VI--LE TOMBEAU DU SANTON

Je cherchais en moi-même à résoudre cette question, quand j'entendis

des chants et des bruits d'instruments dans un ravin qui borde les

murailles de la ville. Il me sembla que c'était peut-être un mariage,

car le caractère des chants était joyeux; mais je vis bientôt paraître

un groupe de musulmans agitant les drapeaux, puis d'autres qui

portaient sur leurs épaules un corps couché sur une sorte de litière;

quelques femmes suivaient en poussant des cris, puis une foule d'hommes

encore avec des drapeaux et des branches d'arbre.

Ils s'arrêtèrent tous dans le cimetière et déposèrent à terre le corps

entièrement couvert de fleurs; le voisinage de la mer donnait de la

grandeur à cette scène et même à l'impression des chants bizarres

qu'ils entonnaient d'une voix traînante. La foule des promeneurs

s'était réunie sur ce point et contemplait avec respect cette

cérémonie. Un négociant italien près duquel je me trouvais me dit que

ce n'était pas là un enterrement ordinaire, et que le défunt était

un santon qui vivait depuis longtemps à Beyrouth, où les Francs le

regardaient comme un fou, et les musulmans comme un saint. Sa résidence

avait été, dans les derniers temps, une grotte située sous une terrasse

dans un des jardins de la ville; c'était là qu'il vivait tout nu, avec

des airs de bête fauve, et qu'on venait le consulter de toutes parts.

De temps en temps, il faisait une tournée dans la ville et prenait

tout ce qui était à sa convenance dans les boutiques des marchands

arabes. Dans ce cas, ces derniers sont pleins de reconnaissance, et

pensent que cela leur portera bonheur; mais, les Européens n'étant pas

de cet avis, après quelques visites de cette pratique singulière, ils

s'étaient plaints au pacha et avaient obtenu qu'on ne laissât plus

sortir le santon de son jardin. Les Turcs, peu nombreux à Beyrouth, ne

s'étaient pas opposés à cette mesure et se bornaient à entretenir le

santon de provisions et de présents. Maintenant, le personnage étant

mort, le peuple se livrait à la joie, attendu qu'on ne pleure pas un

saint turc comme les mortels ordinaires. La certitude qu'après bien

des macérations, il a enfin conquis la béatitude éternelle, fait qu'on

regarde cet événement comme heureux, et qu'on le célèbre au bruit des

instruments; autrefois, il y avait même, en pareil cas, des danses, des

chants d'almées et des banquets publics.

Cependant l'on avait ouvert la porte d'une petite construction carrée

avec dôme destinée à être le tombeau du santon, et les derviches,

placés au milieu de la foule, avaient repris le corps sur leurs

épaules. Au moment d'entrer, ils semblèrent repoussés par une force

inconnue, et tombèrent presque à la renverse. Il y eut un cri de

stupéfaction dans l'assemblée. Ils se retournèrent vers la foule avec

colère et prétendirent que les _pleureuses_ qui suivaient le corps

et les chanteurs d'hymnes avaient interrompu un instant leurs chants

et leurs cris. On recommença avec plus d'ensemble; mais, au moment

de franchir la porte, le même obstacle se renouvela. Des vieillards

élevèrent alors la voix.

--C'est, dirent-ils, un caprice du vénérable santon, il ne veut pas

entrer les pieds en avant dans le tombeau.

On retourna le corps, les chants reprirent de nouveau; autre caprice,

autre chute des derviches qui portaient le cercueil.

On se consulta.

--C'est peut-être, dirent quelques croyants, que le saint ne trouve pas

cette tombe digne de lui; il faudra lui en construire une plus belle.

--Non, non, dirent quelques Turcs, il ne faut pas non plus obéir à

toutes ses idées; le saint homme a toujours été d'une humeur inégale.

Tâchons de le faire entrer; une fois qu'il sera dedans, peut-être s'y

plaira-t-il; autrement, il sera toujours temps de le mettre ailleurs.

--Comment faire? dirent les derviches.

--Eh bien, il faut tourner rapidement pour l'étourdir un peu, et puis,

sans lui donner le temps de se reconnaître, vous le pousserez dans

l'ouverture.

Ce conseil réunit tous les suffrages; les chants retentirent avec

une nouvelle ardeur, et les derviches, prenant le cercueil par les

deux bouts, le firent tourner pendant quelques minutes; puis, par un

mouvement subit, ils se précipitèrent vers la porte, et cette fois avec

un plein succès. Le peuple attendait avec anxiété le résultat de cette

manœuvre hardie; on craignit un instant que les derviches ne fussent

victimes de leur audace et que les murs ne s'écroulassent sur eux; mais

ils ne tardèrent pas à sortir en triomphe, annonçant qu'après quelques

difficultés, le saint s'était tenu tranquille: sur quoi, la foule

poussa des cris de joie et se dispersa, soit dans la campagne, soit

dans les deux cafés qui dominent la côte du Raz-Beyrouth.

C'était le second miracle turc que j'eusse été admis à voir (on se

souvient de celui de la Dhossa, où le chérif de la Mecque passe à cheval

sur un chemin pavé par les corps des croyants); mais ici le spectacle

de ce mort capricieux, qui s'agitait dans les bras des porteurs et

refusait d'entrer dans son tombeau, me remit en mémoire un passage de

Lucien, qui attribue les mêmes fantaisies à une statue de bronze de

l'Apollon Syrien. C'était dans un temple situé à l'est du Liban, et

dont les prêtres, une fois par année, allaient, selon l'usage, laver

leurs idoles dans un lac sacré. Apollon se refusait toujours longtemps

à cette cérémonie.... Il n'aimait pas l'eau, sans doute en qualité de

prince des feux célestes, et s'agitait visiblement sur les épaules des

porteurs, qu'il renversait à plusieurs reprises.

Selon Lucien, cette manœuvre tenait à une certaine habileté gymnastique

des prêtres; mais faut-il avoir pleine confiance en cette assertion

du Voltaire de l'antiquité? Pour moi, j'ai toujours été plus disposé

à tout croire qu'à tout nier, et, la Bible admettant les prodiges

attribués à l'Apollon Syrien, lequel n'est autre que Baal, je ne vois

pas pourquoi cette puissance accordée aux génies rebelles et aux

esprits de Python n'aurait pas produit de tels effets; je ne vois pas

non plus pourquoi l'âme immortelle d'un pauvre santon n'exercerait pas

une action magnétique sur les croyants convaincus de sa sainteté.

Et, d'ailleurs, qui oserait faire du scepticisme au pied du Liban? Ce

rivage n'est-il pas le berceau même de toutes les croyances du monde?

Interrogez le premier montagnard qui passe: il vous dira que c'est sur

ce point de la terre qu'eurent lieu les scènes primitives de la Bible;

il vous conduira à l'endroit où fumèrent les premiers sacrifices; il

vous montrera le rocher taché du sang d'Abel; plus loin existait la

ville d'Énochia, bâtie par les géants, et dont on distingue encore

les traces; ailleurs, c'est le tombeau de Chanaan, fils de Cham.

Placez-vous au point de vue de l'antiquité grecque, et vous verrez

aussi descendre de ces monts tout le riant cortége des divinités dont

la Grèce accepta et transforma le culte, propagé par les émigrations

phéniciennes. Ces bois et ces montagnes ont retenti des cris de Vénus

pleurant Adonis, et c'était dans ces grottes mystérieuses, où quelques

sectes idolâtres célèbrent encore des orgies nocturnes, qu'on allait

prier et pleurer sur l'image de la victime, pâle idole de marbre ou

d'ivoire aux blessures saignantes, autour de laquelle les femmes

éplorées imitaient les cris plaintifs de la déesse. Les chrétiens de

Syrie ont des solennités pareilles dans la nuit du vendredi saint: une

mère en pleurs lient la place de l'amante, mais l'imitation plastique

n'est pas moins saisissante; on a conservé les formes de la fête

décrite si poétiquement dans l'idylle de Théocrite.

Croyez aussi que bien des traditions primitives n'ont fait que se

transformer ou se renouveler dans les cultes nouveaux. Je ne sais

trop si notre Église tient beaucoup à la légende de Siméon Stylite,

et je pense bien que l'on peut, sans irrévérence, trouver exagéré le

système de mortification de ce saint; mais Lucien nous apprend encore

que certains dévots de l'antiquité se tenaient debout plusieurs jours

sur de hautes colonnes de pierre que Bacchus avait élevées, à peu de

distance de Beyrouth, en l'honneur de Priape et de Junon.

Mais débarrassons-nous de ce bagage de souvenirs antiques et de

rêveries religieuses où conduisent si invinciblement l'aspect des lieux

et le mélange de ces populations, qui résument peut-être en elles

tontes les croyances et toutes les superstitions de la terre. Moïse,

Orphée, Zoroastre, Jésus, Mahomet, et jusqu'au Bouddha indien, ont

ici des disciples plus ou moins nombreux.... Ne croirait-on pas que

tout cela doit animer la ville, l'emplir de cérémonies et de fêtes, et

en faire une sorte d'Alexandrie de l'époque romaine? Mais non, tout

est calme et morne aujourd'hui sous l'influence des idées modernes.

C'est dans la montagne, où leur pouvoir se fait moins sentir, que

nous retrouverons sans doute ces mœurs pittoresques, ces étranges

contrastes que tant d'auteurs ont indiqués, et que si peu ont été à

même d'observer.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 93 / 146 题