Péra.
Mon itinéraire de Beyrouth à Constantinople est nécessairement
fort succinct. Je m'étais embarqué sur le paquebot autrichien, et,
le lendemain de mon départ, nous relâchions à Larnaca, un port de
Chypre. Malheureusement, là comme ailleurs, il nous était interdit de
descendre, à moins de faire quarantaine. Les côtes sont arides comme
dans tout l'archipel; c'est, dit-on, dans l'intérieur de cette île que
l'on retrouve seulement les vastes prairies, les bois touffus et les
forêts ombreuses consacrées jadis à la déesse de Paphos. Les ruines du
temple existent encore, et le village qui les entoure est la résidence
d'un évêque.
Le lendemain, nous avons vu se dessiner les sombres montagnes des
côtes d'Anatolie. Nous nous sommes encore arrêtés dans le port de
Rhodes. J'ai vu les deux rochers où avaient dû autrefois se poser les
pieds de la statue colossale d'Apollon. Ce bronze aurait dû être,
quant aux proportions humaines, deux fois plus haut que les tours de
Notre-Dame. Deux forts, bâtis par les anciens chevaliers, défendent
cette entrée.
Le lendemain, nous traversâmes la partie orientale de l'archipel, et
nous ne perdions pas un seul instant la terre de vue. Pendant plusieurs
heures, nous avons eu à notre gauche l'île de Cos, illustrée par le
souvenir d'Hippocrate. On distinguait çà et là de charmantes lignes
de verdure et des villes aux blanches maisons, dont il semble que le
séjour doit être heureux. Le père de la médecine n'avait pas mal choisi
son séjour.
Je ne puis assez m'étonner des teintes roses qui revêtent le soir et
le matin les hautes roches et les montagnes.--C'est ainsi qu'hier
j'avais vu Pathmos, l'île de saint Jean, inondée de ces doux rayons.
Voilà pourquoi, peut-être, l'Apocalypse a parfois des descriptions si
attrayantes.... Le jour et la nuit, l'apôtre rêvait de monstres, de
destructions et de guerres;--le soir et le matin, il annonçait sous
des couleurs riantes les merveilles du règne futur du Christ et de la
nouvelle Jérusalem, étincelante de clartés.
On nous a fait faire à Smyrne une quarantaine de dix jours. Il est vrai
que c'était dans un jardin délicieux, avec toute la vue de ce golfe
immense, qui ressemble à la rade de Toulon. Nous demeurions sous des
tentes qu'on nous avait louées.
Le onzième jour, qui était celui de notre liberté, nous avons eu toute
une journée pour parcourir les rues de Smyrne, et j'ai regretté de ne
pouvoir aller visiter Bournabat, où sont les maisons de campagne des
négociants, et qui est éloigné d'environ deux lieues. C'est, dit-on, un
séjour ravissant.
Smyrne est presque européenne. Quand on a vu le bazar, pareil à tous
ceux de l'Orient, la citadelle et le pont des caravanes jeté sur
l'ancien Mélès, qui a fourni un surnom à Homère, le mieux est encore de
visiter la rue des Roses, où l'on entrevoit, aux fenêtres et sur les
portes, les traits furtifs des jeunes Grecques,--qui ne fuient jamais
qu'après s'être laissé voir, comme la nymphe de Virgile.
Nous avons regagné le paquebot après avoir entendu un opéra de
Donizetti au théâtre italien.
Il a fallu tout un jour pour arriver aux Dardanelles, en laissant à
gauche les rivages où fut Troie--et Ténédos, et tant d'autres lieux
célèbres qui ne tracent qu'une ligne brumeuse à l'horizon.
Après le détroit, qui semble un large fleuve, on s'engage pour tout
un jour dans la mer de Marmara, et, le lendemain, à l'aube, on jouit
de l'éblouissant spectacle du port de Constantinople, le plus beau du
monde assurément.