevalier Lenoir.--Que nous
vivons entre deux mondes invisibles, peuplés, l'un d'esprits infernaux,
l'autre d'esprits célestes; qu'à l'heure de notre naissance deux génies,
l'un bon, l'autre mauvais, viennent prendre place à nos côtés, nous
accompagnent toute notre vie, l'un nous soufflant le bien, l'autre le
mal, et qu'à l'heure de notre mort celui qui triomphe s'empare de nous:
ainsi, notre corps devient ou la proie d'un démon ou la demeure d'un
ange; chez la pauvre Solange, le bon génie avait triomphé, et c'était
lui qui vous disait adieu, Ledru, par les lèvres muettes de la jeune
martyre, chez le brigand condamné par le juge écossais, c'était le
démon qui était resté maître de la place, et c'est lui qui venait
successivement au juge sous la forme d'un chat, dans l'habit d'un
huissier, avec l'apparence d'un squelette; enfin, dans le dernier cas,
c'est l'ange de la monarchie qui a vengé sur le sacrilège la terrible
profanation des tombeaux, et qui, comme le Christ se manifestant aux
humbles, a montré la restauration future de la royauté à un pauvre
gardien de tombeaux, et cela avec autant de pompe que si la cérémonie
fantastique avait eu pour témoins tous les futurs dignitaires de la
cour de Louis XVIII.--Mais enfin, monsieur l'abbé, dit le docteur,
tout système est fondé sur une conviction.--Sans doute.--Mais cette
conviction, pour qu'elle soit réelle, il faut qu'elle repose sur un
fait.--C'est aussi sur un fait que la mienne repose.--Sur un fait qui
vous a été raconté par quelqu'un en qui vous avez toute confiance.--Sur
un fait qui m'est arrivé à moi-même.--Ah! l'abbé; voyons le fait.
--Volontiers. Je suis né sur cette partie de l'héritage des anciens rois
qu'on appelle aujourd'hui le département de l'Aisne, et qu'on appelait
autrefois l'Ile-de-France; mon père et ma mère habitaient un petit
village situé au milieu de la forêt de Villers-Cotterets, et qu'on
appelle Fleury. Avant ma naissance, mes parents avaient déjà eu cinq
enfants, trois garçons et deux filles, qui, tous, étaient morts. Il en
résulta que, lorsque ma mère se vit enceinte de moi, elle me voua au
blanc jusqu'à l'âge de sept ans, et mon père promit un pèlerinage à
Notre-Dame-de-Liesse.
Ces deux voeux ne sont point rares en province, et ils avaient entre eux
une relation directe, puisque le blanc est la couleur de la Vierge, et
que Notre-Dame-de-Liesse n'est autre que la vierge Marie.
Malheureusement, mon père mourut pendant la grossesse de ma mère; mais
ma mère, qui était une femme pieuse, ne résolut pas moins d'accomplir le
double voeu dans toute sa rigueur: aussitôt ma naissance, je fus habillé
de blanc des pieds à la tête, et, aussitôt qu'elle put marcher, ma mère
entreprit à pied, comme il avait été voté, le pèlerinage sacré.
Notre-Dame-de-Liesse, heureusement, n'était située qu'à quinze ou seize
lieues du village de Fleury; en trois étapes, ma mère fut rendue à
destination.
Là, elle fit ses dévotions, et reçut des mains du curé une médaille
d'argent, qu'elle m'attacha au cou.
Grâce à ce double voeu, je fus exempt de tous les accidents de la
jeunesse, et, lorsque j'eus atteint l'âge de raison, soit résultat de
l'éducation religieuse que j'avais reçue, soit influence de la médaille,
je me sentis entraîné vers l'état ecclésiastique; ayant fait mes études
au séminaire de Soissons, j'en sortis prêtre en 1780, et fus envoyé
vicaire à Étampes.
Le hasard fit que je fus attaché à celle des quatre églises d'Étampes
qui est sous l'invocation de Notre-Dame.
Cette église est un des merveilleux monuments que l'époque romane a
légués au moyen âge. Fondée par Robert le Fort, elle fut achevée au
douzième siècle seulement; elle a encore aujourd'hui des vitraux
admirables qui, lors de son édification récente, devaient admirablement
s'harmonier avec la peinture et la dorure qui couvraient ses colonnes et
en enrichissaient les chapiteaux.
Tout enfant, j'avais fort aimé ces merveilleuses efflorescences de
granit que la foi a fait sortir de terre du dixième au seizième siècle,
pour couvrir le sol de la France, cette fille aînée de Rome, d'une forêt
d'églises, et qui s'arrêta quand la foi mourut dans les coeurs, tuée par
le poison de Luther et de Calvin.
J'avais joué, tout enfant, dans les ruines de Saint-Jean de Soissons;
j'avais réjoui mes yeux aux fantaisies de toutes ces moulures, qui
semblent des fleurs pétrifiées, de sorte que, lorsque je vis Notre-Dame
d'Étampes, je fus heureux que le hasard, ou plutôt la providence, m'eût
donné, hirondelle, un semblable nid; alcyon, un pareil vaisseau.
Aussi mes moments heureux étaient ceux que je passais dans l'église.
Je ne veux pas dire que ce fût un sentiment purement religieux qui m'y
retînt; non, c'était un sentiment de bien-être qui peut se comparer à
celui de l'oiseau que l'on tire de la machine pneumatique, où l'on a
commencé à faire le vide, pour le rendre à l'espace et à la liberté Mon
espace à moi, c'était celui qui s'étendait du portail à l'abside; ma
liberté, c'était de rêver, pendant deux heures, à genoux sur une tombe
ou accoudé à une colonne.--A quoi rêvais-je? ce n'était certainement pas
à quelque argutie théologique; non, c'était à cette lutte éternelle du
bien et du mal, qui tiraille l'homme depuis le jour du péché; c'était
à ces beaux anges aux ailes blanches, à ces hideux démons aux faces
rouges, qui, à chaque rayon de soleil, étincelaient sur les vitraux, les
uns resplendissants du feu céleste, les autres flamboyants aux flammes
de l'enfer. Notre-Dame enfin, c'était ma demeure: là, je vivais, je
pensais, je priais. La petite maison presbytérienne qu'on m'avait donnée
n'était que mon pied-à-terre, j'y mangeais et j'y couchais, voilà tout.
Encore souvent ne quittais-je ma belle Notre-Dame qu'à minuit ou une
heure du matin.
On savait cela. Quand je n'étais pas au presbytère, j'étais à
Notre-Dame. On venait m'y chercher, et l'on m'y trouvait.
Des bruits du monde, bien peu parvenaient jusqu'à moi, renfermé comme je
l'étais dans ce sanctuaire de religion, et surtout de poésie.
Cependant, parmi ces bruits, il y en avait un qui intéressait tout le
monde, petits et grands, clercs et laïques. Les environs d'Étampes
étaient désolés par les exploits d'un successeur, ou plutôt d'un rival
de Cartouche et de Poulailler, qui, pour l'audace, paraissait devoir
suivre les traces de ses prédécesseurs.
Ce bandit, qui s'attaquait à tout, mais particulièrement aux églises,
avait nom l'Artifaille.
Une chose qui me fit donner une attention plus particulière aux exploits
de ce brigand, c'est que sa femme, qui demeurait dans la ville basse
d'Étampes, était une de mes pénitentes les plus assidues. Brave et digne
femme, pour qui le crime dans lequel était tombé son mari était un
remords, et qui, se croyant responsable devant Dieu, comme épouse,
passait sa vie en prières et en confession, espérant, par ses oeuvres
saintes, atténuer l'impiété de son mari.
Quant à lui, je viens de vous le dire, c'était un bandit ne craignant
ni Dieu ni diable, prétendant que la société était mal faite, et
qu'il était envoyé sur la terre pour la corriger; que, grâce à lui,
l'équilibre se rétablirait dans les fortunes, et qu'il n'était que le
précurseur d'une secte que l'on verrait apparaître un jour, et qui
prêcherait ce que, lui, mettait en pratique, c'est-à-dire la communauté
des biens.
Vingt fois il avait été pris et conduit en prison; mais, presque
toujours, à la deuxième ou troisième nuit; on avait trouvé la prison
vide; comme on ne savait de quelle façon se rendre compte de ces
évasions, on disait qu'il avait trouvé l'herbe qui coupe le fer.
Il y avait donc un certain merveilleux qui s'attachait à cet homme.
Quant à moi, je n'y songeais, je l'avoue, que quand sa pauvre femme
venait se confesser à moi, m'avouant ses terreurs et me demandant mes
conseils.
Alors, vous le comprenez, je lui conseillais d'employer toute son
influence sur son mari pour le ramener dans la bonne voie. Mais
l'influence de la pauvre femme était bien faible. Il lui restait donc
cet éternel recours en grâce que la prière ouvre devant le Seigneur.
Les fêtes de Pâques de l'année 1783 approchaient. C'était dans la nuit
du jeudi au vendredi saint. J'avais, dans la journée du jeudi, entendu
grand nombre de confessions, et, vers huit heures du soir, je m'étais
trouvé tellement fatigué, que je m'étais endormi dans le confessionnal.
Le sacristain m'avait vu endormi; mais, connaissant mes habitudes, et
sachant que j'avais sur moi une clef de la petite porte de l'église,
il n'avait pas même songé à m'éveiller; ce qui m'arrivait ce soir-là
m'était arrivé cent fois.
Je dormais donc, lorsqu'au milieu de mon sommeil je sentis résonner
comme un double bruit. L'un était la vibration du marteau de bronze
sonnant minuit; l'autre était le froissement d'un pas sur la dalle.
J'ouvris les yeux, et je m'apprêtais à sortir du confessionnal quand,
dans le rayon de lumière jeté par la lune à travers les vitraux d'une
des fenêtres, il me sembla voir passer un homme.
Comme cet homme marchait avec précaution, regardant autour de lui
à chaque pas qu'il faisait, je compris que ce n'était ni un des
assistants, ni le bedeau, ni le chantre, ni aucun des habitués de
l'église, mais quelque intrus se trouvant là en mauvaise intention.
Le visiteur nocturne s'achemina vers le choeur. Arrivé là, il s'arrêta,
et, au bout d'un instant, j'entendis le coup sec du fer sur une pierre à
feu; je vis pétiller une étincelle, un morceau d'amadou s'enflamma, et
une allumette alla fixer sa lumière errante à l'extrémité d'un cierge
posé sur l'autel.
A la lueur de ce cierge, je pus voir alors un homme de taille médiocre,
portant à la ceinture deux pistolets et un poignard, à la figure
railleuse plutôt que terrible, et qui, jetant un regard investigateur
dans toute l'étendue de la circonférence éclairée par le cierge, parut
complètement rassuré par cet examen.
En conséquence, il tira de sa poche, non pas un trousseau de clefs, mais
un trousseau de ces instruments destinés à les remplacer, et que l'on
appelle rossignol, du nom sans doute de ce fameux Rossignol, qui se
vantait d'avoir la clef de tous les chiffres, À l'aide d'un de
ces instruments, il ouvrit le tabernacle, en tirant d'abord le
saint-ciboire, magnifique coupe de vieil argent, ciselée sous Henri II,
puis un ostensoir massif, qui avait été donné à la ville par la reine
Marie-Antoinette, puis enfin deux burettes de vermeil.
Comme c'était tout ce que renfermait le tabernacle, il le referma avec
soin, et se mit à genoux pour ouvrir le dessous de l'autel, qui faisait
châsse.
Le dessous de l'autel renfermait une Notre-Dame en cire couronnée d'une
couronne d'or et de diamants et couverte d'une robe toute brodée de
pierreries.
Au bout de cinq minutes, la châsse, dont, au reste, le voleur eût pu
briser les parois de glace, était ouverte, comme le tabernacle, à l'aide
d'une fausse clef, et il s'apprêtait à joindre la robe et la couronne à
l'ostensoir, aux burettes et au saint-ciboire, lorsque, ne voulant pas
qu'un pareil vol s'accomplît, je sortis du confessionnal, et m'avançai
vers l'autel.
Le bruit que je produisis en ouvrant la porte fit retourner le voleur.
Il se pencha de mon côté, et essaya de plonger son regard dans les
lointaines obscurités de l'église; mais le confessionnal était hors de
la portée de la lumière, de sorte qu'il ne me vit réellement que lorsque
j'entrai dans le cercle éclairé par la flamme tremblotante du cierge.
En apercevant un homme, le voleur s'appuya contre l'autel, tira un
pistolet de sa ceinture et le dirigea vers moi.
Mais, à ma longue robe noire, il put bientôt voir que je n'étais qu'un
simple prêtre inoffensif, et n'ayant pour toute sauvegarde que la foi,
pour toute arme que la parole.
Malgré la menace du pistolet dirigé contre moi, j'avançai jusqu'aux
marches de l'autel. Je sentais que, s'il tirait sur moi, ou le pistolet
raterait, ou la balle dévierait; j'avais la main à ma médaille, et je me
sentais tout entier couvert du saint amour de Notre-Dame.
Cette tranquillité du pauvre vicaire parut émouvoir le bandit.
--Que voulez-vous? me dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
assurée.--Vous êtes l'Artifaille? lui dis-je.--Parbleu, répondit-il, qui
donc oserait, si ce n'était moi, pénétrer seul dans une église, comme
je le fais?--Pauvre pécheur endurci qui tires orgueil de ton crime,
lui dis-je, ne comprends-tu pas qu'à ce jeu que tu joues tu perds non
seulement ton corps, mais encore ton âme?--Bah! dit-il, quant à mon
corps, je l'ai sauvé déjà tant de fois, que j'ai bonne espérance de le
sauver encore, et, quant à mon âme...--Eh bien! quant à ton âme!--Cela
regarde ma femme: elle est sainte pour deux, et elle sauvera mon âme en
même temps que la sienne.--Vous avez raison, votre femme est une sainte
femme, mon ami, et elle mourrait certainement de douleur si elle
apprenait que vous eussiez accompli le crime que vous étiez en train
d'exécuter.--Oh! oh! vous croyez qu'elle mourra de douleur, ma pauvre
femme?--J'en suis sûr.--Tiens! je vais donc être veuf, continua le
brigand en éclatant de rire et étendant les mains vers les vases sacrés.
Mais je montai les trois marches de l'autel et lui arrêtai le bras.
--Non, lui dis-je, car vous ne commettrez pas ce sacrilège.--Et qui m'en
empêchera?--Moi.--Par la force?--Non, par la persuasion. Dieu n'a pas
envoyé ses ministres sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui
est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu céleste.
Mon ami, ce n'est pas pour l'église, qui peut se procurer d'autres
vases, mais pour vous, qui ne pourrez pas racheter votre péché; mon ami,
vous ne commettrez pas ce sacrilège.--Ah çà! mais vous croyez donc que
c'est le premier, mon brave homme?--Non, je sais que c'est le dixième,
le vingtième, le trentième peut-être, mais qu'importe? Jusqu'ici
vos yeux étaient fermés, vos yeux s'ouvriront ce soir, voilà tout.
N'avez-vous pas entendu dire qu'il y avait un homme nommé Saul qui
gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne? Eh bien! cet
homme, il avait les yeux couverts d'écailles, comme il le dit lui-même;
un jour les écailles tombèrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint
Paul.--Dites-moi donc, monsieur l'abbé, saint Paul n'a-t-il pas été
pendu?--Oui.--Eh bien! a quoi cela lui a-t-il servi de voir?--Cela lui
a servi à être convaincu que, parfois, le salut est dans le supplice.
Aujourd'hui, saint Paul a laissé un nom vénéré sur la terre, et jouit de
la béatitude éternelle dans le ciel.--A quel âge est-il arrivé à
saint Paul de voir?--À trente-cinq ans.--J'ai passé l'âge, j'en ai
quarante.--Il est toujours temps de se repentir. Sur la croix, Jésus
disait au mauvais larron:--Un mot de prière, et je te sauve.--Ah ça! tu
tiens donc à ton argenterie? dit le bandit en me regardant.--Non. Je
tiens à ton âme, que je veux sauver.--A mon âme! Tu me feras accroire
cela; tu t'en moques pas mal!--Veux-tu que je te prouve que c'est à ton
âme que je tiens? lui dis-je.--Oui, donne-moi cette preuve, tu me
feras plaisir.--A combien estimes-tu le vol que tu vas commettre cette
nuit?--Eh! eh! fit le brigand en regardant les burettes, le calice,
l'ostensoir et la robe de la Vierge avec complaisance, à mille écus.--A
mille écus?--Je sais bien que cela vaut le double; mais il faudra
perdre au moins les deux tiers dessus; ces diables de juifs sont si
voleurs!--Viens chez moi.--Chez toi?--Oui, chez moi, au presbytère.
J'ai une somme de mille francs, je te la donnerai acompte.--Et les deux
autres mille?--Les deux autres mille? eh bien! je te promets, foi de
prêtre, que j'irai dans mon pays; ma mère a quelque bien, je vendrai
trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille
francs, et je le les donnerai.--Oui, pour que tu me donnes un
rendez-vous et que tu me fasses tomber dans quelque piège?--Tu ne crois
pas ce que tu dis là, fis-je en étendant la main vers lui.--Eh bien!
c'est vrai, je n'y crois pas, dit-il d'un air sombre. Mais ta mère, elle
est donc riche?--Ma mère est pauvre.--Elle sera ruinée, alors?--Quand je
lui aurai dit qu'au prix de sa ruine j'ai sauvé une âme, elle me bénira.
D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et
j'aurai toujours pour deux.--J'accepte, dit-il; allons chez toi.--Soit,
mais attends.--Quoi?--Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as
pris, referme-le à clef, cela te portera bonheur.
Le sourcil du bandit se fronça comme celui d'un homme que la foi envahit
malgré lui: il replaça les vases sacrés dans le tabernacle et le
referma.--Viens, dit-il.--Fais d'abord le signe de la croix, lui dis-je.
[Illustration:--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.]
Il essaya de jeter un rire moqueur, mais le rire commencé s'interrompit
de lui-même.
Puis il fit le signe de la croix.
--Maintenant, suis-moi, lui dis-je.
Nous sortîmes par la petite porte; en moins de cinq minutes, nous fûmes
chez moi.
Pendant le chemin, si court qu'il fût, le bandit avait paru fort
inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le
faire tomber dans quelque embuscade.
Arrivé chez moi, il se tint près de la porte.
--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.--Attends, répondis-je.
J'allumai une bougie à mon feu mourant; j'ouvris une armoire, j'en tirai
un sac.
--Les voilà; lui dis-je.
Et je lui donnai le sac.
--Maintenant les deux autres mille, quand les aurai-je?--Je te demande
six semaines.--C'est bien, je te donne six semaines.--A qui les
remettrai-je?
Le bandit réfléchit un instant.
--A ma femme, dit-il.--C'est bien!--Mais elle ne saura pas d'où ils
viennent ni comment je les ai gagnés?--Elle ne le saura pas, ni elle
ni personne. Et jamais, à ton tour, tu ne tenteras rien ni contre
Notre-Dame d'Étampes ni contre toute autre église sous l'invocation
de la Vierge?--Jamais!--Sur ta parole?--Foi de l'Artifaille.--Va, mon
frère, et ne pèche plus.
Je le saluai en lui faisant signe de la main qu'il était libre de se
retirer.
Il parut hésiter un moment; puis, ouvrant la porte avec précaution, il
disparut.
Je me mis à genoux... et je priai pour cet homme.
Je n'avais pas fini ma prière que j'entendis frapper à la porte.
--Entrez, dis-je sans me retourner.
Quelqu'un effectivement, me voyant en prière, s'arrêta en entrant et se
tint debout derrière moi.
--Lorsque j'eus achevé mon oraison, je me retournai, et je vis
l'Artifaille immobile et droit près de la porte, ayant son sac sous son
bras.
--Tiens, me dit-il, je te rapporte tes mille francs.--Mes mille
francs?--Oui, et je te tiens quitte des deux mille autres.--Et cependant
la promesse que tu m'as faite subsiste?--Parbleu!--Tu te repens
donc?--Je ne sais pas si je me repens, oui ou non, mais je ne veux pas
de ton argent, voilà tout.
Et il posa le sac sur le rebord du buffet.
Puis, le sac déposé, il s'arrêta comme pour demander quelque chose; mais
cette demande, on le sentait, avait peine à sortir de ses lèvres.
--Que désirez-vous? lui demandai-je. Parlez, mon ami. Ce que vous venez
de faire est bien; n'ayez pas honte de faire mieux.--Tu as une grande
dévotion à Notre-Dame? me demanda-t-il.--Une grande.--Et tu crois que,
par son intercession, un homme, si coupable qu'il soit, peut être sauvé
à l'heure de la mort? Eh bien! en échange de tes trois mille francs,
dont je te tiens quitte, donne-moi quelque relique, quelque chapelet,
quelque reliquaire que je puisse baiser à l'heure de ma mort.
Je détachai la médaille et la chaîne d'or que ma mère m'avait passées au
cou le jour de ma naissance, qui ne m'avaient jamais quitté depuis, et
je les donnai au brigand.
Le brigand posa ses lèvres sur la médaille et s'enfuit.
Un an s'écoula sans que j'entendisse parler de l'Artifaille; sans doute
il avait quitté Étampes pour aller exercer ailleurs.
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon confrère, le vicaire
de Fleury. Ma bonne mère était bien malade et m'appelait près d'elle.
J'obtins un congé et je partis.
Six semaines ou deux mois de bons soins et de prières rendirent la santé
à ma mère. Nous nous quittâmes, moi joyeux, elle bien portante, et je
revins à Étampes.
J'arrivai un vendredi soir, toute la ville était en émoi. Le fameux
voleur l'Artifaille s'était fait prendre du côté d'Orléans, avait été
jugé au présidial de cette ville, qui, après condamnation, l'avait
envoyé à Étampes pour être pendu, le canton Étampes ayant été
principalement le théâtre de ses méfaits.
L'exécution avait eu lieu le matin même.
Voilà ce que j'appris dans la rue; mais, en entrant au presbytère,
j'appris autre chose encore: c'est qu'une femme de la ville basse était
venue depuis la veille au matin, c'est-à-dire depuis le moment où
l'Artifaille était arrivé à Étampes pour y subir son supplice, était
venue s'informer plus de dix fois si j'étais de retour.
Cette insistance n'était pas étonnante. J'avais écrit pour annoncer ma
prochaine arrivée, et j'étais attendu d'un moment à l'autre.
Je ne connaissais dans la ville basse que la pauvre femme qui allait
devenir veuve. Je résolus d'aller chez elle avant d'avoir même secoué la
poussière de mes pieds.
Du presbytère à la ville basse, il n'y avait qu'un pas. Dix heures du
soir sonnaient, il est vrai; mais je pensais que, puisque le désir de
me voir était si ardent, la pauvre femme ne serait pas dérangée par ma
visite.
Je descendis donc au faubourg et me fis indiquer sa maison. Comme tout
le monde la connaissait pour une sainte, nul ne lui faisait un crime du
crime de son mari, nul ne lui faisait une honte de sa honte.
J'arrivai à la porte. Le volet était ouvert, et, par le carreau de
vitre, je pus voir la pauvre femme, au pied du lit, agenouillée et
priant.
Au mouvement de ses épaules, on pouvait deviner qu'elle sanglotait en
priant.
Je frappai à la porte.
Elle se leva, et vint vivement ouvrir.
--Ah! monsieur l'abbé! s'écria-t-elle, je vous devinais. Quand on a
frappé, j'ai compris que c'était vous. Hélas! hélas! vous arrivez trop
tard: mon mari est mort sans confession.--Est-il donc mort dans de
mauvais sentiments?--Non; bien au contraire, je suis sûre qu'il était
chrétien au fond du coeur; mais il avait déclaré qu'il ne voulait pas
d'autre prêtre que vous, qu'il ne se confesserait qu'à vous, et que,
s'il ne se confessait pas à vous, il ne se confesserait à personne qu'à
Notre-Dame.--Il vous a dit cela?--Oui, et, tout en le disant, il baisait
une médaille de la Vierge pendue à son cou avec une chaîne d'or,
recommandant par-dessus toute chose qu'on ne lui ôtât point cette
médaille, et affirmant que, si on parvenait à l'ensevelir avec cette
médaille, le mauvais esprit n'aurait aucune prise sur son corps.--Est-ce
tout ce qu'il a dit?--Non. En me quittant pour marcher à l'échafaud, il
m'a dit encore que vous arriveriez ce soir, que vous viendriez me voir
sitôt votre arrivée; voilà pourquoi je vous attendais.--Il vous a dit
cela? fis-je avec étonnement,--Oui; et puis encore il m'a chargée d'une
dernière prière.--Pour moi?--Pour vous. Il a dit qu'à quelque heure que
vous veniez, je vous priasse... Mon Dieu! je n'oserai jamais vous dire
une pareille chose.--Dites, ma bonne femme, dites.--Eh bien! que je vous
priasse d'aller à la Justice[2], et là, sous son corps, de dire, au
profit de son âme, cinq pater et cinq ave. Il a dit que vous ne me
refuseriez pas, monsieur l'abbé.--Et il a eu raison, car je vais y
aller.--Oh! que vous êtes bon!
[Footnote 2: On appelait ainsi l'endroit où l'on pendait les voleurs et
les assassins.]
Elle me prit les mains, et voulut me les baiser.
Je me dégageai.
--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--Dieu m'en donne,
monsieur l'abbé, je ne m'en plains pas.--Il n'a rien demandé autre
chose?--Non.--C'est bien! S'il ne lui faut que ce désir accompli pour
le repos de son âme, son âme sera en repos.
Je sortis.
Il était dix heures et demie à peu près. C'était dans les derniers jours
d'avril, la bise était encore fraîche. Cependant le ciel était beau,
beau pour un peintre surtout, car la lune roulait dans une mer de vagues
sombres qui donnaient un grand caractère à l'horizon.
Je tournai autour des vieilles murailles de la ville, et j'arrivai à
la porte de Paris. Passé onze heures du soir, c'était la seule porte
d'Étampes qui restât ouverte.
Le but de mon excursion était sur une esplanade, qui, aujourd'hui comme
alors, domine toute la ville. Seulement, aujourd'hui, il ne reste
d'autres traces de la potence, qui alors était dressée sur cette
esplanade, que trois fragments de la maçonnerie qui assurait les trois
poteaux, reliés entre eux par deux poutres, et qui formaient le gibet.
Pour arriver à cette esplanade, située à gauche de la route, quand on
vient d'Étampes à Paris, et à droite quand on vient de Paris à Étampes,
pour arriver à cette esplanade, il fallait passer au pied de la tour de
Guinette, ouvrage avancé, qui semble une sentinelle posée isolément dans
la plaine pour garder la ville.
Cette tour, que vous devez connaître, chevalier Lenoir, et que Louis
XI a essayé de faire sauter autrefois sans y réussir, est éventrée
par l'explosion et semble regarder le gibet, dont elle ne voit que
l'extrémité, avec l'orbite noire d'un grand oeil sans prunelle.
Le jour, c'est la demeure des corbeaux; la nuit, c'est le palais des
chouettes et des chats-huants.
Je pris, au milieu de leurs cris et de leurs houhoulements, le chemin
de l'esplanade, chemin étroit, difficile, raboteux, creusé dans le roc,
percé à travers les broussailles.
Je ne puis pas dire que j'eusse peur. L'homme qui croit en Dieu, qui se
confie à lui, ne doit avoir peur de rien, mais j'étais ému.
On n'entendait au monde que le tic-tac monotone du moulin de la basse
ville, le cri des hiboux et des chouettes, et le sifflement du vent dans
les broussailles.
La lune entrait dans un nuage noir, dont elle brodait les extrémités
d'une frange blanchâtre.
Mon coeur battait. Il me semblait que j'allais voir, non pas ce que
j'étais venu pour voir, mais quelque chose d'inattendu. Je montais
toujours.
Arrivé à un certain point de la montée, je commençai à distinguer
l'extrémité supérieure du gibet, composé de ses trois piliers et de
cette double traverse de chêne dont j'ai déjà parlé.
C'est à ces traverses de chêne que pendent les croix de fer auxquelles
on attache les suppliciés.
J'apercevais, comme une ombre mobile, le corps du malheureux
l'Artifaille, que le vent balançait dans l'espace.
Tout à coup je m'arrêtai; je découvrais maintenant le gibet de son
extrémité supérieure à sa base. J'apercevais une masse sans forme qui
semblait un animal à quatre pattes et qui se mouvait.
Je m'arrêtai et me couchai derrière un rocher. Cet animal était plus
gros qu'un chien et plus massif qu'un loup.
Tout à coup, il se leva sur les pattes de derrière, et je reconnus que
cet animal n'était autre que celui que Platon appelait un animal à deux
pieds et sans plumes, c'est-à-dire un homme.
Que pouvait venir faire, à celle heure, un homme sous un gibet, à moins
qu'il n'y vînt avec un coeur religieux pour prier, ou avec un coeur
irréligieux pour y faire quelque sacrilège?
Dans tous les cas, je résolus de me tenir coi et d'attendre.
En ce moment, la lune sortit du nuage qui l'avait cachée un instant, et
donna en plein sur le gibet.
Alors, je pus voir distinctement l'homme, et même tous les mouvements
qu'il faisait.
Cet homme ramassa une échelle couchée à terre, puis la dressa contre un
des poteaux, le plus rapproché du cadavre du pendu.
Puis il monta à l'échelle.
Puis il forma avec le pendu un groupe étrange, où le vivant et le mort
semblèrent se confondre dans un embrassement.
Tout à coup un cri terrible retentit. Je vis s'agiter les deux corps;
j'entendis crier à l'aide d'une voix étranglée qui cessa bientôt d'être
distincte; puis, un des deux corps se détacha du gibet, tandis que
l'autre restait pendu à la corde et agitait ses bras et ses jambes.
[Illustration:--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--PAGE
63.]
Il m'était impossible de deviner ce qui se passait sous la machine
infâme; mais enfin, oeuvre de l'homme ou du démon, il venait de s'y
passer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui appelait à
l'aide, qui réclamait du secours.
Je m'élançai.
À ma vue, le pendu parut redoubler d'agitation, tandis que, dessous lui,
était immobile et gisant le corps qui s'était détaché du gibet.
Je courus d'abord au vivant. Je montai vivement les degrés de l'échelle,
et, avec mon couteau, je coupai la corde; le pendu tomba à terre, je
sautai à bas de l'échelle.
Le pendu se roulait dans d'horribles convulsions, l'autre cadavre se
tenait toujours immobile.
Je compris que le noeud coulant continuait de serrer le cou du pauvre
diable. Je me couchai sur lui pour le fixer, et à grand'peine je
desserrai le noeud coulant qui l'étranglait.
Pendant cette opération, qui me forçait à regarder cet homme face à
face, je reconnus avec étonnement que cet homme était le bourreau.
[Illustration: Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleuâtre,
la mâchoire presque tordue.]
Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleuâtre, la mâchoire
presque tordue, et un souffle, qui ressemblait plus à un râle qu'à une
respiration, s'échappait de sa poitrine.
Cependant l'air rentrait peu à peu dans ses poumons, et, avec l'air, la
vie.
Je l'avais adossé à une grosse pierre; au bout d'un instant, il parut
reprendre ses sens, toussa, tourna le cou en toussant, et finit par me
regarder en face.
Son étonnement ne fut pas moins grand que l'avait été le mien.--Oh! oh!
monsieur l'abbé, dit-il, c'est vous?--Oui, c'est moi--Et que venez-vous
faire ici? me demanda-t-il.--Mais vous-même?
Il parut rappeler ses esprits. Il regarda encore une fois autour de lui;
mais, cette fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le cadavre.
--Ah! dit-il en essayant de se lever, allons-nous-en, monsieur l'abbé,
au nom du ciel, allons-nous-en!--Allez-vous-en si vous voulez, mon ami;
mais moi, j'ai un devoir à accomplir.--Ici?--Ici.--Quel est-il donc?--Ce
malheureux, qui a été pendu par vous aujourd'hui, a désiré que je vinsse
dire au pied du gibet cinq _pater_ et cinq _ave_ pour le salut de son
âme.--Pour le salut de son âme? oh! monsieur l'abbé, vous aurez de la
besogne si vous sauvez celle-là, c'est Satan en personne.--Comment!
c'est Satan en personne?--Sans doute, ne venez-vous pas de voir ce
qu'il m'a fait?--Comment, ce qu'il vous a fait, et que vous a-t-il donc
fait?--Il m'a pendu, pardieu!--Il vous a pendu? mais il me semblait,
au contraire, que c'était vous qui lui aviez rendu ce triste service?
--Oui, ma foi! et je croyais l'avoir bel et bien pendu même. Il paraît
que je m'étais trompé! Mais comment donc n'a-t-il pas profité du moment
où j'étais branché à mon tour pour se sauver?
J'allai au cadavre, je le soulevai; il était roide et froid.
--Mais parce qu'il est mort, dis je.--Mort! répéta le bourreau. Mort!
ah! diable! c'est bien pis; alors sauvons-nous, monsieur l'abbé,
sauvons-nous.
Et il se leva.
--Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'à
se relever et à courir après moi. Vous, au moins, qui êtes un saint
homme, vous me défendrez.--Mon ami, dis-je à l'exécuteur en le regardant
fixement, il y a quelque chose ià-dessous. Vous me demandiez tout à
l'heure ce que je venais faire ici à cette heure. A mon tour, je vous
demanderai: Que veniez-vous faire ici, vous?--Ah! ma foi, monsieur
l'abbé, il faudra toujours bien que je vous le dise, en confession ou
autrement Eh bien! je vais vous le dire autrement. Mais attendez donc...
Il fit un mouvement en arrière.
--Quoi donc?--Il ne bouge pas là-bas?--Non, soyez tranquille, le
malheureux est bien mort.--Oh! bien mort... bien mort... n'importe! Je
vais toujours vous dire pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me
démentira, voilà tout.--Dites.
--Il faut vous dire que ce mécréant-là n'a pas voulu entendre parler de
confession. Il disait seulement de temps en temps: «L'abbé Moulle est-il
arrivé?» On lui répondait: «Non, pas encore.» Il poussait un soupir;
on lui offrait un prêtre, il répondait: «Non! l'abbé Moulle... et pas
d'autre.»
--Oui, je sais cela.
--Au pied de la tour de Guinette, il s'arrêta: Regardez donc, me dit-il,
si vous ne voyez pas venir l'abbé Moulle.--Non, lui dis-je. Et nous nous
remîmes en chemin. Au pied de l'échelle, il s'arrêta encore.--L'abbé
Moulle ne vient pas? demanda-t-il.--Eh non! que l'on vous dit. Il n'y
a rien d'impatientant comme un homme qui vous répète toujours la même
chose.--Allons! dit-il.--Je lui passai la corde au cou. Je lui mis les
pieds contre l'échelle, et lui dis: Monte. Il monta sans trop se faire
prier; mais, quand il fut arrivé aux deux tiers de l'échelle:--Attendez,
me dit-il, que je m'assure que l'abbé Moulle ne vient pas.--Ah!
regardez, lui dis-je, ça n'est pas défendu. Alors il regarda une
dernière fois dans la foule; mais, ne vous voyant pas, il poussa un
soupir. Je crus qu'il était résolu et qu'il n'y avait plus qu'à le
pousser; mais il vit mon mouvement.--Attends, dit-il.--Quoi encore?--Je
voudrais baiser une médaille de Notre-Dame, qui est à mon cou.--Ah! pour
cela, lui dis-je, c'est trop juste; baise. Et je lui mis la médaille
contre les lèvres.--Qu'y a-t-il donc encore? demandai-je.--Je veux être
enterré avec cette médaille.--Hum! hum! fis-je, il me semble que toute
la défroque du pendu appartient au bourreau.--Cela ne me regarde pas,
je veux être enterré avec ma médaille.--Je veux! je veux! comme vous y
allez!--Je veux, quoi! La patience m'échappa; il était tout prêt,
il avait la corde au cou, l'autre bout de la corde était au
crochet.--Va-t'en au diable! lui dis je. Et je le lançai dans l'espace.
--Notre-Dame, ayez pi...--Ma foi, c'est tout ce qu'il put dire; la corde
étrangla à la fois l'homme et la phrase. Au même instant, vous savez
comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses épaules,
et han! han! tout fut dit. Il n'eut pas à se plaindre de moi, et je vous
réponds qu'il n'a pas souffert.
--Mais tout cela ne dit pas pourquoi tu es venu ce soir.--Oh! c'est que
voilà ce qui est le plus difficile à raconter.--Eh bien! je vais te le
dire, moi: tu es venu pour lui prendre sa médaille.--Eh bien! oui, le
diable m'a tenté. Je me suis dit: Bon! bon! tu veux; c'est bien aisé
à dire, cela; mais, quand la nuit sera venue, sois tranquille, nous
verrons. Alors, quand la nuit a été venue, je suis parti de la maison.
J'avais laissé mon échelle aux alentours; je savais où la retrouver.
J'ai été faire une promenade; je suis revenu par le plus long, et puis,
quand j'ai vu qu'il n'y avait plus personne dans la plaine, quand je
n'ai plus entendu aucun bruit, je me suis approché du gibet, j'ai dressé
mon échelle, je suis monté, j'ai tiré le pendu à moi, je lui ai décroché
sa chaîne, et...--Et quoi?--Ma foi! croyez moi si vous voulez: au moment
où la médaille a quitté son cou, le pendu m'a pris, a retiré sa tête du
noeud coulant, a passé ma tête à la place de la sienne, et, ma foi!
il m'a poussé à mon tour, comme je l'avais poussé, moi. Voilà la
chose.--Impossible! vous vous trompez.--M'avez vous trouvé pendu, oui
ou non?--Oui.--Eh bien! je vous promets que je ne me suis pas pendu
moi-même. Voilà tout ce que je puis vous dire.
Je réfléchis un instant.
--Et la médaille, lui demandai-je, où est-elle?--Ma foi, cherchez à
terre, elle ne doit pas être loin. Quand je me suis senti pendu, je l'ai
lâchée.
Je me levai et jetai les yeux à terre. Un rayon de la lune donnait
dessus comme pour guider mes recherches. Je la ramassai. J'allai au
cadavre du pauvre l'Artifaille, et je lui rattachai la médaille au cou.
Au moment où elle toucha sa poitrine, quelque chose comme un
frémissement courut par tout son corps, et un cri aigu et presque
douloureux sortit de sa poitrine.
Le bourreau fit un bond en arrière.
Mon esprit venait d'être illuminé par ce cri. Je me rappelai ce que les
saintes Écritures disaient des exorcismes et du cri que poussent les
démons en sortant du corps des possédés.
Le bourreau tremblait comme la feuille.
--Venez ici, mon ami, lui dis-je, et ne craignez rien.
Il s'approcha en hésitant.
--Que me voulez-vous? dit-il.--Voici un cadavre qu'il faut remettre à
sa place.--Jamais. Bon! pour qu'il me pende encore.--Il n'y a pas de
danger, mon ami, je vous réponds de tout.--Mais, monsieur l'abbé!
monsieur l'abbé!--Venez, vous dis-je.
Il fit encore un pas.
--Hum! murmura-t-il, je ne m'y fie pas.--Et vous avez tort, mon
ami. Tant que le corps aura sa médaille, vous n'aurez rien à
craindre.--Pourquoi cela?--Parce que le démon n'aura aucune prise sur
lui. Cette médaille le protégeait, vous la lui avez ôtée; à l'instant
même le mauvais génie qui l'avait poussé au mal, et qui avait été écarté
par son bon ange, est rentré dans le cadavre, et vous avez vu quelle
a été l'oeuvre de ce mauvais génie.--Alors ce cri que nous venons
d'entendre.--C'est celui qu'il a poussé quand il a senti que sa proie
lui échappait.--Tiens, dit le bourreau, en effet, cela pourrait
bien être.--Cela est.--Alors, je vais le remettre à son
crochet.--Remettez-le; il faut que la justice ait son cours; il faut que
la condamnation s'accomplisse.
Le pauvre diable hésitait encore.
--Ne craignez rien, lui dis-je, je réponds de tout.--N'importe, reprit
le bourreau, ne me perdez pas de vue, et, au moindre cri, venez à mon
secours.--Soyez tranquille, vous n'aurez pas besoin de moi.
Il s'approcha du cadavre, le souleva doucement par les épaules et le
tira vers l'échelle tout en lui parlant.
--N'aie pas peur, l'Artifaille, lui disait-il, ce n'est pas pour te
prendre ta médaille. Vous ne nous perdez pas de vue, n'est-ce pas,
monsieur l'abbé?--Non, mon ami, soyez tranquille.--Ce n'est pas pour te
prendre ta médaille, continua l'exécuteur du ton le plus conciliant;
non, sois tranquille; puisque tu l'as désiré, tu seras enterré avec
elle. C'est vrai, il ne bouge pas, monsieur l'abbé.--Vous le voyez.--Tu
seras enterré avec elle; en attendant, je te remets à ta place, sur
le désir de M. l'abbé, car, pour moi, tu comprends!...--Oui, oui, lui
dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire, mais faites vite.--Ma foi,
c'est fait, dit-il en lâchant le corps qu'il venait d'attacher de
nouveau au crochet et en sautant à terre du même coup.
Et le corps se balança dans l'espace, immobile et inanimé.
Je me mis à genoux et je commençai les prières que l'Artifaille m'avait
demandées.
--Monsieur l'abbé, dit le bourreau en se mettant à genoux près de moi,
vous plairait-il de dire les prières assez haut et assez doucement
pour que je puisse les répéter?--Comment! malheureux! tu les as donc
oubliées?--Je crois que je ne les ai jamais sues?
Je dis les cinq _pater_ et les cinq _ave_, que le bourreau répéta
consciencieusement après moi.
La prière terminée, je me levai.
--L'Artifaille, dis-je tout haut au supplicié, j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour le salut de ton âme, c'est à la bienheureuse Notre-Dame à
faire le reste.--_Amen_! dit mon compagnon.
En ce moment un rayon de lune illumina le cadavre comme une cascade
d'argent. Minuit sonna à Notre-Dame.
--Allons, dis-je à l'exécuteur, nous n'avons plus rien à faire
ici.--Monsieur l'abbé, dit le pauvre diable, seriez-vous assez bon pour
m'accorder une dernière grâce?--Laquelle?--C'est de me reconduire jusque
chez moi; tant que je ne sentirai pas ma porte bien fermée entre moi et
ce gaillard-là, je ne serai pas tranquille.--Venez, mon ami.
Nous quittâmes l'esplanade, non sans que mon compagnon, de dix pas en
dix pas, se retournât pour voir si le pendu était bien à sa place.
Rien ne bougea.
Nous rentrâmes dans la ville. Je conduisis mon homme jusque chez lui.
J'attendis qu'il eût éclairé sa maison, puis il ferma la porte sur moi,
me dit adieu, et me remercia à travers la porte. Je rentrai chez moi,
parfaitement calme de corps et d'esprit.
Le lendemain, comme je m'éveillais, on me dit que la femme du voleur
m'attendait dans ma salle à manger.
Elle avait le visage calme et presque joyeux.
--Monsieur l'abbé, me dit-elle, je viens vous remercier: mon mari m'est
apparu hier comme minuit sonnait à Notre-Dame, et il m'a dit:--Demain
matin, tu iras trouver l'abbé Moulle. et lu lui diras que, grâce à lui
et à Notre-Dame, je suis sauvé.