Je demande pardon au lecteur de l'entretenir d'une chose aussi connue
que les pyramides. Du reste, le peu que je lui en apprends a échappé à
l'observation de la plupart des savants illustres qui, depuis Maillet,
consul de Louis XIV, ont gravi cette échelle héroïque, dont le sommet
m'a servi un instant de piédestal.
J'ai peur de devoir admettre que Napoléon lui-même n'a vu les pyramides
que de la plaine. Il n'aurait pas, certes, compromis sa dignité jusqu'à
se laisser enlever dans les bras de quatre Arabes, comme un simple
ballot qui passe de mains en mains, et il se sera borné à répondre d'en
bas, par un salut, aux _quarante siècles_ qui, d'après son calcul, le
contemplaient à la tête de notre glorieuse année.
Après avoir parcouru des yeux tout le panorama environnant, et lu
attentivement ces inscriptions modernes qui prépareront des tortures
aux savants de l'avenir, je me préparais à redescendre, lorsqu'un
_monsieur_ blond, d'une belle taille, haut en couleur et parfaitement
ganté, franchit, comme je l'avais fait peu de temps avant lui, la
dernière marche du quadruple escalier, et m'adressa un salut fort
compassé, que je méritais en qualité de premier occupant. Je le pris
pour un gentleman anglais. Quant à lui, il me reconnut pour Français
tout de suite.
Je me repentis aussitôt de l'avoir jugé légèrement. Un Anglais ne
m'aurait pas salué, attendu qu'il ne se trouvait sur la plate forme de
la pyramide de Chéops personne qui pût nous présenter l'un à l'autre.
--Monsieur, me dit l'inconnu avec un accent légèrement germanique, je
suis heureux de trouver ici quelqu'un de civilisé. Je suis simplement
un officier aux gardes de Sa Majesté le roi de Prusse. J'ai obtenu un
congé pour aller rejoindre l'expédition de M. Lepsius, et, comme elle
a passé ici depuis quelques semaines, je suis obligé de me mettre au
courant ... en visitant ce qu'elle a dû voir.
Ayant terminé ce discours, il me remit sa carte, en m'invitant à
l'aller voir, si jamais je passais à Postdam.
--Mais, ajouta-t-il voyant que je me préparais à redescendre, vous
savez que l'usage est de faire ici une collation. Ces braves gens qui
nous entourent s'attendent à partager nos modestes provisions ... et,
si vous avez appétit, je vous offrirai votre part d'un pâté dont un de
mes Arabes s'est chargé.
En voyage, on fait vite connaissance, et, en Égypte surtout, au sommet
de la grande pyramide, tout Européen devient, pour un autre, un
_Frank_, c'est-à-dire un compatriote; la carte géographique de notre
petite Europe perd, de si loin, ses nuances tranchées.... Je fais
toujours une exception pour les Anglais, qui séjournent dans une île à
part.
La conversation du Prussien me plut beaucoup pendant le repas. Il
avait sur lui des lettres donnant les nouvelles les plus fraîches de
l'expédition de M. Lepsius, qui, dans ce moment-là, explorait les
environs du lac Mœris et les cités souterraines de l'ancien labyrinthe.
Les savants berlinois avaient découvert des villes entières cachées
sous les sables et bâties de briques; des Pompéi et des Herculanum
souterraines qui n'avaient jamais vu la lumière, et qui remontaient
peut-être à l'époque des Troglodytes. Je ne pus m'empêcher de
reconnaître que c'était pour les érudits prussiens une noble ambition
que d'avoir voulu marcher sur les traces de notre Institut d'Égypte,
dont ils ne pourront, du reste, que compléter les admirables travaux.
Le repas sur la pyramide de Chéops est, en effet, forcé pour les
touristes, comme celui qui se fait d'ordinaire sur le chapiteau de
la colonne de Pompée à Alexandrie. J'étais heureux de rencontrer
un compagnon instruit et aimable qui me l'eût rappelé. Les petites
Bédouines avaient conservé assez d'eau, dans leurs cruches de terre
poreuse, pour nous permettre de nous rafraîchir, et ensuite de faire
des grogs au moyen d'un flacon d'eau-de-vie qu'un des Arabes portait à
la suite du Prussien.
Cependant, le soleil était devenu trop ardent pour que nous pussions
rester longtemps sur la plate-forme. L'air pur et vivifiant que l'on
respire à cette hauteur, nous avait permis quelque temps de ne point
trop nous en apercevoir.
Il s'agissait de quitter la plate-forme et de pénétrer dans la
pyramide, dont l'entrée se trouve à un tiers environ de sa hauteur.
On nous fit descendre cent trente marches par un procédé inverse à
celui qui nous les avait fait gravir. Deux des quatre Arabes nous
suspendaient par les épaules du haut de chaque assise, et nous
livraient aux bras étendus de leurs compagnons. Il y a quelque chose
d'assez dangereux dans cette descente, et plus d'un voyageur s'y est
rompu le crâne ou les membres. Cependant, nous arrivâmes sans accident
à l'entrée de la pyramide.
C'est une sorte de grotte aux parois de marbre, à la voûte
triangulaire, surmontée d'une large pierre qui constate, au moyen
d'une inscription française, l'ancienne arrivée de nos soldats dans ce
monument: c'est la carte de visite de l'armée d'Égypte, sculptée sur un
bloc de marbre de seize pieds de largeur. Pendant que je lisais avec
respect, l'officier prussien me fit observer une autre légende marquée
plus bas en hiéroglyphes, et, chose étrange, tout fraîchement gravée.
--On a eu tort, lui dis-je de nettoyer et de rafraîchir cette
inscription....
--Mais vous ne comprenez donc pas? répondit-il.
--J'ai fait vœu de ne pas comprendre les hiéroglyphes.... J'en ai trop
lu d'explications. J'ai commencé par Sanchoniathon; j'ai continué par
l'_Œdipus Ægyptiacus_ du père Kircher, et j'ai fini par la grammaire de
Champollion, après avoir lu les observations de Warlurtau et du baron
de Pauw. Ce qui m'a désenchanté de ces opinions, c'est une brochure de
l'abbé Affre--lequel n'était pas encore archevêque de Paris,--et qui
a prétendu, après avoir discuté le sens de l'inscription de Rosette,
que les savants de l'Europe s'étaient entendus pour une explication
fictive des hiéroglyphes, afin de pouvoir établir dans toute l'Europe
des chaires de langue hiéroglyphique rétribuables d'ordinaire par un
traitement de six mille francs.
--Ou de quinze cents thalers, ajouta judicieusement l'officier prussien...;
c'est à peu près la somme correspondante chez nous. Mais ne
plaisantons pas là-dessus: vous avez la grammaire; nous avons, nous,
l'alphabet, et je vais vous lire cette inscription aussi facilement
qu'un écolier lit le grec quand il en connaît les lettres, sauf à
hésiter davantage devant le sens des mots.
L'officier savait vraiment le sens de ces hiéroglyphes modernes
inscrits d'après le système de la grammaire de Champollion; il se mit à
lire, en suivit à mesure les syllabes sur son carnet et me dit:
--Cela signifie que l'expédition scientifique envoyée par le roi de
Prusse et dirigée par Lepsius, a visité les pyramides de Gizèh, et
espère résoudre avec le même bonheur les autres difficultés de sa
mission.
Je me repentis aussitôt de mon scepticisme hiéroglyphique, en pensant
aux fatigues et aux dangers que bravaient ces savants qui exploraient,
à ce moment-là même, les ruines du Labyrinthe.
Nous avions franchi l'entrée de la grotte: une vingtaine d'Arabes
barbus, aux ceintures hérissées de pistolets et de poignards, se
dressèrent du sol où ils venaient de faire leur sieste. Un de nos
conducteurs, qui semblait diriger les autres, nous dit:
--Voyez comme ils sont terribles!... Regardez leurs pistolets et leurs
fusils!
--Est-ce qu'ils veulent nous voler?
--Au contraire! Ils sont ici pour vous défendre, dans le cas où vous
seriez attaqués par les hordes du désert.
--On disait qu'il n'en existait plus depuis l'administration de
Mohamed-Ali!
--Oh! il y a encore bien des méchantes gens, là-bas, derrière les
montagnes.... Cependant, au moyen d'une _colonnate_, vous obtiendrez
des braves que vous voyez là d'être défendus contre toute attaque
extérieure.
L'officier prussien fit l'inspection des armes, et ne parut pas édifié
touchant leur puissance destructive. Il ne s'agissait au fond, pour
moi, que de cinq francs cinquante centimes, ou d'un thaler et demi pour
le Prussien. Nous acceptâmes le marché, en partageant les frais et en
faisant observer que nous n'étions pas dupes de la supposition.
--Il arrive souvent, dit le guide, que des tribus ennemies font
invasion sur ce point, surtout quand elles y soupçonnent la présence de
riches étrangers.
--Allons, lui dis-je, ceci est proverbial et accepté de tous! Je
me rappelai alors que Napoléon lui-même, visitant l'intérieur des
pyramides, en compagnie de la femme d'un de ses colonels, s'était
exposé au péril que supposait le guide. Les Bédouins, survenus à
l'improviste, avaient, dit-on, dissipé son escorte et bouché avec de
grosses pierres l'entrée de la pyramide, qui n'a guère qu'un mètre et
demi en hauteur et en largeur. Un escadron de chasseurs survenu par
hasard le tira du danger.
Il est certain que la chose n'est pas impossible et que ce serait une
triste situation que de se voir pris et enfermé dans l'intérieur de la
grande pyramide. La _colonnate_ (piastre d'Espagne) donnée aux gardiens
nous assurait du moins qu'en conscience ils ne pourraient nous faire
cette trop facile plaisanterie.
Mais quelle apparence que ces braves gens y eussent songé même un
instant? L'activité de leurs préparatifs, huit torches allumées en un
clin d'œil, l'attention charmante de nous faire précéder de nouveau
par les petites filles _hydrophores_ dont j'ai parlé, tout cela, sans
doute, était bien rassurant.
Il s'agissait de courber la tête et le dos, et de poser les pieds
adroitement sur deux rainures de marbre qui règnent des deux côtés
de cette descente. Entre les deux rainures, il y a une sorte d'abîme
aussi large que l'écartement des jambes, et où il s'agit de ne point se
laisser tomber. On avance donc pas à pas, jetant les pieds de son mieux
à droite et à gauche, soutenu un peu, il est vrai, par les mains des
porteurs de torches, et l'on descend ainsi, toujours courbé en deux,
pendant environ cent cinquante pas.
A partir de là, le danger de tomber dans l'énorme fissure qu'on se
voyait entre les pieds cesse tout à coup et se trouve remplacé par
l'inconvénient de passer à plat ventre sous une voûte obstruée en
partie par les sables et les cendres. Les Arabes ne nettoient ce
passage que moyennant une autre _colonnate_, accordée d'ordinaire par
les gens riches et corpulents.
Quand on a rampé quelque temps sous cette voûte basse, en s'aidant des
mains et des genoux, on se relève, à l'entrée d'une nouvelle galerie,
qui n'est guère plus haute que la précédente. Au bout de deux cents
pas que l'on fait encore en montant, on trouve une sorte de carrefour
dont le centre est un vaste puits profond et sombre, autour duquel il
faut tourner pour gagner l'escalier qui conduit à la chambre du Roi.
En arrivant là, les Arabes tirent des coups de pistolet et allument
des feux de branchages pour effrayer, à ce qu'ils disent, les
chauves-souris et les serpents.--Les serpents se garderaient bien
d'habiter des demeures si reculées. Quant aux chauves-souris, elles
existent, et se font reconnaître en poussant des cris et en voltigeant
autour des feux. La salle où l'on est, voûtée en dos d'âne, a dix-sept
pieds de longueur et seize de largeur. Il est difficile de comprendre
que ce peu d'espace, destiné, soit à des tombeaux, soit à quelque
chapelle ou temple, se trouve être la principale retraite ménagée dans
l'immense ruine de pierre qui l'entoure.
Deux ou trois autres chambres pareilles ont été découvertes depuis.
Leurs murs de granit sont noircis par la fumée des torches. On ne voit
dans tout cela aucune trace de tombeaux,--sauf une cuve de porphyre
de huit pieds de longueur qui pourrait bien avoir servi à enfermer
les restes d'un pharaon. Cependant, la tradition des fouilles les
plus anciennes ne signale, dans les pyramides, que la découverte des
ossements d'un bœuf.
Ce qui étonne le voyageur, au milieu de ces demeures funèbres, c'est
que l'on n'y respire qu'un air chaud et imprégné d'odeurs bitumineuses.
Du reste, on ne voit rien que des galeries et des murs;--pas
d'hiéroglyphes ni de sculptures;--des parois enfumées, des voûtes et
des décombres.
Nous étions revenus à l'entrée, fort désenchantés de ce voyage pénible,
et nous nous demandions ce que pouvait représenter cet immense bâtiment.
--Il est évident, me dit l'officier prussien, que ce ne sont point
là des tombeaux. Où était la nécessité de bâtir d'aussi énormes
constructions pour préserver peut-être un cercueil de roi. Il est
évident qu'une telle masse de pierres, apportées de la haute Égypte,
n'a pu être réunie et mise en œuvre pendant la vie d'un seul homme.
Que signifierait, ensuite, pour un souverain, ce désir d'être mis à
part dans un tombeau de sept cents pieds de hauteur,--quand nous voyons
presque toutes les dynasties des rois égyptiens classées modestement
dans des hypogées et dans des temples souterrains?
Il vaut mieux nous en rapporter à l'opinion des anciens Grecs, qui,
plus rapprochés que nous des prêtres et des institutions de l'Égypte,
n'ont vu dans les pyramides que des monuments religieux consacrés aux
initiations.
En revenant de notre exploration, assez peu satisfaisante, nous
dûmes nous reposer à l'entrée de la grotte de marbre;--et nous nous
demandions ce que pouvait signifier cette galerie bizarre que nous
venions de remonter, avec ces deux rails de marbre séparés par un
abîme, aboutissant plus loin à un carrefour au milieu duquel se trouve
le puits mystérieux, dont nous n'avions pu voir le fond.
L'officier prussien, en consultant ses souvenirs, me soumit une
explication assez logique de la destination d'un tel monument. Nul
n'est plus fort qu'un Allemand sur les mystères de l'antiquité. Voici,
selon sa version, à quoi servait la galerie basse ornée de rails
que nous avions descendue et remontée si péniblement: on asseyait
dans un chariot l'homme qui se présentait pour subir les épreuves de
l'initiation; le chariot descendait par la forte inclinaison du chemin.
Arrivé au centre de la pyramide, l'initié était reçu par des prêtres
inférieurs qui lui montraient le puits en l'engageant à s'y précipiter.
Le néophyte hésitait naturellement, ce qui était regardé comme une
marque de prudence. Alors, on lui apportait une sorte de casque
surmonté d'une lampe allumée; et, muni de cet appareil, il devait
descendre avec précaution dans le puits, où il rencontrait çà et là des
branches de fer sur lesquelles il pouvait poser les pieds.
L'initié descendait longtemps, éclairé quelque peu par la lampe qu'il
portait sur la tête; puis, à cent pieds environ de profondeur, il
rencontrait l'entrée d'une galerie fermée par une grille, qui s'ouvrait
aussitôt devant lui. Trois hommes paraissaient aussitôt, portant des
masques de bronze à l'imitation de la face d'Anubis, le dieu chien. Il
fallait ne point s'effrayer de leurs menaces et marcher en avant en les
jetant à terre. On faisait ensuite une lieue environ, et l'on arrivait
dans un espace considérable qui produisait l'effet d'une forêt sombre
et touffue.
Dès que l'on mettait le pied dans l'allée principale, tout s'illuminait
à l'instant, et produisait l'effet d'un vaste incendie. Mais ce
n'était rien que des pièces d'artifice et des substances bitumineuses
entrelacées dans des rameaux de fer. Le néophyte devait traverser la
forêt, au prix de quelques brûlures, et y parvenait généralement.
Au delà se trouvait une rivière qu'il fallait traverser à la nage. A
peine en avait-il atteint le milieu, qu'une immense agitation des eaux,
déterminée par le mouvement de deux roues gigantesques, l'arrêtait et
le repoussait. Au moment où ses forces allaient s'épuiser, il voyait
paraître devant lui une échelle de fer qui semblait devoir le tirer du
danger de périr dans l'eau. Ceci était la troisième épreuve. A mesure
que l'initié posait un pied sur chaque échelon, celui qu'il venait de
quitter se détachait et tombait dans le fleuve. Cette situation pénible
se compliquait d'un vent épouvantable qui faisait trembler l'échelle et
le patient à la fois. Au moment où il allait perdre toutes ses forces,
il devait avoir la présence d'esprit de saisir deux anneaux d'acier
qui descendaient vers lui et auxquels il lui fallait rester suspendu
par les bras jusqu'à ce qu'il vît s'ouvrir une porte, à laquelle il
arrivait par un effort violent.
C'était la fin des quatre épreuves élémentaires. L'initié arrivait
alors dans le temple, tournait autour de la statue d'Isis, et se voyait
reçu et félicité par les prêtres.