I--LE HACHICH

Sur la rive droite du Nil, à quelque distance du port de Fostat, où

se trouvent les ruines du vieux Caire, non loin de la montagne du

Mokattam, qui domine la ville nouvelle, il y avait, quelque temps après

l'an 1000 des chrétiens, qui se rapporte au IVe siècle de l'hégire

musulmane, un petit village habité en grande partie par des gens de la

secte des sabéens.

Des dernières maisons qui bordent le fleuve, on jouit d'une vue

charmante; le Nil enveloppe de ses flots caressants l'île de Roddah,

qu'il a l'air de soutenir comme une corbeille de fleurs qu'un esclave

porterait dans ses bras. Sur l'autre rive, on aperçoit Gizèh, et, le

soir, lorsque le soleil vient de disparaître, les pyramides déchirent

de leurs triangles gigantesques la bande de brume violette du couchant.

Les têtes des palmiers-doums, des sycomores et des figuiers de pharaon

se détachent en noir sur ce fond clair. Des troupeaux de buffles que

semble garder de loin le sphinx, allongé dans la plaine comme un chien

en arrêt, descendent par longues files à l'abreuvoir, et les lumières

des pêcheurs piquent d'étoiles d'or l'ombre opaque des berges.

Au village des sabéens, l'endroit où l'on jouissait le mieux de

cette perspective était un okel aux blanches murailles, entouré de

caroubiers, dont la terrasse avait le pied dans l'eau, et où, toutes

les nuits, les bateliers qui descendaient ou remontaient le Nil

pouvaient voir trembloter les veilleuses nageant dans des flaques

d'huile.

A travers les baies des arcades, un curieux placé dans une cange au

milieu du fleuve aurait aisément discerné dans l'intérieur de l'okel

les voyageurs et les habitués assis devant de petites tables sur

des cages de bois de palmier ou des divans recouverts de nattes,

et se fût assurément étonné de leur aspect étrange. Leurs gestes

extravagants suivis d'une immobilité stupide, les rires insensés, les

cris inarticulés qui s'échappaient par instants de leur poitrine, lui

eussent fait deviner une de ces maisons où, bravant les défenses, les

infidèles vont s'enivrer de vin, de _bouza_ (bière) ou de hachich.

Un soir, une barque dirigée avec la certitude que donne la connaissance

des lieux, vint aborder dans l'ombre de la terrasse, au pied d'un

escalier dont l'eau baisait les premières marches, et il s'en élança un

jeune homme de bonne mine, qui semblait un pécheur, et qui, montant les

degrés d'un pas ferme et rapide, s'assit dans l'angle de la salle à une

place qui paraissait la sienne. Personne ne fit attention à sa venue;

c'était évidemment un habitué.

Au même moment, par la porte opposée, c'est-à-dire du côté de terre,

entrait un homme vêtu d'une tunique de laine noire, portant, contre la

coutume, de longs cheveux sous un _takieh_ (bonnet blanc).

Son apparition inopinée causa quelque surprise. Il s'assit dans un coin

à l'ombre, et, l'ivresse générale reprenant le dessus, personne bientôt

ne fit attention à lui. Quoique ses vêtements fussent misérables, le

nouveau venu ne portait pas sur sa figure l'humilité inquiète de la

misère. Ses traits, fermement dessinés, rappelaient les lignes sévères

du masque léonin. Ses yeux, d'un bleu sombre comme celui du saphir,

avaient une puissance indéfinissable; ils effrayaient et charmaient à

la fois.

Yousouf--c'était le nom du jeune homme amené par la cange--se sentit

tout de suite au cœur une sympathie secrète pour l'inconnu dont il

avait remarqué la présence inaccoutumée. N'ayant pas encore pris

part à l'orgie, il se rapprocha du divan sur lequel s'était accroupi

l'étranger.

--Frère, dit Yousouf, tu parais fatigué; sans doute tu viens de loin.

Veux-tu prendre quelque rafraîchissement?

--En effet, ma route a été longue, répondit l'étranger. Je suis entré

dans cet okel pour me reposer; mais que pourrais-je boire ici, où l'on

ne sert que des breuvages défendus?

--Vous autres musulmans, vous n'osez mouiller vos lèvres que d'eau

pure; mais, nous qui sommes de la secte des sabéens, nous pouvons, sans

offenser notre loi, nous désaltérer du généreux sang de la vigne ou de

la blonde liqueur de l'orge.

--Je ne vois pourtant devant toi aucune boisson fermentée?

--Oh! il y a longtemps que j'ai dédaigné leur ivresse grossière, dit

Yousouf en faisant signe à un noir, qui posa sur la table deux petites

tasses de verre entourées de filigrane d'argent et une boite remplie

d'une pâte verdâtre où trempait une spatule d'ivoire. Cette boîte

contient le paradis promis par ton prophète à ses croyants, et, si tu

n'étais pas si scrupuleux, je te mettrais dans une heure aux bras des

houris sans te faire passer sur le pont d'Alsirat, continua en riant

Yousouf.

--Mais cette pâte est du hachich, si je ne me trompe, répondit

l'étranger en repoussant la tasse dans laquelle Yousouf avait déposé

une portion de la fantastique mixture, et le hachich est prohibé.

--Tout ce qui est agréable est défendu, dit Yousouf en avalant une

première cuillerée.

L'étranger fixa sur lui ses prunelles d'un azur sombre; la peau de

son front se contracta avec des plis si violents, que sa chevelure en

suivait les ondulations; un moment on eût dit qu'il voulait s'élancer

sur l'insouciant jeune homme et le mettre en pièces; mais il se

contint, ses traits se détentirent, et, changeant subitement d'avis, il

allongea la main, prit la tasse, et se mit à déguster lentement la pâte

verte.

Au bout de quelques minutes, les effets du hachich commençaient à

se faire sentir sur Yousouf et sur l'étranger; une douce langueur se

répandait dans tous leurs membres, un vague sourire voltigeait sur

leurs lèvres. Quoiqu'ils eussent à peine passé une demi-heure l'un

près de l'autre, il leur semblait se connaître depuis mille ans.

La drogue agissant avec plus de force sur eux, ils commencèrent à

rire, à s'agiter et à parler avec une volubilité extrême, l'étranger

surtout, qui, strict observateur des défenses, n'avait jamais goûté de

cette préparation et en ressentait vivement les effets. Il paraissait

en proie à une exaltation extraordinaire; des essaims de pensées

nouvelles, inouïes, inconcevables, traversaient son âme en tourbillons

de feu; ses yeux étincelaient comme éclairés intérieurement par

le reflet d'un monde inconnu, une dignité surhumaine relevait son

maintien; puis la vision s'éteignait, et il se laissait aller mollement

sur les carreaux à toutes les béatitudes du kief.

--Eh bien, compagnon, dit Yousouf saisissant cette intermittence dans

l'ivresse de l'inconnu, que te semble de cette honnête confiture

aux pistaches? Anathématiseras-tu toujours les braves gens qui se

réunissent tranquillement dans une salle basse pour être heureux à leur

manière?

--Le hachich rend pareil à Dieu, répondit l'étranger d'une voix lente

et profonde.

--Oui, répliqua Yousouf avec enthousiasme; les buveurs d'eau ne

connaissent que l'apparence grossière et matérielle des choses.

L'ivresse, en troublant les yeux du corps, éclaircit ceux de l'âme;

l'esprit, dégagé du corps, son pesant geôlier, s'enfuit comme un

prisonnier dont le gardien s'est endormi, laissant la clef à la porte

du cachot. Il erre joyeux et libre dans l'espace et la lumière, causant

familièrement avec les génies qu'il rencontre et qui l'éblouissent

de révélations soudaines et charmantes. Il traverse d'un coup d'aile

facile des atmosphères de bonheur indicible, et cela, dans l'espace

d'une minute qui semble éternelle, tant ces sensations s'y succèdent

avec rapidité. Moi, j'ai un rêve qui reparaît sans cesse, toujours

le même et toujours varié: lorsque je me retire dans ma cange,

chancelant sous la splendeur de mes visions, fermant la paupière à ce

ruissellement perpétuel d'hyacinthes, d'escarboucles, d'émeraudes, de

rubis, qui forment le fond sur lequel le hachich dessine des fantaisies

merveilleuses..., comme au sein de l'infini, j'aperçois une figure

céleste, plus belle que toutes les créations des poëtes, qui me sourit

avec une pénétrante douceur, et qui descend des cieux pour venir

jusqu'à moi. Est-ce un ange, une péri? Je ne sais. Elle s'assied à mes

côtés dans la barque, dont le bois grossier se change aussitôt en nacre

de perle et flotte sur une rivière d'argent, poussée par une brise

chargée de parfums.

--Heureuse et singulière vision! murmura l'étranger en balançant la

tête.

--Ce n'est pas là tout, continua Yousouf. Une nuit, j'avais pris une

dose moins forte; je me réveillai de mon ivresse, lorsque ma cange

passait à la pointe de l'île de Roddah. Une femme semblable à celle de

mon rêve penchait sur moi des yeux qui, pour être humains, n'en avaient

pas moins un éclat céleste; son voile entr'ouvert laissait flamboyer,

aux rayons de la lune une veste roide de pierreries. Ma main rencontra

la sienne; sa peau douce, onctueuse et fraîche comme un pétale de

fleur, ses bagues, dont les ciselures m'effleurèrent, me convainquirent

de la réalité.

--Près de l'île de Roddah? se dit l'étranger d'un air méditatif.

--Je n'avais pas rêvé, poursuivit Yousouf sans prendre garde à la

remarque de son confident improvisé; le hachich n'avait fait que

développer un souvenir enfoui au plus profond de mon âme, car ce

visage divin m'était connu. Par exemple, où l'avais-je vu déjà, dans

quel monde nous étions nous rencontrés, quelle existence antérieure

nous avait mis en rapport, c'est ce que je ne saurais dire; mais ce

rapprochement si étrange, cette aventure si bizarre ne me causaient

aucune surprise: il me paraissait tout naturel que cette femme, qui

réalisait si complètement mon idéal, se trouvât là dans ma cange, au

milieu du Nil, comme si elle se fût élancée du calice d'une de ces

larges fleurs qui montent à la surface des eaux. Sans lui demander

aucune explication, je me jetai à ses pieds, et, comme à la péri de

mon rêve, je lui adressai tout ce que l'amour dans son exaltation peut

imaginer de plus brûlant et de plus sublime; il me venait des paroles

d'une signification immense, des expressions qui renfermaient des

univers de pensées, des phrases mystérieuses où vibrait l'écho des

mondes disparus. Mon âme se grandissait dans le passé et dans l'avenir;

l'amour que j'exprimais, j'avais la conviction de l'avoir ressenti de

toute éternité. A mesure que je parlais, je voyais ses grands yeux

s'allumer et lancer des effluves; ses mains transparentes s'étendaient

vers moi, s'effilant en rayons de lumière. Je me sentais enveloppé d'un

réseau de flamme et je retombais malgré moi de la veille dans le rêve.

Quand je pus secouer l'invincible et délicieuse torpeur qui liait mes

membres, j'étais sur la rive opposée à Gizèh, adossé à un palmier, et

mon noir dormait tranquillement à côté de la cange qu'il avait tirée

sur le sable. Une lueur rose frangeait l'horizon; le jour allait

paraître.

--Voilà un amour qui ne ressemble guère aux amours terrestres, dit

l'étranger sans faire la moindre objection aux impossibilités du récit

d'Yousouf, car le hachich rend facilement crédule aux prodiges.

--Cette histoire incroyable, je ne l'ai jamais dite à personne;

pourquoi te l'ai-je confiée, à toi que je n'ai jamais vu? Il me paraît

difficile de l'expliquer. Un attrait mystérieux m'entraîne vers toi.

Quand tu as pénétré dans cette salle, une voix a crié dans mon âme: «Le

voilà donc enfin!» Ta venue a calmé une inquiétude secrète qui ne me

laissait aucun repos. Tu es celui que j'attendais sans le savoir. Mes

pensées s'élancent au-devant de toi, et j'ai dû te raconter tous les

mystères de mon cœur.

--Ce que tu éprouves, répondit l'étranger, je le sens aussi, et je

vais te dire ce que je n'ai pas même osé m'avouer jusqu'ici. Tu as une

passion impossible; moi, j'ai une passion monstrueuse! Tu aimes une

péri; moi, j'aime ... tu vas frémir ... ma sœur! et cependant, chose

étrange, je ne puis éprouver aucun remords de ce penchant illégitime;

j'ai beau me condamner, je suis absous par un pouvoir mystérieux

que je sens en moi. Mon amour n'a rien des impuretés terrestres. Ce

n'est pas la volupté qui me pousse vers ma sœur, bien qu'elle égale

en beauté le fantôme de mes visions; c'est un attrait indéfinissable,

une affection profonde comme la mer, vaste comme le ciel, et telle que

pourrait l'éprouver un dieu. L'idée que ma sœur pourrait s'unir à un

homme m'inspire le dégoût et l'horreur comme un sacrilège; il y a chez

elle quelque chose de céleste que je devine à travers les voiles de

la chair. Malgré le nom dont la terre la nomme, c'est l'épouse de mon

âme divine, la vierge qui me fut destinée dès les premiers jours de la

création; par instants, je crois ressaisir, à travers les âges et les

ténèbres, des apparences de notre filiation secrète. Des scènes qui se

passaient avant l'apparition des hommes sur la terre me reviennent en

mémoire, et je me vois sous les rameaux d'or de l'Éden, assis auprès

d'elle et servi par les esprits obéissants. En m'unissant à une autre

femme, je craindrais de prostituer et de dissiper l'âme du monde qui

palpite en moi. Par la concentration de nos sangs divins, je voudrais

obtenir une race immortelle, un dieu définitif, plus puissant que tous

ceux qui se sont manifestés jusqu'à présent sous divers noms et sous

diverses apparences!

Pendant que Yousouf et l'étranger échangaient ces longues confidences,

les habitués de l'okel, agités par l'ivresse, se livraient à des

contorsions extravagantes, à des rires insensés, à des pâmoisons

extatiques, à des danses convulsives; mais peu à peu, la force du

chanvre s'étant dissipée, le calme leur était revenu, et ils gisaient

le long des divans dans l'état de prostration qui suit ordinairement

ces excès.

Un homme à mine patriarcale, dont la barbe inondait la robe traînante,

entra dans l'okel et s'avança jusqu'au milieu de la salle.

--Mes frères, levez-vous, dit-il d'une voix sonore; je viens d'observer

le ciel; l'heure est favorable pour sacrifier devant le sphinx un coq

blanc en l'honneur d'Hermès et d'Agathodæmon.

Les sabéens se dressèrent sur leurs pieds et parurent se disposer à

suivre leur prêtre; mais l'étranger, en entendant cette proposition,

changea deux ou trois fois de couleur: le bleu de ses yeux devint noir,

des plis terribles sillonnèrent sa face, et il s'échappa de sa poitrine

un rugissement sourd qui fit tressaillir l'assemblée d'effroi, comme si

un lion véritable fût tombé au milieu de l'okel.

--Impies! blasphémateurs! brutes immondes! adorateurs d'idoles!

s'écria-t-il d'une voix retentissante comme un tonnerre.

A cette explosion de colère succéda dans la foule un mouvement de

stupeur. L'inconnu avait un tel air d'autorité et soulevait les plis de

son sayon par des gestes si fiers, que nul n'osa répondre à ses injures.

Le vieillard s'approcha de lui et lui dit:

--Quel mal trouves-tu, frère, à sacrifier un coq, suivant les rites,

aux bons génies Hermès et Agathodæmon?

L'étranger grinça des dents rien qu'à entendre ces deux noms.

--Si tu ne partages pas la croyance des sabéens, qu'es-tu venu faire

ici? es-tu sectateur de Jésus ou de Mahomet?

--Mahomet et Jésus sont des imposteurs, s'écria l'inconnu avec une

puissance de blasphème incroyable.

--Sans doute tu suis la religion des Parsis, tu vénères le feu....

--Fantômes, dérisions, mensonges que tout cela! interrompit l'homme au

sayon noir avec un redoublement d'indignation.

--Alors, qui adores-tu?

--Il me demande qui j'adore!... Je n'adore personne, puisque je suis

Dieu moi-même! le seul, le vrai, l'unique Dieu, dont les autres ne sont

que les ombres.

A cette assertion inconcevable, inouïe, folle, les sabéens se jetèrent

sur le blasphémateur, à qui ils eussent fait un mauvais parti, si

Yousouf, le couvrant de son corps, ne l'eût entraîné à reculons jusqu'à

la terrasse que baignait le Nil, quoiqu'il se débattit et criât comme

un forcené. Ensuite, d'un coup de pied vigoureux donné au rivage,

Yousouf lança la barque au milieu du fleuve.

Quand ils eurent pris le courant:

--Où faudra-t-il que je te conduise? dit Yousouf à son ami.

--Là-bas, dans l'île de Roddah, où tu vois briller ces lumières,

répondit l'étranger, dont l'air de la nuit avait calmé l'exaltation.

En quelques coups de rames, ils atteignirent la rive, et l'homme au

sayon noir, avant de sauter à terre, dit à son sauveur en lui offrant

un anneau d'un travail ancien qu'il tira de son doigt:

--En quelque lieu que tu me rencontres, tu n'as qu'à me présenter cette

bague, et je ferai ce que tu voudras.

Puis il s'éloigna et disparut sous les arbres qui bordent le fleuve.

Pour rattraper le temps perdu, Yousouf, qui voulait assister au

sacrifice du coq, se mit à couper l'eau du Nil avec un redoublement

d'énergie.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 110 / 146 题