Je sortis enfin de chez le barbier, transfiguré, ravi, fier de ne plus
souiller une ville pittoresque de l'aspect d'un paletot-sac et d'un
chapeau rond. Ce dernier ajustement paraît si ridicule aux Orientaux,
que, dans les écoles, on conserve toujours un chapeau de France pour en
coiffer les enfants ignorants on indociles: c'est le bonnet d'âne de
l'écolier turc.
Il s'agissait pour le moment d'aller voir l'entrée des pèlerins,
qui s'opérait depuis le commencement du jour, mais qui devait durer
jusqu'au soir. Ce n'est pas peu de chose que trente mille personnes
environ venant tout à coup enfler la population du Caire; aussi les
rues des quartiers musulmans étaient-elles encombrées. Nous parvînmes
à gagner Bab-el-Fotouh, c'est-à-dire la porte de la Victoire. Toute
la longue rue qui y mène était garnie de spectateurs que les troupes
faisaient ranger. Le son des trompettes, des cymbales et des tambours
réglait la marche du cortége, où les diverses nations et sectes se
distinguaient par des trophées et des drapeaux. Pour moi, j'étais en
proie à la préoccupation d'un vieil opéra bien célèbre au temps de
l'Empire; je fredonnais la _Marche des chameaux_, et je m'attendais
toujours à voir paraître le brillant Saint-Phar. Les longues files
de dromadaires attachés les unes derrière les autres, et montés par
des Bédouins aux longs fusils, se suivaient cependant avec, quelque
monotonie, et ce ne fut que dans la campagne que nous pûmes saisir
l'ensemble d'un spectacle unique au monde.
C'était comme une nation en marche qui venait se fondre dans un peuple
immense, garnissant à droite les mamelons voisins du Mokatam, à gauche
les milliers d'édifices ordinairement déserts de la Ville des Morts;
le faîte crénelé des murs et des tours de Saladin, rayés de bandes
jaunes et rouges, fourmillait aussi de spectateurs; il n'y avait plus
là de quoi penser à l'Opéra ni à la fameuse caravane que Bonaparte vint
recevoir et fêter à cette même porte de la Victoire. Il me semblait
que les siècles remontaient encore en arrière, et que j'assistais
à une scène du temps des croisades. Des escadrons de la garde du
vice-roi espacés dans la foule, avec leurs cuirasses étincelantes et
leurs casques chevaleresques, complétaient cette illusion. Plus loin
encore, dans la plaine où serpente le Calish, on voyait des milliers
de tentes bariolées, où les pèlerins s'arrêtaient pour se rafraîchir;
les danseurs et les chanteurs ne manquaient pas non plus à la fête, et
tous les musiciens du Caire rivalisaient de bruit avec les sonneurs de
trompe et les timbaliers du cortège, orchestre monstrueux juché sur des
chameaux.
On ne pouvait rien voir de plus barbu, de plus hérissé et de plus
farouche que l'immense cohue des Moghrabins, composée des gens de
Tunis, de Tripoli, de Maroc et aussi de nos _compatriotes_ d'Alger.
L'entrée des Cosaques à Paris en 1814 n'en donnerait qu'une faible
idée. C'était aussi parmi eux que se distinguaient les plus nombreuses
confréries de santons et de derviches, qui hurlaient toujours avec
enthousiasme leurs cantiques d'amour entremêlés du nom d'Allah.
Les drapeaux de mille couleurs, les hampes chargées d'attributs et
d'armures, et çà et là les émirs et les cheiks en habits somptueux, aux
chevaux caparaçonnés, ruisselants d'or et de pierreries, ajoutaient à
cette marche un peu désordonnée tout l'éclat que l'on peut imaginer.
C'était aussi une chose fort pittoresque que les nombreux palanquins
des femmes, appareils singuliers, figurant un lit surmonté d'une
tente et posé en travers sur le dos d'un chameau. Des ménages entiers
semblaient groupés à l'aise avec enfants et mobilier dans ces
pavillons, garnis de tentures brillantes pour la plupart.
Vers les deux tiers de la journée, le bruit des canons de la
citadelle, les acclamations et les trompettes annoncèrent que le
_Mahmil_, espèce d'arche sainte qui renferme la robe de drap d'or de
Mahomet, était arrivé en vue de la ville. La plus belle partie de la
caravane, les cavaliers les plus magnifiques, les santons les plus
enthousiastes, l'aristocratie du turban, signalée par la couleur verte,
entourait ce palladium de l'islam. Sept ou huit dromadaires venaient
à la file, ayant la tête si richement ornée et empanachée, couverts
de harnais et de tapis si éclatants, que, sous ces ajustements qui
déguisaient leurs formes, ils avaient l'air des salamandres ou des
dragons qui servent de monture aux fées. Les premiers portaient de
jeunes timbaliers aux bras nus, qui levaient et laissaient tomber
leurs baguettes d'or du milieu d'une gerbe de drapeaux flottants
disposés autour de la selle. Ensuite venait un vieillard symbolique
à longue barbe blanche, couronné de feuillages, assis sur une espèce
de char doré, toujours à dos de chameau, puis le Mahmil, se composant
d'un riche pavillon en forme de tente carrée, couvert d'inscriptions
brodées, surmonté au sommet et à ses quatre angles d'énormes boules
d'argent.
De temps en temps, le Mahmil s'arrêtait, et toute la foule se
prosternait dans la poussière, en courbant le front sur les mains. Une
escorte de cavasses avait grand'peine à repousser les nègres, qui, plus
fanatiques que les autres musulmans, aspiraient à se faire écraser par
les chameaux; de larges volées de coups de bâton leur conféraient du
moins une certaine portion de martyre. Quant aux santons, espèces de
saints plus enthousiastes encore que les derviches et d'une orthodoxie
moins reconnue, on en voyait plusieurs qui se perçaient les joues avec
de longues pointes et marchaient ainsi couverts de sang; d'autres
dévoraient des serpents vivants, et d'autres encore se remplissaient
la bouche de charbons allumés. Les femmes ne prenaient que peu de part
à ces pratiques, et l'on distinguait seulement, dans la foule des
pèlerins, des troupes d'almées attachées à la caravane qui chantaient à
l'unisson leurs longues complaintes gutturales, et ne craignaient pas
de montrer sans voile leur visage tatoué de bleu et de rouge et leur
nez percé de lourds anneaux.
Nous nous mêlâmes, le peintre et moi, à la foule variée qui suivait le
Mahmil, criant: «Allah!» comme les autres aux diverses stations des
chameaux sacrés, lesquels, balançant majestueusement leur tête parée,
semblaient ainsi bénir la foule avec leur long col recourbé et leurs
hennissements étranges. A l'entrée de la ville, les salves de canon
recommencèrent, et l'on prît le chemin de la citadelle à travers les
rues, pendant que la caravane continuait d'emplir le Caire de ses
trente mille fidèles, qui avaient le droit désormais de prendre le
titre d'_hadjis_.
On ne tarda pas à gagner les grands bazars et cette immense rue
Salahieh, où les mosquées d'El-Hazar, d'El-Moyed et du Moristan
étalent leurs merveilles d'architecture et lancent au ciel des gerbes
de minarets entremêlés de coupoles. A mesure que l'on passait devant
chaque mosquée, le cortège s'amoindrissait d'une partie des pèlerins,
et des montagnes de babouches se formaient aux portes, chacun n'entrant
que les pieds nus. Cependant le Mahmil ne s'arrêtait pas; il s'engagea
dans les rues étroites qui montent à la citadelle, et y entra par la
porte du Nord, au milieu des troupes rassemblées et aux acclamations
du peuple réuni sur la place de Roumelieh. Ne pouvant pénétrer dans
l'enceinte du palais de Méhémet-Ali, palais neuf, bâti à la turque et
d'un assez médiocre effet, je me rendis sur la terrasse, d'où l'on
domine tout le Caire. On ne peut rendre que faiblement l'effet de cette
perspective, l'une des plus belles du monde; ce qui surtout saisit
l'œil sur le premier plan, c'est l'immense développement de la mosquée
du sultan Hassan, rayée et bariolée de rouge, et qui conserve encore
les traces de la mitraille française depuis la fameuse révolte du
Caire. La ville occupe devant vous tout l'horizon, qui se termine aux
verts ombrages de Choubrah; à droite, c'est toujours la longue cité
des tombeaux musulmans, la campagne d'Héliopolis et la vaste plaine du
désert arabique, interrompue par la chaîne du Mokatam; à gauche, le
cours du Nil aux eaux rougeâtres, avec sa maigre bordure de dattiers
et de sycomores; Boulaq au bord du fleuve, servant de port au Caire,
qui en est éloigné d'une demi-lieue; l'île de Roddah, verte et fleurie,
cultivée en jardin anglais et terminée par le bâtiment du Nilomètre,
en face des riantes maisons de campagne de Gizèh; au delà, enfin, les
pyramides, posées sur les derniers versants de la chaîne libyque,
et, vers le sud encore, à Saccarah, d'autres pyramides entremêlées
d'hypogées; plus loin, la forêt de palmiers qui couvre les ruines de
Memphis, et, sur la rive opposée du fleuve, en revenant vers la ville,
le vieux Caire, bâti par Amrou à la place de l'ancienne Babylone
d'Égypte, à moitié caché par les arches d'un immense aqueduc, au pied
duquel s'ouvre le Calish, qui côtoie la plaine des tombeaux de Karafeh.
Voilà l'immense panorama qu'animait l'aspect d'un peuple en fête
fourmillant sur les places et parmi les campagnes voisines. Mais déjà
la nuit était proche, et le soleil avait plongé son front dans les
sables de ce long ravin du désert d'Ammon que les Arabes appellent _mer
sans eau_; on ne distinguait plus au loin que le cours du Nil, où des
milliers de canges traçaient des réseaux argentés comme aux fêtes des
Ptolémées. Il faut redescendre, il faut détourner ses regards de cette
antiquité muette dont un sphinx, à demi disparu dans les sables, garde
les secrets éternels; voyons si les splendeurs et les croyances de
l'islam repeupleront suffisamment la double solitude du désert et des
tombes, ou s'il faut pleurer encore sur un poétique passé qui s'en va.
Ce moyen âge arabe, en retard de trois siècles, est-il prêt à crouler
à son tour, comme a fait l'antiquité grecque, au pied insoucieux des
monuments de Pharaon?
Hélas! en me retournant, j'apercevais au-dessus de ma tête les
dernières colonnes rouges du vieux palais de Saladin. Sur les débris de
cette architecture éblouissante de hardiesse et de grâce, mais frêle et
passagère, comme celle des génies, on a bâti récemment une construction
carrée, toute de marbre et d'albâtre, du reste sans élégance et sans
caractère, qui a l'air d'un marché aux grains, et qu'on prétend devoir
être une mosquée. Ce sera une mosquée en effet, comme la Madeleine est
une église: les architectes modernes ont toujours la précaution de
bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre chose quand on ne
croira plus en lui.
Cependant le gouvernement paraissait avoir célébré l'arrivée du Mahmil
à la satisfaction générale; le pacha et sa famille avaient reçu
respectueusement la robe du prophète rapportée de la Mecque, l'eau
sacrée du puits de Zemzem et autres ingrédients du pèlerinage; on
avait montré la robe au peuple à la porte d'une petite mosquée située
derrière le palais, et déjà l'illumination de la ville produisait
un effet magnifique du haut de la plate-forme. Les grands édifices
ravivaient au loin, par des illuminations, leurs lignes d'architecture
perdues dans l'ombre; des chapelets de lumières ceignaient les dômes
des mosquées, et les minarets revêtaient de nouveau ces colliers
lumineux que j'avais remarqués déjà; des versets du Coran brillaient
sur le front des édifices, tracés partout en verres de couleur. Je
me hâtai, après avoir admiré ce spectacle, de gagner la place de
l'Esbekieh, où se passait la plus belle partie de la fête.
Les quartiers voisins resplendissaient de l'éclat des boutiques; les
pâtissiers, les frituriers et les marchands de fruits avaient envahi
tous les rez-de-chaussée; les confiseurs étalaient des merveilles de
sucrerie sous forme d'édifices, d'animaux et autres fantaisies. Les
pyramides et les girandoles de lumières éclairaient tout comme en plein
jour; de plus, on promenait sur des cordes tendues de distance en
distance de petits vaisseaux illuminés, souvenir peut-être des fêtes
Isiaques, conservé comme tant d'autres par le bon peuple égyptien. Les
pèlerins, vêtus de blanc pour la plupart et plus hâlés que les gens du
Caire, recevaient partout une hospitalité fraternelle. C'est au midi
de la place, dans la partie qui touche au quartier franc, qu'avaient
lieu les principales réjouissances; des tentes étaient élevées partout,
non-seulement pour les cafés, mais aussi pour les _zikr_ ou réunions
de chanteurs dévots; de grands mâts pavoisés et supportant des lustres
servaient aux exercices des derviches tourneurs, qu'il ne faut pas
confondre avec les hurleurs, chacun ayant sa manière d'arriver à cet
état d'enthousiasme qui leur procure des visions et des extases: c'est
autour des mâts que les premiers tournaient sur eux-mêmes en criant
seulement d'un ton étouffé: _Allah zheyt_! c'est-à-dire: «Dieu vivant!»
Ces mâts, dressés au nombre de quatre sur la même ligne, s'appellent
_sârys_. Ailleurs, la foule se pressait pour voir des jongleurs,
des danseurs de corde, ou pour écouter les rapsodes (_sehayërs_)
qui récitent des portions du roman d'_Abou-Zeyd_. Ces narrations se
poursuivent chaque soir dans les cafés de la ville, et sont toujours,
comme nos feuilletons de journaux, interrompues à l'endroit le plus
saillant, afin de ramener le lendemain au même café des habitués avides
de péripéties nouvelles.
Les balançoires, les jeux d'adresse, les _caragheuz_ les plus variés
sous forme de marionnettes on d'ombres chinoises, achevaient d'animer
cette fête foraine, qui devait se renouveler deux jours encore
pour l'anniversaire de la naissance de Mahomet que l'on appelle
_El-Mouled-en-Neby_.
Le lendemain, dès le point du jour, je partais avec Abdallah pour le
bazar d'esclaves situé dans le quartier Soukel-Ezzi. J'avais choisi
un fort bel âne rayé comme un zèbre, et arrangé mon nouveau costume
avec quelque coquetterie. Parce qu'on va acheter des femmes, ce n'est
point une raison de leur faire peur. Les rires dédaigneux des négresses
m'avaient donné cette leçon.