VII--LE DÉPART

L'histoire du calife Hakem était terminée.

Le cheik s'arrêta et se mit à réfléchir profondément. J'étais ému

moi-même au récit de cette _passion_, moins douloureuse sans doute

que celle du Golgotha, mais dont j'avais vu récemment le théâtre,

ayant gravi souvent, pendant mon séjour au Caire, ce Mokattam, qui a

conservé les ruines de l'observatoire de Hakem. Je me disais que, dieu

ou homme, ce calife Hakem, tant calomnié par les historiens cophtes et

musulmans, avait voulu sans doute amener le règne de la raison et de la

justice; je voyais sous un nouveau jour tous les événements rapportés

par El-Macin, par Makrisi, par Novaïri et autres auteurs que j'avais

lus au Caire, et je déplorais ce destin qui condamne les prophètes, les

réformateurs, les messies, quels qu'ils soient, à la mort violente, et,

plus tard, à l'ingratitude humaine.

--Mais vous ne m'avez pas dit, fis-je observer au cheik, par quels

ennemis le meurtre de Hakem avait été ordonné?

--Vous avez lu les historiens, me dit-il; ne savez-vous pas que

Yousouf, fils de Dawas, se trouvant au rendez-vous fixé à la fontaine

des Amants, y rencontra des esclaves qui le conduisirent dans une

maison où l'attendait la sultane Sétalmulc, qui s'y était rendue

déguisée; qu'elle le fit consentir à tuer Hakem, lui disant que ce

dernier voulait la faire mourir, et lui promit de l'épouser ensuite?

Elle prononça en finissant ces paroles conservées par l'histoire:

«Rendez-vous sur la montagne, il y viendra sans faute et y restera

seul, ne gardant avec lui que l'homme qui lui sert de valet. Il entrera

dans la vallée; courez alors sur lui et tuez-le; tuez aussi le valet

et le jeune esclave, s'il est avec lui.» Elle lui donna un de ces

poignards dont la pointe a forme de lance, et que l'on nomme _yafours_,

et arma aussi les deux esclaves, qui avaient ordre de le seconder,

et de le tuer s'il manquait à son serment. Ce fut seulement après

avoir porté le premier coup au calife, que Yousouf le reconnut pour

le compagnon de ses courses nocturnes, et se tourna contre les deux

esclaves, ayant dès lors horreur de son action; mais il tomba à son

tour frappé par eux.

--Et que devinrent les deux cadavres, qui, selon l'histoire, ont

disparu, puisqu'on ne retrouva que l'âne et les sept tuniques de Hakem,

dont les boutons n'avaient point été défaits?

--Vous ai-je dit qu'il y eût des cadavres? Telle n'est pas notre

tradition. Les astres promettaient au calife quatre-vingts ans de vie,

s'il échappait au danger de cette nuit du 27 schawal 411 de l'hégire.

Ne savez-vous pas que, pendant seize ans après sa disparition, le

peuple du Caire ne cessa de dire qu'il était vivant[1]?

--On m'a raconté, en effet, bien des choses semblables, dis-je; mais

on attribuait les fréquentes apparitions de Hakem à des imposteurs,

tels que Schérout, Sikkin et d'autres, qui avaient avec lui quelque

ressemblance et jouaient ce rôle. C'est ce qui arrive pour tous ces

souverains merveilleux dont la vie devient le sujet des légendes

populaires. Les Cophtes prétendent que Jésus-Christ apparut à Hakem,

qui demanda pardon de ses impiétés et fit pénitence pendant de longues

années dans le désert.

--Voici la vérité selon nos livres, dit le cheik. Après la scène

sanglante qui eut lieu près des tombeaux, les deux esclaves chargés des

ordres de Sétalmulc s'enfuirent et gagnèrent la ville. Un vieillard

passa suivi d'une troupe armée, fit examiner par l'un des siens les

blessures du calife et de Yousouf, fils de Dawas, et y fit verser une

liqueur précieuse. Ensuite on transporta ces corps dans le tombeau des

Fatimites, nécropole immense construite par Moëzzeldin, le fondateur

du Caire. Les deux amis, l'un calife, l'autre pêcheur, furent placés

dans des tombeaux pareils; ils étaient tous deux princes, tous deux

petits-fils de Moëzzeldin. Ce dernier vivait encore.

--Pardon, dis-je au cheik, j'ai eu déjà peine à distinguer dans votre

récit ce qui est merveilleux de ce qui est réel, c'est le défaut pour

nous de toutes vos histoires arabes...

--Rien de ce que je vous ai raconté, dit le cheik, ne s'éloigne des

probabilités humaines. Je n'ai pas dit que Hakem eût fait des prodiges;

je n'ai analysé que les sensations de son âme, dont son prophète Hamza

nous a transmis les mystères. Pour nous, Hakem est dieu; vous avez le

droit, vous autres chrétiens, de ne voir en lui qu'un insensé.

--Et son grand-père, était-il aussi un dieu?

--Non; mais il était, comme vous savez, grand cabaliste, et sa piété

singulière le mettait en communication d'esprit avec Albar (nom céleste

de Hakem). Albar lui dit un jour: «Le temps approche où je descendrai

sur la terre; alors, je paraîtrai sous forme d'homme et je participerai

à toutes les misères de l'existence. Je naîtrai comme ton petit-fils

et comme toi-même; tu ne me connaîtras pas.» Or, Moëzzeldin eut deux

petits-fils dont le premier naquit héritier du trône; l'autre fut élevé

comme un simple fellah dans le pays de Kétama (près de la province de

Constantine). Moëzzeldin, fatigué du trône, parvint, grâce aux soins

d'Avicenne, son médecin, à se faire passer pour mort. Il ignorait

dans lequel de ses deux petits-fils était la divinité, et voulut

les éprouver dans ces conditions diverses. Retiré dans un monastère

de derviches, il assistait inconnu à toutes les actions du règne de

Hakem, et, n'en comprenant pas les motifs (ô aveuglement des hommes!),

il préparait en secret l'autre à le remplacer sur le trône. Ce fut,

dit-on, lui-même qui arrangea le guet-apens du Mokattam. Les deux

frères n'avaient été qu'étourdis par des coups de masse; ils reprirent

leurs sens dans le tombeau de leur famille, où l'aïeul apparut comme un

fantôme et leur demanda compte de leur vie passée. Dans ce sépulcre,

voisin des hypogées et des pyramides, Hakem semblait un pharaon jugé

par des rois ses ancêtres. Il parla, il expliqua ses actions et

ses doctrines. Son aïeul et son frère tombèrent à ses pieds et le

reconnurent pour dieu. Mais Hakem ne voulut plus retourner au Caire.

Il se rendit avec Moëzzeldin dans le désert d'Ammon et constitua sa

doctrine, que son frère répandit plus tard sous le nom d'Hamza. Depuis,

il se montra sur divers points de la terre et se retira en dernier

lieu sur le Liban, où le peuple crut en lui.

Une autre version moins dt taillée dit seulement que Hakem n'était

pas mort des coups qui lui avaient été portés. Recueilli par un

vieillard inconnu, il survécut à la nuit fatale où sa sœur l'avait

fait assassiner; mais, fatigué du trône, il se retira dans le désert

d'Ammon, et formula sa doctrine, qui fut publiée depuis par son

disciple Hamza. Ses sectateurs, chassés du Caire après sa mort, se

retirèrent sur le Liban, où ils ont formé la nation des Druses.

Toute cette légende me tourbillonnait dans la tête, et je me promettais

bien de venir demander au chef druse de nouveaux détails sur la

religion de Hakem; mais la tempête qui me retenait à Beyrouth s'était

apaisée, et je dus partir pour Saint-Jean-d'Acre, où j'espérais

intéresser le pacha en faveur du prisonnier. Je ne revis donc le cheik

que pour lui faire mes adieux sans oser lui parler de sa fille, et sans

lui apprendre que je l'avais vue déjà chez madame Carlès.

[1] Tous ces détails, ainsi que les données générales de la légende,

sont racontés par les historiens cités plus haut, et reproduits la

plupart dans l'ouvrage de Silvestre de Sacy sur la religion des Druses.

Il est probable que, dans ce récit, fait au point de vue particulier

des Druses, on assiste à une de ces luttes millénaires entre les bons

et les mauvais esprits incarnés dans une forme humaine, dont nous avons

donné un aperçu pages 370-372.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 116 / 146 题