III

Péra.

Mon itinéraire de Beyrouth à Constantinople est nécessairement

fort succinct. Je m'étais embarqué sur le paquebot autrichien, et,

le lendemain de mon départ, nous relâchions à Larnaca, un port de

Chypre. Malheureusement, là comme ailleurs, il nous était interdit de

descendre, à moins de faire quarantaine. Les côtes sont arides comme

dans tout l'archipel; c'est, dit-on, dans l'intérieur de cette île que

l'on retrouve seulement les vastes prairies, les bois touffus et les

forêts ombreuses consacrées jadis à la déesse de Paphos. Les ruines du

temple existent encore, et le village qui les entoure est la résidence

d'un évêque.

Le lendemain, nous avons vu se dessiner les sombres montagnes des

côtes d'Anatolie. Nous nous sommes encore arrêtés dans le port de

Rhodes. J'ai vu les deux rochers où avaient dû autrefois se poser les

pieds de la statue colossale d'Apollon. Ce bronze aurait dû être,

quant aux proportions humaines, deux fois plus haut que les tours de

Notre-Dame. Deux forts, bâtis par les anciens chevaliers, défendent

cette entrée.

Le lendemain, nous traversâmes la partie orientale de l'archipel, et

nous ne perdions pas un seul instant la terre de vue. Pendant plusieurs

heures, nous avons eu à notre gauche l'île de Cos, illustrée par le

souvenir d'Hippocrate. On distinguait çà et là de charmantes lignes

de verdure et des villes aux blanches maisons, dont il semble que le

séjour doit être heureux. Le père de la médecine n'avait pas mal choisi

son séjour.

Je ne puis assez m'étonner des teintes roses qui revêtent le soir et

le matin les hautes roches et les montagnes.--C'est ainsi qu'hier

j'avais vu Pathmos, l'île de saint Jean, inondée de ces doux rayons.

Voilà pourquoi, peut-être, l'Apocalypse a parfois des descriptions si

attrayantes.... Le jour et la nuit, l'apôtre rêvait de monstres, de

destructions et de guerres;--le soir et le matin, il annonçait sous

des couleurs riantes les merveilles du règne futur du Christ et de la

nouvelle Jérusalem, étincelante de clartés.

On nous a fait faire à Smyrne une quarantaine de dix jours. Il est vrai

que c'était dans un jardin délicieux, avec toute la vue de ce golfe

immense, qui ressemble à la rade de Toulon. Nous demeurions sous des

tentes qu'on nous avait louées.

Le onzième jour, qui était celui de notre liberté, nous avons eu toute

une journée pour parcourir les rues de Smyrne, et j'ai regretté de ne

pouvoir aller visiter Bournabat, où sont les maisons de campagne des

négociants, et qui est éloigné d'environ deux lieues. C'est, dit-on, un

séjour ravissant.

Smyrne est presque européenne. Quand on a vu le bazar, pareil à tous

ceux de l'Orient, la citadelle et le pont des caravanes jeté sur

l'ancien Mélès, qui a fourni un surnom à Homère, le mieux est encore de

visiter la rue des Roses, où l'on entrevoit, aux fenêtres et sur les

portes, les traits furtifs des jeunes Grecques,--qui ne fuient jamais

qu'après s'être laissé voir, comme la nymphe de Virgile.

Nous avons regagné le paquebot après avoir entendu un opéra de

Donizetti au théâtre italien.

Il a fallu tout un jour pour arriver aux Dardanelles, en laissant à

gauche les rivages où fut Troie--et Ténédos, et tant d'autres lieux

célèbres qui ne tracent qu'une ligne brumeuse à l'horizon.

Après le détroit, qui semble un large fleuve, on s'engage pour tout

un jour dans la mer de Marmara, et, le lendemain, à l'aube, on jouit

de l'éblouissant spectacle du port de Constantinople, le plus beau du

monde assurément.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 127 / 146 题