L'histoire du calife Hakem était terminée.
Le cheik s'arrêta et se mit à réfléchir profondément. J'étais ému
moi-même au récit de cette _passion_, moins douloureuse sans doute
que celle du Golgotha, mais dont j'avais vu récemment le théâtre,
ayant gravi souvent, pendant mon séjour au Caire, ce Mokattam, qui a
conservé les ruines de l'observatoire de Hakem. Je me disais que, dieu
ou homme, ce calife Hakem, tant calomnié par les historiens cophtes et
musulmans, avait voulu sans doute amener le règne de la raison et de la
justice; je voyais sous un nouveau jour tous les événements rapportés
par El-Macin, par Makrisi, par Novaïri et autres auteurs que j'avais
lus au Caire, et je déplorais ce destin qui condamne les prophètes, les
réformateurs, les messies, quels qu'ils soient, à la mort violente, et,
plus tard, à l'ingratitude humaine.
--Mais vous ne m'avez pas dit, fis-je observer au cheik, par quels
ennemis le meurtre de Hakem avait été ordonné?
--Vous avez lu les historiens, me dit-il; ne savez-vous pas que
Yousouf, fils de Dawas, se trouvant au rendez-vous fixé à la fontaine
des Amants, y rencontra des esclaves qui le conduisirent dans une
maison où l'attendait la sultane Sétalmulc, qui s'y était rendue
déguisée; qu'elle le fit consentir à tuer Hakem, lui disant que ce
dernier voulait la faire mourir, et lui promit de l'épouser ensuite?
Elle prononça en finissant ces paroles conservées par l'histoire:
«Rendez-vous sur la montagne, il y viendra sans faute et y restera
seul, ne gardant avec lui que l'homme qui lui sert de valet. Il entrera
dans la vallée; courez alors sur lui et tuez-le; tuez aussi le valet
et le jeune esclave, s'il est avec lui.» Elle lui donna un de ces
poignards dont la pointe a forme de lance, et que l'on nomme _yafours_,
et arma aussi les deux esclaves, qui avaient ordre de le seconder,
et de le tuer s'il manquait à son serment. Ce fut seulement après
avoir porté le premier coup au calife, que Yousouf le reconnut pour
le compagnon de ses courses nocturnes, et se tourna contre les deux
esclaves, ayant dès lors horreur de son action; mais il tomba à son
tour frappé par eux.
--Et que devinrent les deux cadavres, qui, selon l'histoire, ont
disparu, puisqu'on ne retrouva que l'âne et les sept tuniques de Hakem,
dont les boutons n'avaient point été défaits?
--Vous ai-je dit qu'il y eût des cadavres? Telle n'est pas notre
tradition. Les astres promettaient au calife quatre-vingts ans de vie,
s'il échappait au danger de cette nuit du 27 schawal 411 de l'hégire.
Ne savez-vous pas que, pendant seize ans après sa disparition, le
peuple du Caire ne cessa de dire qu'il était vivant[1]?
--On m'a raconté, en effet, bien des choses semblables, dis-je; mais
on attribuait les fréquentes apparitions de Hakem à des imposteurs,
tels que Schérout, Sikkin et d'autres, qui avaient avec lui quelque
ressemblance et jouaient ce rôle. C'est ce qui arrive pour tous ces
souverains merveilleux dont la vie devient le sujet des légendes
populaires. Les Cophtes prétendent que Jésus-Christ apparut à Hakem,
qui demanda pardon de ses impiétés et fit pénitence pendant de longues
années dans le désert.
--Voici la vérité selon nos livres, dit le cheik. Après la scène
sanglante qui eut lieu près des tombeaux, les deux esclaves chargés des
ordres de Sétalmulc s'enfuirent et gagnèrent la ville. Un vieillard
passa suivi d'une troupe armée, fit examiner par l'un des siens les
blessures du calife et de Yousouf, fils de Dawas, et y fit verser une
liqueur précieuse. Ensuite on transporta ces corps dans le tombeau des
Fatimites, nécropole immense construite par Moëzzeldin, le fondateur
du Caire. Les deux amis, l'un calife, l'autre pêcheur, furent placés
dans des tombeaux pareils; ils étaient tous deux princes, tous deux
petits-fils de Moëzzeldin. Ce dernier vivait encore.
--Pardon, dis-je au cheik, j'ai eu déjà peine à distinguer dans votre
récit ce qui est merveilleux de ce qui est réel, c'est le défaut pour
nous de toutes vos histoires arabes...
--Rien de ce que je vous ai raconté, dit le cheik, ne s'éloigne des
probabilités humaines. Je n'ai pas dit que Hakem eût fait des prodiges;
je n'ai analysé que les sensations de son âme, dont son prophète Hamza
nous a transmis les mystères. Pour nous, Hakem est dieu; vous avez le
droit, vous autres chrétiens, de ne voir en lui qu'un insensé.
--Et son grand-père, était-il aussi un dieu?
--Non; mais il était, comme vous savez, grand cabaliste, et sa piété
singulière le mettait en communication d'esprit avec Albar (nom céleste
de Hakem). Albar lui dit un jour: «Le temps approche où je descendrai
sur la terre; alors, je paraîtrai sous forme d'homme et je participerai
à toutes les misères de l'existence. Je naîtrai comme ton petit-fils
et comme toi-même; tu ne me connaîtras pas.» Or, Moëzzeldin eut deux
petits-fils dont le premier naquit héritier du trône; l'autre fut élevé
comme un simple fellah dans le pays de Kétama (près de la province de
Constantine). Moëzzeldin, fatigué du trône, parvint, grâce aux soins
d'Avicenne, son médecin, à se faire passer pour mort. Il ignorait
dans lequel de ses deux petits-fils était la divinité, et voulut
les éprouver dans ces conditions diverses. Retiré dans un monastère
de derviches, il assistait inconnu à toutes les actions du règne de
Hakem, et, n'en comprenant pas les motifs (ô aveuglement des hommes!),
il préparait en secret l'autre à le remplacer sur le trône. Ce fut,
dit-on, lui-même qui arrangea le guet-apens du Mokattam. Les deux
frères n'avaient été qu'étourdis par des coups de masse; ils reprirent
leurs sens dans le tombeau de leur famille, où l'aïeul apparut comme un
fantôme et leur demanda compte de leur vie passée. Dans ce sépulcre,
voisin des hypogées et des pyramides, Hakem semblait un pharaon jugé
par des rois ses ancêtres. Il parla, il expliqua ses actions et
ses doctrines. Son aïeul et son frère tombèrent à ses pieds et le
reconnurent pour dieu. Mais Hakem ne voulut plus retourner au Caire.
Il se rendit avec Moëzzeldin dans le désert d'Ammon et constitua sa
doctrine, que son frère répandit plus tard sous le nom d'Hamza. Depuis,
il se montra sur divers points de la terre et se retira en dernier
lieu sur le Liban, où le peuple crut en lui.
Une autre version moins dt taillée dit seulement que Hakem n'était
pas mort des coups qui lui avaient été portés. Recueilli par un
vieillard inconnu, il survécut à la nuit fatale où sa sœur l'avait
fait assassiner; mais, fatigué du trône, il se retira dans le désert
d'Ammon, et formula sa doctrine, qui fut publiée depuis par son
disciple Hamza. Ses sectateurs, chassés du Caire après sa mort, se
retirèrent sur le Liban, où ils ont formé la nation des Druses.
Toute cette légende me tourbillonnait dans la tête, et je me promettais
bien de venir demander au chef druse de nouveaux détails sur la
religion de Hakem; mais la tempête qui me retenait à Beyrouth s'était
apaisée, et je dus partir pour Saint-Jean-d'Acre, où j'espérais
intéresser le pacha en faveur du prisonnier. Je ne revis donc le cheik
que pour lui faire mes adieux sans oser lui parler de sa fille, et sans
lui apprendre que je l'avais vue déjà chez madame Carlès.
[1] Tous ces détails, ainsi que les données générales de la légende,
sont racontés par les historiens cités plus haut, et reproduits la
plupart dans l'ouvrage de Silvestre de Sacy sur la religion des Druses.
Il est probable que, dans ce récit, fait au point de vue particulier
des Druses, on assiste à une de ces luttes millénaires entre les bons
et les mauvais esprits incarnés dans une forme humaine, dont nous avons
donné un aperçu pages 370-372.