XIII--LA JAVANAISE

Ab-el-Kérim nous avait quittés un instant pour répondre aux acheteurs

turcs; il revint à moi, et me dit qu'on était en train de faire

habiller les Abyssiniennes qu'il voulait montrer.

-Elles sont, dit-il, dans mon harem et traitées tout à fait comme les

personnes de ma famille; mes femmes les font manger avec elles. En

attendant, si vous voulez en voir de très-jeunes, on va en amener.

On ouvrit une porte, et une douzaine de petites filles cuivrées se

précipitèrent dans la cour comme des enfants en récréation. On les

laissa jouer sous la cage de l'escalier avec les canards et les

pintades, qui se baignaient dans la vasque d'une fontaine sculptée,

reste de la splendeur évanouie de l'okel.

Je contemplais ces jeunes filles aux yeux si grands et si noirs, vêtues

comme de petites sultanes, sans doute arrachées à leurs mères pour

satisfaire la débauche des riches habitants de la ville. Abdallah me

dit que plusieurs d'entre elles n'appartenaient pas au marchand, et

étaient mises en vente pour le compte de leurs parents, qui faisaient

exprès le voyage du Caire, et croyaient préparer ainsi à leurs enfants

la condition la plus heureuse.

--Sachez, du reste, ajouta t-il, qu'elles sont plus chères que les

femmes nubiles.

--_Queste fanciulle sono cucite[1]_ dit Abd-el-Kérim dans son italien

corrompu.

--Oh! l'on peut être tranquille et acheter avec confiance, observa

Abdallah d'un ton de connaisseur, les parents ont tout prévu.

--Eh bien, me disais-je en moi-même, je laisserai ces enfants à

d'autres; le musulman, qui vit selon sa loi, peut en toute conscience

répondre à Dieu du sort de ces pauvres petites âmes; mais, moi, si

j'achète une esclave, c'est avec la pensée qu'elle sera libre, même de

me quitter.

Abd-el-Kérim vint me rejoindre, et me fit monter dans la maison.

Abdallah resta discrètement an pied de l'escalier.

Dans une grande salle aux lambris sculptés qu'enrichissaient encore

des restes d'arabesques peintes et dorées, je vis rangées contre le

mur cinq femmes assez belles, dont le teint rappelait l'éclat du

bronze de Florence; leur figure était régulière, leur nez droit, leur

bouche petite; l'ovale parfait de leur tête, l'emmanchement gracieux

de leur col, la sérénité de leur physionomie leur donnaient l'air de

ces madones peintes d'Italie dont la couleur a jauni par le temps.

C'étaient des Abyssiniennes catholiques, des descendantes peut-être du

prêtre Jean ou de la reine Candace.

Le choix était difficile; elles se ressemblaient toutes, comme il

arrive dans ces races primitives. Abd-el-Kérim, me voyant indécis et

croyant qu'elles ne me plaisaient pas, en fit entrer une autre qui,

d'un pas indolent, alla prendre place près du mur.

Je poussai un cri d'enthousiasme; je venais de reconnaître l'œil en

amande, la paupière oblique des Javanaises, dont j'ai vu des peintures

en Hollande; comme carnation, cette femme appartenait évidemment à la

race jaune. Je ne sais quel goût de l'étrange et de l'imprévu, dont je

ne pus me défendre, me décida en sa faveur. Elle était fort belle, du

reste, et d'une solidité de formes qu'on ne craignait pas de laisser

admirer; l'éclat métallique de ses yeux, la blancheur de ses dents,

la distinction des mains et la longueur des cheveux d'un ton d'acajou

sombre, qu'on me fit voir en ôtant son tarbouch, ne laissaient rien à

objecter aux éloges qu'Abd-el-Kérim exprimait en s'écriant:

--_Bono! bono!_

Nous redescendîmes et nous causâmes, avec l'aide d'Abdallah. Cette

femme était arrivée la veille à la suite de la caravane, et n'était

chez Abd-el-Kérim que depuis ce temps. Elle avait été prise toute jeune

dans l'archipel indien par des corsaires de l'iman de Mascate.

--Mais, dis-je à Abdallah, si Abd-el-Kérim l'a mise hier avec ses

femmes....

--Eh bien? répondit le drogman en ouvrant des yeux étonnés.

Je vis que mon observation paraissait médiocre.

--Croyez-vous, dit Abdallah entrant enfin dans mon idée, que ses

femmes légitimes le laisseraient faire la cour à d'autres?... Et puis

un marchand, songez-y donc! Si cela se savait, il perdrait toute sa

clientèle.

C'était une bonne raison. Abdallah me jura de plus qu'Abd-el-Kérim,

comme bon musulman, avait dû passer la nuit en prières à la mosquée, vu

la solennité de la fête de Mahomet.

Il ne restait plus qu'à parler du prix. On demanda cinq bourses (six

cent vingt-cinq francs); j'eus l'idée d'offrir seulement quatre

bourses; mais, en songeant que c'était marchander une femme, ce

sentiment me parut bas. De plus, Abdallah me fit observer qu'un

marchand turc n'avait jamais deux prix.

Je demandai son nom.... J'achetais le nom aussi, naturellement.

--_Z'n'b'!_ dit Abd-el-Kérim.

--_Z'n'b'!_ répéta Abdallah avec un grand effort de contraction nasale.

Je ne pouvais pas comprendre que l'éternument de trois consonnes

représentât un nom. Il me fallut quelque temps pour deviner que cela

pouvait se prononcer Zeynab.

Nous quittâmes Abd-el-Kérim, après avoir donné des arrhes, pour aller

chercher la somme, qui reposait à mon compte chez un banquier du

quartier franc.

En traversant la place de l'Esbekieh, nous assistâmes à un spectacle

extraordinaire. Une grande foule était rassemblée pour voir la

cérémonie de la _dohza_. Le cheik ou l'émir de la caravane devait

passer à cheval sur le corps des derviches tourneurs et hurleurs qui

s'exerçaient depuis la veille autour des mâts et sous des tentes. Ces

malheureux s'étaient étendus à plat ventre sur le chemin de la maison

du cheik El-Bekry, chef de tous les derviches, située à l'extrémité sud

de la place, et formaient une chaussée humaine d'une soixantaine de

corps.

Cette cérémonie est regardée comme un miracle destiné à convaincre

les infidèles; aussi laisse-t-on volontiers les Francs se mettre aux

premières places. Un miracle public est devenu une chose assez rare,

depuis que l'homme s'est avisé, comme dit Henri Heine, de regarder

dans les manches du bon Dieu.... Mais celui-là, si c'en est un, est

incontestable. J'ai vu de mes yeux le vieux cheik des derviches,

couvert d'un benich blanc, avec un turban jaune, passer à cheval sur

les reins de soixante croyants pressés sans le moindre intervalle,

ayant les bras croisés sous leur tête. Le cheval était ferré. Ils se

relevèrent tous sur une ligne en chantant Allah!

Les esprits forts du quartier franc prétendent que c'est un phénomène

analogue à, celui qui faisait jadis supporter aux convulsionnaires

des coups de chenet dans l'estomac. L'exaltation où se mettent ces

gens développe une puissance nerveuse qui supprime le sentiment

et la douleur, et communique aux organes une force de résistance

extraordinaire.

Les musulmans n'admettent pas cette explication, et disent qu'on a

fait passer le cheval sur des verres et des bouteilles sans qu'il pût

rien casser.

Voilà ce que j'aurais voulu voir.

Il n'avait pas fallu moins qu'un tel spectacle pour me faire perdre

de vue un instant mon acquisition. Le soir même, je ramenais

triomphalement l'esclave voilée à ma maison du quartier cophte. Il

était temps, car c'était le dernier jour du délai que m'avait accordé

le cheik du quartier. Un domestique de l'okel la suivait avec un âne

chargé d'une grande caisse verte.

Abd-el-Kérim avait bien fait les choses. Il y avait dans le coffre deux

costumes complets.

--C'est à elle, me fit-il dire; cela lui vient d'un cheik de la Mecque

auquel elle a appartenu, et maintenant c'est à vous.

On ne peut pas voir certainement de procédé plus délicat.

[1] Il est difficile de rendre ou de traduire le sens de cette

observation.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 46 / 146 题