INTRODUCTION

Il est des hommes si universellement aimés, qu'on voudrait tout

connaître d'eux, au risque d'arriver à la désillusion. Cette remarque,

faite depuis longtemps, n'a jamais été plus justifiée que par la

curiosité, mêlée d'enthousiasme et de vénération, qui s'est

constamment attachée aux moindres détails comme aux actes solennels de

la vie de Henri IV. Ses batailles et ses négociations, ses lettres et

ses propos, ce qu'il a fait et ce qu'il a projeté, tout son personnage

et toute sa personne, enfin, seront toujours, comme ils l'ont toujours

été, un des nobles régals de l'esprit humain.

Ce n'est pas nous qui réagirons contre ce culte passionné. Des mille

volumes d'inégal renom que trois siècles ont consacrés à la gloire de

Henri IV, il en est peu où nous n'ayons cherché une raison de

multiplier par elle-même, en quelque sorte, notre admiration pour le

roi qui reçut tous les dons en partage et les mit au service de son

pays, pour l'homme qui eut la grandeur héroïque et l'invincible

charme. Mais, au milieu de cette bibliothèque sans cesse accrue par la

piété des générations, nous avons vainement cherché le livre dont

voici l'ébauche.

Henri de Bourbon, roi de France, se révèle à tous dans plusieurs

écrits de notre temps, composés d'après ceux du XVIe et du XVIIe

siècle, rectifiés et complétés par des correspondances heureusement

exhumées, surtout par le recueil des Lettres royales. De 1589 à 1610,

«Henri IV» revit tout entier dans les ouvrages auxquels nous faisons

allusion, et il est probable qu'une nouvelle édition de l'_Histoire_

de Poirson, qui bénéficierait des travaux parus depuis la première,

serait, pour cette vaste période, le livre définitif.

Mais, en attendant un nouveau Poirson, nous sommes condamnés à

poursuivre le «roi de Navarre» parmi d'épais in-folio non lisibles

pour tous, d'énormes compilations où se perdent parfois ses traces,

des Mémoires qui souvent racontent et jugent en sens divers, des

lettres, caractéristiques et précieuses, mais dont le commentaire est

un travail et la seule lecture, une étude[1].

[1] Appendice: I.

Ce fut de ces impressions personnelles que naquirent en nous, d'abord

le regret de ne pas connaître un livre qui les épargnât au public, et

ensuite la pensée d'essayer de l'écrire. Mais, à travers les lignes

encore confuses du plan, nous eûmes tout à coup la claire vision d'un

fait considérable, peut-être soupçonné auparavant, non indiqué

toutefois, et que certainement pas un des historiens ni des biographes

de Henri IV n'a mis en lumière. Le voici, tel qu'il ressort, à nos

yeux, de l'histoire des années antérieures à l'avènement de ce prince

au trône de France.

Quelque digne de l'admiration universelle que soit l'œuvre de Henri

IV depuis 1589 jusqu'à sa mort, il n'en est presque rien de grand,

presque rien d'heureux pour la France, que le roi de Navarre n'eût

déjà manifestement voulu, projeté et entrepris. Avant de succéder à

Henri III, il avait donné la mesure de son génie et laissé lire

jusqu'au fond de son cœur. Capitaine, il portait en lui les secrets

de la victoire, depuis Cahors et Coutras; politique, il arrivait au

trône avec la connaissance approfondie des hommes, des idées et des

besoins de son temps; pasteur de peuples, il avait fait entendre, le

premier, au milieu des guerres civiles, ces mots sacrés de paix, de

tolérance, de pitié, oubliés dans la fièvre des compétitions et la

barbarie des luttes. Henri de Bourbon était «Henri IV» avant que le

flot des événements l'eût transporté de «Gascogne» en «France», comme

on disait au XVIe siècle. Quand il y fut, l'homme et l'œuvre

s'accomplirent.

Cette vérité, qui explique l'apparente incorrection de notre titre, ne

sera contestée, nous l'espérons, par aucun des lecteurs de _Henri IV

en Gascogne_.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 11 / 129 题