Par une étrange raillerie dont l'esprit du mal pouvait seul concevoir
l'idée, il arriva qu'un jour le Moristan reçut la visite de la sultane
Sétalmulc, qui venait, selon l'usage des personnes royales, apporter
des secours et des consolations aux prisonniers. Après avoir visité
la partie de la maison consacrée aux criminels, elle voulut aussi
voir l'asile de la démence. La sultane était voilée; mais Hakem la
reconnut à sa voix, et ne put retenir sa fureur en voyant près d'elle
le ministre Argévan, qui, souriant et calme, lui faisait les honneurs
du lieu.
--Voici, disait-il, des malheureux abandonnés à mille extravagances.
L'un se dit prince des génies, un autre prétend qu'il est le même
qu'Adam; mais le plus ambitieux, c'est celui que vous voyez là, dont la
ressemblance avec le calife votre frère est frappante.
--Cela est extraordinaire en effet, dit Sétalmulc.
--Eh bien, reprit Argévan, cette ressemblance seule a été cause de
son malheur. A force de s'entendre dire qu'il était l'image même du
calife, il s'est figuré être le calife, et, non content de cette idée,
il a prétendu qu'il était dieu. C'est simplement un misérable fellah
qui s'est gâté l'esprit comme tant d'autres par l'abus des substances
enivrantes.... Mais il serait curieux de voir ce qu'il dirait en
présence du calife lui-même....
--Misérable! s'écria Hakem, tu as donc créé un fantôme qui me ressemble
et qui tient ma place?
Il s'arrêta, songeant tout à coup que sa prudence l'abandonnait et que
peut-être il allait livrer sa vie à de nouveaux dangers; heureusement,
le bruit que faisaient les fous empêcha que l'on n'entendit ses
paroles. Tous ces malheureux accablaient Argévan d'imprécations, et le
roi des dives surtout lui portait des défis terribles.
--Sois tranquille! lui criait-il. Attends que je sois mort seulement;
nous nous retrouverons ailleurs.
Argévan haussa les épaules et sortit avec la sultane.
Hakem n'avait pas même essayé d'invoquer les souvenirs de cette
dernière. En y réfléchissant, il voyait la trame trop bien tissée pour
espérer de la rompre d'un seul effort. Ou il était réellement méconnu
au profit de quelque imposteur, ou sa sœur et son ministre s'étaient
entendus pour lui donner une leçon de sagesse en lui faisant passer
quelques jours au Moristan. Peut-être voulaient profiter plus tard
de la notoriété qui résulterait de cette situation pour s'emparer du
pouvoir et le maintenir lui-même en tutelle. Il y avait bien sans doute
quelque chose de cela: ce qui pouvait encore le donner à penser, c'est
que la sultane, en quittant le Moristan, promit à l'iman de la mosquée
de consacrer une somme considérable à faire agrandir et magnifiquement
réédifier le local destiné aux fous,--au point, disait-elle, que leur
habitation paraîtra digne d'un calife[1].
Hakem, après le départ de sa sœur et de son ministre, dit seulement:
--Il fallait qu'il en fût ainsi!
Et il reprit sa manière de vivre, ne démentant pas la douceur et
la patience dont il avait fait preuve jusque-là. Seulement, il
s'entretenait longuement avec ceux de ses compagnons d'infortune qui
avaient des instants lucides, et aussi avec des habitants de l'autre
partie du Moristan qui venaient souvent aux grilles formant la
séparation des cours, pour s'amuser des extravagances de leurs voisins.
Hakem les accueillait alors avec des paroles telles, que ces malheureux
se pressaient là des heures entières, le regardant comme un inspiré
(_melbous_). N'est-ce pas une chose étrange que la parole divine trouve
toujours ses premiers fidèles parmi les misérables? Ainsi, mille ans
auparavant, le Messie voyait son auditoire composé surtout de gens de
mauvaise vie, de péagers et de publicains.
Le calife, une fois établi dans leur confiance, les appelait les uns
après les autres, leur faisait raconter leur vie, les circonstances
de leurs fautes ou de leurs crimes, et recherchait profondément les
premiers motifs de ces désordres: ignorance et misère, voilà ce qu'il
trouvait au fond de tout. Ces hommes lui racontaient aussi les mystères
de la vie sociale, les manœuvres des usuriers, des monopoleurs, des
gens de loi, des chefs de corporation, des collecteurs et des plus
hauts négociants du Caire, se soutenant tous, se tolérant les uns les
autres, multipliant leur pouvoir et leur influence par des alliances
de famille, corrupteurs, corrompus, augmentant ou baissant à volonté
les tarifs du commerce, maîtres de la famine ou de l'abondance, de
l'émeute ou de la guerre, opprimant sans contrôle un peuple en proie
aux premières nécessités de la vie. Tel avait été le résultat de
l'administration d'Argévan le vizir, pendant la longue minorité de
Hakem.
De plus, des bruits sinistres couraient dans la prison; les gardiens
eux-mêmes ne craignaient pas de les répandre: on disait qu'une armée
étrangère s'approchait de la ville et campait déjà dans la plaine de
Gizèh, que la trahison lui soumettrait le Caire sans résistance, et
que les seigneurs, les ulémas et les marchands, craignant pour leurs
richesses le résultat d'un siège, se préparaient à livrer les portes et
avaient séduit les chefs militaires de la citadelle. On s'attendait à
voir le lendemain même le général ennemi faire son entrée dans la ville
par la porte de Bab-el-Hadyd. De ce moment, la race des Fatimites était
dépossédée du trône; les califes Abassides régnaient désormais au Caire
comme à Bagdad, et les prières publiques allaient se faire en leur nom.
--Voilà ce qu'Argévan m'avait préparé! se dit le calife; voilà ce que
m'annonçait le talisman disposé par mon père, et ce qui faisait pâlir
dans le ciel l'étincelant Pharoüis (Saturne)! Mais le moment est venu
de voir ce que peut ma parole, et si je me laisserai vaincre comme
autrefois le Nazaréen.
Le soir approchait; les prisonniers étaient réunis dans les cours
pour la prière accoutumée. Hakem prit la parole, s'adressant à la fois
à cette double population d'insensés et de malfaiteurs que séparait
une porte grillée; il leur dit ce qu'il était et ce qu'il voulait
d'eux avec une telle autorité et de telles preuves, que personne n'osa
douter. En un instant, l'effort de cent bras avait rompu les barrières
intérieures, et les gardiens, frappés de crainte, livraient les portes
donnant sur la mosquée. Le calife y entra bientôt, porté dans les bras
de ce peuple de malheureux que sa voix enivrait d'enthousiasme et de
confiance.
--C'est le calife! le véritable prince des croyants! s'écriaient les
condamnés judiciaires.
--C'est Allah qui vient juger le monde! hurlait la troupe des insensés.
Deux d'entre ces derniers avaient pris place à la droite et à la gauche
de Hakem, criant:
--Venez tous aux assises que tient notre seigneur Hakem.
Les croyants réunis dans la mosquée ne pouvaient comprendre que la
prière fut ainsi troublée; mais l'inquiétude répandue par l'approche
des ennemis disposait tout le monde aux événements extraordinaires.
Quelques-uns fuyaient, semant l'alarme dans les rues; d'autres criaient:
--C'est aujourd'hui le jour du dernier jugement!
Et cette pensée réjouissait les plus pauvres et les plus souffrants,
qui disaient:
--Enfin, Seigneur! enfin voici ton jour!
Quand Hakem se montra sur les marches de la mosquée, un éclat surhumain
environnait sa face, et sa chevelure, qu'il portait toujours longue et
flottante contre l'usage des musulmans, répandait ses longs anneaux
sur un manteau de pourpre dont ses compagnons lui avaient couvert les
épaules. Les juifs et les chrétiens, toujours nombreux dans cette rue
Soukarieh qui traverse les bazars, se prosternaient eux-mêmes, disant:
--C'est le véritable Messie, ou bien c'est l'Antéchrist annoncé par les
Écritures pour paraître mille ans après Jésus!
Quelques personnes aussi avaient reconnu le souverain; mais on ne
pouvait s'expliquer comment il se trouvait au milieu de la ville,
tandis que le bruit général était qu'à cette heure-là même, il marchait
à la tête des troupes contre les ennemis campés dans la plaine qui
entoure les pyramides.
--O vous, mon peuple! dit Hakem aux malheureux qui l'entouraient,
vous, mes fils véritables, ce n'est pas mon jour, c'est le vôtre qui
est venu. Nous sommes arrivés à cette époque qui se renouvelle chaque
fois que la parole du ciel perd de son pouvoir sur les âmes, moment
où la vertu devient crime, où la sagesse devient folie, où la gloire
devient honte, tout ainsi marchant au rebours de la justice et de la
vérité. Jamais alors la voix d'en haut n'a manqué d'illuminer les
esprits, ainsi que l'éclair avant la foudre; c'est pourquoi il a été
dit tour à tour: «Malheur à Énochia, ville des enfants de Caïn, ville
d'impuretés et de tyrannie! malheur à toi, Gomorrhe! malheur à vous,
Ninive et Babylone! et malheur à toi, Jérusalem!» Cette voix, qui ne se
lasse pas, retentit ainsi d'âge en âge, et toujours, entre la menace
et la peine, il y a eu du temps pour le repentir. Cependant le délai
se raccourcit de jour en jour; quand l'orage se rapproche, le feu suit
déplus près l'éclair! Montrons que désormais la parole est armée, et
que sur la terre va s'établir enfin le règne annoncé par les prophètes!
A vous, enfants, cette ville enrichie par la fraude, par l'usure, par
les injustices et la rapine; à vous ces trésors pillés, ces richesses
volées. Faites justice de ce luxe qui trompe, de ces vertus fausses,
de ces mérites acquis à prix d'or, de ces trahisons parées qui, sous
prétexte de paix, vous ont vendus à l'ennemi. Le feu, le feu partout à
cette ville que mon aïeul Moëzzeldin avait fondée sous les auspices de
la victoire (_kahira_), et qui deviendrait le monument de votre lâcheté!
Était-ce comme souverain, était-ce comme dieu que le calife s'adressait
ainsi à la foule? Certainement il avait en lui cette raison suprême
qui est au-dessus de la justice ordinaire; autrement, sa colère eût
frappé au hasard comme celle des bandits qu'il avait déchaînés. En peu
d'instants, la flamme avait dévoré les bazars au toit de cèdre et les
palais aux terrasses sculptées, aux colonnettes frèles; les plus riches
habitations du Caire livraient au peuple leurs intérieurs dévastés.
Nuit terrible, où la puissance souveraine prenait les allures de la
révolte, où la vengeance du ciel usait des armes de l'enfer!
L'incendie et le sac de la ville durèrent trois jours; les habitants
des plus riches quartiers avaient pris les armes pour se défendre, et
une partie des soldats grecs et des _kétamis_, troupes barbaresques
dirigées par Argévan, luttaient contre les prisonniers et la populace
qui exécutaient les ordres de Hakem. Argévan répandait le bruit que
Hakem était un imposteur, que le véritable calife était avec l'armée
dans les plaines de Gizèh, de sorte qu'un combat terrible aux lueurs
des incendies avait lieu sur les grandes places et dans les jardins.
Hakem s'était retiré sur les hauteurs de Karafah, et tenait en plein
air ce tribunal sanglant où, selon les traditions, il apparut comme
assisté des anges, ayant près de lui Adam et Salomon, l'un témoin
pour les hommes, l'autre pour les génies. On amenait là tous les
gens signalés par la haine publique, et leur jugement avait lieu en
peu de mots; les têtes tombaient aux acclamations de la foule; il en
périt plusieurs milliers dans ces trois jours. La mêlée au centre de
la ville n'était pas moins meurtrière; Argévan fut enfin frappé d'un
coup de lance entre les épaules par un nommé Reïdan, qui apporta sa
tête aux pieds du calife; de ce moment, la résistance cessa. On dit
qu'à l'instant même où ce vizir tomba en poussant un cri épouvantable,
les hôtes du Moristan, doués de cette seconde vue particulière aux
insensés, s'écrièrent qu'ils voyaient dans l'air Éblis (Satan), qui,
sorti de la dépouille mortelle d'Argévan, appelait à lui et ralliait
dans l'air les démons incarnés jusque-là dans les corps de ses
partisans. Le combat commencé sur terre se continuait dans l'espace;
les phalanges de ces éternels ennemis se reformaient et luttaient
encore avec les forces des éléments. C'est à ce propos qu'un poëte
arabe a dit:
«Égypte! Égypte! tu les connais, ces luttes sombres des bons et des
mauvais génies, quand Typhon à l'haleine étouffante absorbe l'air et la
lumière; quand la peste décime tes populations laborieuses; quand le
Nil diminue ses inondations annuelles; quand les sauterelles en épais
nuages dévorent dans un jour toute la verdure des champs.
»Ce n'est donc pas assez que l'enfer agisse par ces redoutables
fléaux, il peut aussi peupler la terre d'âmes cruelles et cupides, qui,
sous la forme humaine, cachent la nature perverse des chacals et des
serpents!»
Cependant, quand arriva le quatrième jour, la ville étant à moitié
brûlée, les chérifs se rassemblèrent dans les mosquées, levant en l'air
les Alcorans et s'écriant:
--O Hakem! ô Allah!
Mais leur cœur ne s'unissait pas à leur prière. Le vieillard qui avait
déjà salué dans Hakem la divinité, se présenta devant ce prince et lui
dit:
--Seigneur, c'est assez; arrête la destruction au nom de ton aïeul
Moëzzeldin.
Hakem voulut questionner cet étrange personnage qui n'apparaissait qu'à
des heures sinistres; mais le vieillard avait disparu déjà dans la
mêlée des assistants.
Hakem prit sa monture ordinaire, un âne gris, et se mit à parcourir
la ville, semant des paroles de réconciliation et de clémence. C'est
à dater de ce moment qu'il réforma les édits sévères prononcés contre
les chrétiens et les juifs, et dispensa les premiers de porter sur
les épaules une lourde croix de bois, les autres de porter au col un
billot. Par une tolérance égale envers tous les cultes, il voulait
amener les esprits à accepter peu à peu une doctrine nouvelle. Des
lieux de conférences furent établis, notamment dans un édifice qu'on
appela _maison de sagesse_, et plusieurs docteurs commencèrent à
soutenir publiquement la divinité de Hakem. Toutefois, l'esprit humain
est tellement rebelle aux croyances que le temps n'a pas consacrées,
qu'on ne put inscrire au nombre des fidèles qu'environ trente mille
habitants du Caire. Il y eut un nommé Almoschadiar qui dit aux
sectateurs de Hakem:
--Celui que vous invoquez à la place de Dieu ne pourrait créer une
mouche, ni empêcher une mouche de l'inquiéter.
Le calife, instruit de ces paroles, lui fit donner cent pièces d'or,
pour preuve qu'il ne voulait pas forcer les consciences. D'autres
disaient:
--Ils ont été plusieurs dans la famille des Fatimites atteints de
cette illusion. C'est ainsi que le grand-père de Hakem, Moëzzeldin, se
cachait pendant plusieurs jours et disait avoir été enlevé au ciel;
plus tard, il s'est retiré dans un souterrain, et on a dit qu'il avait
disparu de la terre sans mourir comme les autres hommes.
Hakem recueillait ces paroles, qui le jetaient dans de longues
méditations.
[1] C'est depuis, en effet, qu'a été construit le bâtiment actuel, l'un
des plus magnifiques du Caire.