IV--LE CHEIK DRUSE

Je me hâtai, en quittant la maison, d'aller au palais du pacha, pressé

que j'étais de me rendre utile à la jeune akkalé siti. Je trouvai mon

ami l'Arménien à sa place ordinaire, dans la salle d'attente, et je lui

demandai ce qu'il savait sur la détention d'un chef druse emprisonné

pour n'avoir pas payé l'impôt.

--Oh! s'il n'y avait que cela, me dit-il, je doute que l'affaire fût

grave, car aucun des cheiks druses n'a payé le miri depuis trois ans.

Il faut qu'il s'y joigne quelque méfait particulier.

Il alla prendre quelques informations près des autres employés, et

revint bientôt m'apprendre qu'on accusait le cheik Seïd-Eschérazy

d'avoir fait parmi les siens des prédications séditieuses. C'est un

homme dangereux dans les temps de troubles, ajouta l'Arménien. Du

reste, le pacha de Beyrouth ne peut pas le mettre en liberté; cela

dépend du pacha d'Acre.

--Du pacha d'Acre! m'écriai-je; mais c'est le même pour lequel j'ai une

lettre, et que j'ai connu personnellement à Paris!

Et je montrai une telle joie de cette circonstance, que l'Arménien me

crut fou. Il était loin, certes, d'en soupçonner le motif.

Rien n'ajoute de force à un amour commençant comme ces circonstances

inattendues qui, si peu importantes qu'elles soient, semblent indiquer

l'action de la destinée. Fatalité ou providence, il semble que l'on

voie paraître sous la trame uniforme de la vie certaine ligne tracée

sur un patron invisible, et qui indique une route à suivre sous peine

de s'égarer. Aussitôt je m'imagine qu'il était écrit de tout temps que

je devais me marier en Syrie; que le sort avait tellement prévu ce fait

immense, que, pour l'accomplir, il n'avait pas fallu moins de mille

circonstances enchaînées bizarrement dans mon existence, et dont, sans

doute, je m'exagérais les rapports.

Par les soins de l'Arménien, j'obtins facilement une permission pour

aller visiter la prison d'État, située dans un groupe de tours qui fait

partie de l'enceinte orientale de la ville. Je m'y rendis avec lui,

et, moyennant le bakchis donné aux gens de la maison, je pus faire

demander au cheik druse s'il lui convenait de me recevoir. La curiosité

des Européens est tellement connue et acceptée des gens de ce pays,

que cela ne fit aucune difficulté. Je m'attendais à trouver un réduit

lugubre, des murailles suintantes, des cachots; mais il n'y avait

rien de semblable dans la partie des prisons qu'on me fit voir. Cette

demeure ressemblait parfaitement aux autres maisons de Beyrouth, ce qui

n'est pas faire absolument leur éloge; il n'y avait de plus que des

surveillants et des soldats.

Le cheik, maître d'un appartement complet, avait la faculté de se

promener sur les terrasses. Il nous reçut dans une salle servant de

parloir, et fit apporter du café et des pipes par un esclave qui lui

appartenait. Quant à lui-même, il s'abstenait de fumer, selon l'usage

des akkals. Lorsque nous eûmes pris place et que je pus le considérer

avec attention, je m'étonnai de le trouver si jeune; il me paraissait à

peine plus âgé que moi. Des traits nobles et mâles traduisaient dans un

autre sexe la physionomie de sa fille; le timbre pénétrant de sa voix

me frappa fortement par la même raison.

J'avais, sans trop de réflexion, désiré cette entrevue, et déjà je

me sentais ému et embarrassé plus qu'il ne convenait à un visiteur

simplement curieux; l'accueil simple et confiant du cheik me rassura.

J'étais au moment de lui dire à fond ma pensée; mais les expressions

que je cherchais pour cela ne faisaient que m'avertir de la singularité

de ma démarche. Je me bornai donc, pour cette fois, à une conversation

de touriste. Il avait vu déjà dans sa prison plusieurs Anglais, et

était fait aux interrogations sur sa race et sur lui-même.

Sa position, du reste, le rendait fort patient et assez désireux de

conversation et de compagnie. La connaissance de l'histoire de son

pays me servait surtout à lui prouver que je n'étais guidé que par un

motif de science. Sachant combien on avait de peine à faire donner aux

Druses des détails sur leur religion, j'employais simplement la formule

semi-interrogative: «Est-il vrai que...?» et je développais toutes

les assertions de Niebuhr, de Volney et de Sacy. Le Druse secouait la

tête avec la réserve prudente des Orientaux, et me disait simplement:

«Comment! cela est-il ainsi? Les chrétiens sont-ils aussi savants?...

De quelle manière a-t-on pu apprendre cela?» et autres phrases évasives.

Je vis bien qu'il n'y avait pas grand'chose de plus à en tirer pour

cette fois. Notre conversation s'était faite en italien, qu'il parlait

assez purement. Je lui demandai la permission de le revenir voir pour

lui soumettre quelques fragments d'une histoire du grand émir Fakardin,

dont je lui dis que je m'occupais. Je supposais que l'amour-propre

national le conduirait à rectifier les faits peu favorables à son

peuple. Je ne me trompais pas. Il comprit peut-être que, dans une

époque où l'Europe a tant d'influence sur la situation des peuples

orientaux, il convenait d'abandonner un peu cette prétention à une

doctrine secrète qui n'a pu résister à la pénétration de nos savants.

--Songez donc, lui dis-je, que nous possédons dans nos bibliothèques

une centaine de vos livres religieux, qui tous ont été lus, traduits,

commentés.

--Notre Seigneur est grand! dit-il en soupirant.

Je crois bien qu'il me prit cette fois pour un missionnaire; mais il

n'en marqua rien extérieurement, et m'engagea vivement à le revenir

voir, puisque j'y trouvais quelque plaisir.

Je ne puis te donner qu'un résumé des entretiens que j'eus avec le

cheik druse, et dans lesquels il voulut bien rectifier les idées que je

m'étais formées de sa religion d'après des fragments de livres arabes,

traduits au hasard et commentés par les savants de l'Europe. Autrefois,

ces choses étaient secrètes pour les étrangers, et les Druses cachaient

leurs livres avec soin dans les lieux les plus retirés de leurs maisons

et de leurs temples.

C'est pendant les guerres qu'ils eurent à soutenir, soit contre les

Turcs, soit contre les Maronites, qu'on parvint à réunir un grand

nombre de ces manuscrits et à se faire une idée de l'ensemble du dogme;

mais il était impossible qu'une religion établie depuis huit siècles

n'eût pas produit un fatras de dissertations contradictoires, œuvre

des sectes diverses et des phases successives amenées par le temps.

Certains écrivains y ont donc vu un monument des plus compliqués de

l'extravagance humaine; d'autres ont exalté le rapport qui existe entre

la religion druse et la doctrine des initiations antiques. Les Druses

ont été comparés successivement aux pythagoriciens, aux esséniens, aux

gnostiques, et il semble aussi que les templiers, les rose-croix et

les francs-maçons modernes leur aient emprunté beaucoup d'idées. On

ne peut douter que les écrivains des croisades ne les aient confondus

souvent avec les ismaéliens, dont une secte a été cette fameuse

association des assassins qui fut un instant la terreur de tous les

souverains du monde; mais ces derniers occupaient le Kurdistan, et leur

_cheik-el-djebel_, ou Vieux de la Montagne, n'a aucun rapport avec le

_prince de la montagne_ du Liban.

La religion des Druses a cela de particulier, qu'elle prétend être la

dernière révélée au monde. En effet, son Messie apparut vers l'an 1000,

près de quatre cents ans après Mahomet. Comme le nôtre, il s'incarna

dans le corps d'un homme; mais il ne choisit pas mal son enveloppe et

pouvait bien mener l'existence d'un dieu, même sur la terre, puisqu'il

n'était pas moins que le commandeur des croyants, le calife d'Égypte et

de Syrie, près duquel tous les autres princes de la terre faisaient une

bien pauvre figure en ce glorieux an 1000. A l'époque de sa naissance,

toutes les planètes se trouvaient réunies dans le signe du Cancer, et

l'étincelant _Pharoüis_ (Saturne) présidait à l'heure où il entra dans

le monde. En outre, la nature lui avait tout donné pour soutenir un

tel rôle: il avait la face d'un lion, la voix vibrante et pareille au

tonnerre, et l'on ne pouvait supporter l'éclat de son œil d'un bleu

sombre.

Il semblerait difficile qu'un souverain doué de tous ces avantages

ne pût se faire croire sur parole en annonçant qu'il était dieu.

Cependant Hakem ne trouva dans son propre peuple qu'un petit nombre

de sectateurs. En vain fit-il fermer les mosquées, les églises et

les synagogues; en vain établit-il des maisons de conférences où des

docteurs à ses gages démontraient sa divinité: la conscience populaire

repoussait le dieu, tout en respectant le prince. L'héritier puissant

des Fatimites obtint moins de pouvoir sur les âmes que n'en eut à

Jérusalem le fils du charpentier, et à Médine le chamelier Mahomet.

L'avenir seulement lui gardait un peuple de croyants fidèles, qui,

si peu nombreux qu'il soit, se regarde, ainsi qu'autrefois le peuple

hébreu, comme dépositaire de la vraie loi, de la règle éternelle, des

arcanes de l'avenir. Dans un temps rapproché, Hakem doit reparaître

sous une forme nouvelle et établir partout la supériorité de son

peuple, qui succédera en gloire et en puissance aux musulmans et aux

chrétiens. L'époque fixée par les livres druses est celle où les

chrétiens auront triomphé des musulmans dans tout l'Orient.

Lady Stanhope, qui vivait dans le pays des Druses, et qui s'était

infatuée de leurs idées, avait, comme l'on sait, dans sa cour un cheval

tout préparé pour le _Mahdi_, qui est ce même personnage apocalyptique,

et qu'elle espérait accompagner dans son triomphe. On sait que ce vœu

a été déçu. Cependant le cheval futur du Mahdi, qui porte sur le dos

une selle naturelle formée par des replis de la peau, existe encore et

a été racheté par un des cheiks druses.

Avons-nous le droit de voir dans tout cela des folies? Au fond, il n'y

a pas une religion moderne qui ne présente des conceptions semblables.

Disons plus, la croyance des Druses n'est qu'un syncrétisme de toutes

les religions et de toutes les philosophies antérieures.

Les Druses ne reconnaissent qu'un seul dieu, qui est Hakem; seulement,

ce dieu, comme le Bouddha des Indous, s'est manifesté au monde sous

plusieurs formes différentes. Il s'est incarné dix fois en différents

lieux de la terre; dans l'Inde d'abord, en Perse plus tard, dans

l'Yémen, à Tunis et ailleurs encore. C'est ce qu'on appelle les

_stations_.

Hakem se nomme au ciel _Albar_.

Après lui viennent cinq ministres, émanations directes de la Divinité,

dont les noms d'anges sont Gabriel, Michel, Israfil, Azarid et

Métatron; on les appelle symboliquement l'Intelligence, l'Ame, la

Parole, le Précédant et le Suivant. Trois autres ministres d'un degré

inférieur s'appellent, au figuré, l'Application, l'Ouverture et le

Fantôme; ils ont, en outre, des noms d'homme qui s'appliquent à leurs

incarnations diverses, car eux aussi interviennent de temps en temps

dans le grand drame de la vie humaine.

Ainsi, dans le catéchisme druse, le principal ministre, nommé Hamza,

qui est le même que Gabriel, est regardé comme ayant paru sept fois;

il se nommait Schatnil à l'époque d'Adam, plus tard Pythagore, David,

Schoaïb; du temps de Jésus, il était le vrai Messie et se nommait

Eléazar; du temps de Mahomet, on l'appelait Salman-el-Farési, et enfin,

sous le nom d'Hamza, il fut le prophète de Hakem, calife et dieu, et

fondateur réel de la religion druse.

Voilà, certes, une croyance où le ciel se préoccupe constamment de

l'humanité. Les époques où ces puissances interviennent s'appellent

_révolutions_. Chaque fois que la race humaine se fourvoie et tombe

trop profondément dans l'oubli de ses devoirs, l'Être suprême et ses

anges se font hommes, et, par les seuls moyens humains, rétablissent

l'ordre dans les choses.

C'est toujours, au fond, l'idée chrétienne avec une intervention plus

fréquente de la Divinité, mais l'idée chrétienne sans Jésus, car les

Druses supposent que les apôtres ont livré aux Juifs un faux Messie,

qui s'est dévoué pour cacher l'autre; le véritable (Hamza) se trouvait

au nombre des disciples, sous le nom d'Éléazar, et ne faisait que

souffler sa pensée à Jésus, fils de Joseph. Quant aux évangélistes, ils

les appellent _les pieds de la sagesse_, et ne font à leurs récits que

cette seule variante. Il est vrai qu'elle supprime l'adoration de la

croix et la pensée d'un Dieu immolé par les hommes.

Maintenant, par ce système de révélations religieuses qui se succèdent

d'époque en époque, les Druses admettent aussi l'idée musulmane, mais

sans Mahomet. C'est encore Hamza qui, sous le nom de Salman-el-Farési,

a semé cette parole nouvelle. Plus tard, la dernière incarnation de

Hakem et d'Hamza est venue coordonner les dogmes divers révélés au

monde sept fois depuis Adam, et qui se rapportent aux époques d'Hénoch,

de Noé, d'Abraham, de Moïse, de Pythagore, du Christ et de Mahomet.

On voit que toute cette doctrine repose au fond sur une interprétation

particulière de la Bible, car il n'est question dans cette chronologie

d'aucune divinité des idolâtres, et Pythagore en est le seul personnage

qui s'éloigne de la tradition mosaïque. On peut s'expliquer aussi

comment cette série de croyances a pu faire passer les Druses tantôt

pour Turcs, tantôt pour chrétiens.

Nous avons compté huit personnages célestes qui interviennent dans la

foule des hommes, les uns luttant comme le Christ par la parole, les

autres par l'épée comme les dieux d'Homère. Il existe nécessairement

aussi des anges de ténèbres qui remplissent un rôle tout opposé. Aussi,

dans l'histoire du monde qu'écrivent les Druses, voit-on chacune des

sept périodes offrir l'intérêt d'une action grandiose, où ces éternels

ennemis se cherchent sous ce masque humain, et se reconnaissent à leur

supériorité ou à leur haine.

Ainsi l'esprit du mal sera tour à tour Éblis ou le serpent; Méthouzel,

le roi de la ville des géants, à l'époque du déluge; Nemrod, du temps

d'Abraham; Pharaon, du temps de Moïse; plus tard, Antiochus, Hérode et

autres monstrueux tyrans, secondés d'acolytes sinistres, qui renaissent

aux mêmes époques pour contrarier le règne du Seigneur. Selon quelques

sectes, ce retour est soumis à un cycle millénaire que ramène

l'influence de certains astres; dans ce cas, on ne compte pas l'époque

de Mahomet comme grande révolution périodique; le drame mystique qui

renouvelle à chaque fois la face du monde est tantôt le paradis perdu,

tantôt le déluge, tantôt la fuite d'Égypte, tantôt le règne de Salomon;

la mission du Christ et le règne de Hakem en forment les deux derniers

tableaux. A ce point de vue, le Mahdi ne pourrait maintenant reparaître

qu'en l'an 2000.

Dans toute cette doctrine, on ne trouve point trace du péché originel;

il n'y a non plus ni paradis pour les justes, ni enfer pour les

méchants. La récompense et l'expiation ont lieu sur la terre par

le retour des âmes dans d'autres corps. La beauté, la richesse, la

puissance sont données aux élus; les infidèles sont les esclaves, les

malades, les souffrants. Une vie pure peut cependant les replacer

encore au rang dont ils sont déchus, et faire tomber à leur place l'élu

trop fier de sa prospérité.

Quant à la transmigration, elle s'opère d'une manière fort simple.

Le nombre des hommes est constamment le même sur la terre. A chaque

seconde, il en meurt un et il en naît un autre; l'âme qui fuit

est appelée magnétiquement dans le rayon du corps qui se forme,

et l'influence des astres règle providentiellement cet échange de

destinées; mais les hommes n'ont pas, comme les esprits célestes, la

conscience de leurs migrations. Les fidèles peuvent cependant, en

s'élevant par les neuf degrés de l'initiation, arriver peu à peu à

la connaissance de toutes choses et d'eux-mêmes. C'est là le bonheur

réservé aux akkals (spirituels), et tous les Druses peuvent s'élever à

ce rang par l'étude et par la vertu. Ceux, au contraire, qui ne font

que suivre la loi sans prétendre à la sagesse s'appellent _djahels_,

c'est-à-dire ignorants. Ils conservent toujours la chance de s'élever

dans une autre vie et d'épurer leurs âmes trop attachées à la matière.

Quant aux chrétiens, juifs, mahométans et idolâtres, on comprend

bien que leur position est fort inférieure. Cependant il faut dire,

à la louange de la religion druse, que c'est la seule peut-être qui

ne dévoue pas ses ennemis aux peines éternelles. Lorsque le Messie

aura reparu, les Druses seront établis dans toutes les royautés,

gouvernements et propriétés de la terre en raison de leurs mérites,

et les autres peuples passeront à l'état de valets, d'esclaves et

d'ouvriers; enfin ce sera la plèbe vulgaire. Le cheik m'assurait à ce

propos que les chrétiens ne seraient pas les plus maltraités. Espérons

donc que les Druses seront bons maîtres.

Ces détails m'intéressaient tellement, que je voulus connaître enfin la

vie de cet illustre Hakem, que les historiens ont peint comme un fou

furieux, mi-parti de Néron et d'Héliogabale. Je comprenais bien qu'au

point de vue des Druses, sa conduite devait s'expliquer d'une tout

autre manière.

Le bon cheik ne se plaignait pas trop de mes visites fréquentes; de

plus, il savait que je pouvais lui être utile auprès du pacha d'Acre.

Il a donc bien voulu me raconter, avec toute la pompe romanesque du

génie arabe, cette histoire de Hakem, que je transcris telle à peu

près qu'il me l'a dite. En Orient, tout devient conte. Il ne faut pas

croire cependant que ceci fasse suite aux _Mille et une Nuits_. Les

faits principaux de cette histoire sont fondés sur des traditions

authentiques; et je n'ai pas été fâché, après avoir observé et étudié

le Caire moderne, de retrouver les souvenirs du Caire ancien, conservés

en Syrie dans les familles exilées d'Égypte depuis huit cents ans.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 107 / 146 题