XI--LA CARAVANE DE LA MECQUE

Je sortis enfin de chez le barbier, transfiguré, ravi, fier de ne plus

souiller une ville pittoresque de l'aspect d'un paletot-sac et d'un

chapeau rond. Ce dernier ajustement paraît si ridicule aux Orientaux,

que, dans les écoles, on conserve toujours un chapeau de France pour en

coiffer les enfants ignorants on indociles: c'est le bonnet d'âne de

l'écolier turc.

Il s'agissait pour le moment d'aller voir l'entrée des pèlerins,

qui s'opérait depuis le commencement du jour, mais qui devait durer

jusqu'au soir. Ce n'est pas peu de chose que trente mille personnes

environ venant tout à coup enfler la population du Caire; aussi les

rues des quartiers musulmans étaient-elles encombrées. Nous parvînmes

à gagner Bab-el-Fotouh, c'est-à-dire la porte de la Victoire. Toute

la longue rue qui y mène était garnie de spectateurs que les troupes

faisaient ranger. Le son des trompettes, des cymbales et des tambours

réglait la marche du cortége, où les diverses nations et sectes se

distinguaient par des trophées et des drapeaux. Pour moi, j'étais en

proie à la préoccupation d'un vieil opéra bien célèbre au temps de

l'Empire; je fredonnais la _Marche des chameaux_, et je m'attendais

toujours à voir paraître le brillant Saint-Phar. Les longues files

de dromadaires attachés les unes derrière les autres, et montés par

des Bédouins aux longs fusils, se suivaient cependant avec, quelque

monotonie, et ce ne fut que dans la campagne que nous pûmes saisir

l'ensemble d'un spectacle unique au monde.

C'était comme une nation en marche qui venait se fondre dans un peuple

immense, garnissant à droite les mamelons voisins du Mokatam, à gauche

les milliers d'édifices ordinairement déserts de la Ville des Morts;

le faîte crénelé des murs et des tours de Saladin, rayés de bandes

jaunes et rouges, fourmillait aussi de spectateurs; il n'y avait plus

là de quoi penser à l'Opéra ni à la fameuse caravane que Bonaparte vint

recevoir et fêter à cette même porte de la Victoire. Il me semblait

que les siècles remontaient encore en arrière, et que j'assistais

à une scène du temps des croisades. Des escadrons de la garde du

vice-roi espacés dans la foule, avec leurs cuirasses étincelantes et

leurs casques chevaleresques, complétaient cette illusion. Plus loin

encore, dans la plaine où serpente le Calish, on voyait des milliers

de tentes bariolées, où les pèlerins s'arrêtaient pour se rafraîchir;

les danseurs et les chanteurs ne manquaient pas non plus à la fête, et

tous les musiciens du Caire rivalisaient de bruit avec les sonneurs de

trompe et les timbaliers du cortège, orchestre monstrueux juché sur des

chameaux.

On ne pouvait rien voir de plus barbu, de plus hérissé et de plus

farouche que l'immense cohue des Moghrabins, composée des gens de

Tunis, de Tripoli, de Maroc et aussi de nos _compatriotes_ d'Alger.

L'entrée des Cosaques à Paris en 1814 n'en donnerait qu'une faible

idée. C'était aussi parmi eux que se distinguaient les plus nombreuses

confréries de santons et de derviches, qui hurlaient toujours avec

enthousiasme leurs cantiques d'amour entremêlés du nom d'Allah.

Les drapeaux de mille couleurs, les hampes chargées d'attributs et

d'armures, et çà et là les émirs et les cheiks en habits somptueux, aux

chevaux caparaçonnés, ruisselants d'or et de pierreries, ajoutaient à

cette marche un peu désordonnée tout l'éclat que l'on peut imaginer.

C'était aussi une chose fort pittoresque que les nombreux palanquins

des femmes, appareils singuliers, figurant un lit surmonté d'une

tente et posé en travers sur le dos d'un chameau. Des ménages entiers

semblaient groupés à l'aise avec enfants et mobilier dans ces

pavillons, garnis de tentures brillantes pour la plupart.

Vers les deux tiers de la journée, le bruit des canons de la

citadelle, les acclamations et les trompettes annoncèrent que le

_Mahmil_, espèce d'arche sainte qui renferme la robe de drap d'or de

Mahomet, était arrivé en vue de la ville. La plus belle partie de la

caravane, les cavaliers les plus magnifiques, les santons les plus

enthousiastes, l'aristocratie du turban, signalée par la couleur verte,

entourait ce palladium de l'islam. Sept ou huit dromadaires venaient

à la file, ayant la tête si richement ornée et empanachée, couverts

de harnais et de tapis si éclatants, que, sous ces ajustements qui

déguisaient leurs formes, ils avaient l'air des salamandres ou des

dragons qui servent de monture aux fées. Les premiers portaient de

jeunes timbaliers aux bras nus, qui levaient et laissaient tomber

leurs baguettes d'or du milieu d'une gerbe de drapeaux flottants

disposés autour de la selle. Ensuite venait un vieillard symbolique

à longue barbe blanche, couronné de feuillages, assis sur une espèce

de char doré, toujours à dos de chameau, puis le Mahmil, se composant

d'un riche pavillon en forme de tente carrée, couvert d'inscriptions

brodées, surmonté au sommet et à ses quatre angles d'énormes boules

d'argent.

De temps en temps, le Mahmil s'arrêtait, et toute la foule se

prosternait dans la poussière, en courbant le front sur les mains. Une

escorte de cavasses avait grand'peine à repousser les nègres, qui, plus

fanatiques que les autres musulmans, aspiraient à se faire écraser par

les chameaux; de larges volées de coups de bâton leur conféraient du

moins une certaine portion de martyre. Quant aux santons, espèces de

saints plus enthousiastes encore que les derviches et d'une orthodoxie

moins reconnue, on en voyait plusieurs qui se perçaient les joues avec

de longues pointes et marchaient ainsi couverts de sang; d'autres

dévoraient des serpents vivants, et d'autres encore se remplissaient

la bouche de charbons allumés. Les femmes ne prenaient que peu de part

à ces pratiques, et l'on distinguait seulement, dans la foule des

pèlerins, des troupes d'almées attachées à la caravane qui chantaient à

l'unisson leurs longues complaintes gutturales, et ne craignaient pas

de montrer sans voile leur visage tatoué de bleu et de rouge et leur

nez percé de lourds anneaux.

Nous nous mêlâmes, le peintre et moi, à la foule variée qui suivait le

Mahmil, criant: «Allah!» comme les autres aux diverses stations des

chameaux sacrés, lesquels, balançant majestueusement leur tête parée,

semblaient ainsi bénir la foule avec leur long col recourbé et leurs

hennissements étranges. A l'entrée de la ville, les salves de canon

recommencèrent, et l'on prît le chemin de la citadelle à travers les

rues, pendant que la caravane continuait d'emplir le Caire de ses

trente mille fidèles, qui avaient le droit désormais de prendre le

titre d'_hadjis_.

On ne tarda pas à gagner les grands bazars et cette immense rue

Salahieh, où les mosquées d'El-Hazar, d'El-Moyed et du Moristan

étalent leurs merveilles d'architecture et lancent au ciel des gerbes

de minarets entremêlés de coupoles. A mesure que l'on passait devant

chaque mosquée, le cortège s'amoindrissait d'une partie des pèlerins,

et des montagnes de babouches se formaient aux portes, chacun n'entrant

que les pieds nus. Cependant le Mahmil ne s'arrêtait pas; il s'engagea

dans les rues étroites qui montent à la citadelle, et y entra par la

porte du Nord, au milieu des troupes rassemblées et aux acclamations

du peuple réuni sur la place de Roumelieh. Ne pouvant pénétrer dans

l'enceinte du palais de Méhémet-Ali, palais neuf, bâti à la turque et

d'un assez médiocre effet, je me rendis sur la terrasse, d'où l'on

domine tout le Caire. On ne peut rendre que faiblement l'effet de cette

perspective, l'une des plus belles du monde; ce qui surtout saisit

l'œil sur le premier plan, c'est l'immense développement de la mosquée

du sultan Hassan, rayée et bariolée de rouge, et qui conserve encore

les traces de la mitraille française depuis la fameuse révolte du

Caire. La ville occupe devant vous tout l'horizon, qui se termine aux

verts ombrages de Choubrah; à droite, c'est toujours la longue cité

des tombeaux musulmans, la campagne d'Héliopolis et la vaste plaine du

désert arabique, interrompue par la chaîne du Mokatam; à gauche, le

cours du Nil aux eaux rougeâtres, avec sa maigre bordure de dattiers

et de sycomores; Boulaq au bord du fleuve, servant de port au Caire,

qui en est éloigné d'une demi-lieue; l'île de Roddah, verte et fleurie,

cultivée en jardin anglais et terminée par le bâtiment du Nilomètre,

en face des riantes maisons de campagne de Gizèh; au delà, enfin, les

pyramides, posées sur les derniers versants de la chaîne libyque,

et, vers le sud encore, à Saccarah, d'autres pyramides entremêlées

d'hypogées; plus loin, la forêt de palmiers qui couvre les ruines de

Memphis, et, sur la rive opposée du fleuve, en revenant vers la ville,

le vieux Caire, bâti par Amrou à la place de l'ancienne Babylone

d'Égypte, à moitié caché par les arches d'un immense aqueduc, au pied

duquel s'ouvre le Calish, qui côtoie la plaine des tombeaux de Karafeh.

Voilà l'immense panorama qu'animait l'aspect d'un peuple en fête

fourmillant sur les places et parmi les campagnes voisines. Mais déjà

la nuit était proche, et le soleil avait plongé son front dans les

sables de ce long ravin du désert d'Ammon que les Arabes appellent _mer

sans eau_; on ne distinguait plus au loin que le cours du Nil, où des

milliers de canges traçaient des réseaux argentés comme aux fêtes des

Ptolémées. Il faut redescendre, il faut détourner ses regards de cette

antiquité muette dont un sphinx, à demi disparu dans les sables, garde

les secrets éternels; voyons si les splendeurs et les croyances de

l'islam repeupleront suffisamment la double solitude du désert et des

tombes, ou s'il faut pleurer encore sur un poétique passé qui s'en va.

Ce moyen âge arabe, en retard de trois siècles, est-il prêt à crouler

à son tour, comme a fait l'antiquité grecque, au pied insoucieux des

monuments de Pharaon?

Hélas! en me retournant, j'apercevais au-dessus de ma tête les

dernières colonnes rouges du vieux palais de Saladin. Sur les débris de

cette architecture éblouissante de hardiesse et de grâce, mais frêle et

passagère, comme celle des génies, on a bâti récemment une construction

carrée, toute de marbre et d'albâtre, du reste sans élégance et sans

caractère, qui a l'air d'un marché aux grains, et qu'on prétend devoir

être une mosquée. Ce sera une mosquée en effet, comme la Madeleine est

une église: les architectes modernes ont toujours la précaution de

bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre chose quand on ne

croira plus en lui.

Cependant le gouvernement paraissait avoir célébré l'arrivée du Mahmil

à la satisfaction générale; le pacha et sa famille avaient reçu

respectueusement la robe du prophète rapportée de la Mecque, l'eau

sacrée du puits de Zemzem et autres ingrédients du pèlerinage; on

avait montré la robe au peuple à la porte d'une petite mosquée située

derrière le palais, et déjà l'illumination de la ville produisait

un effet magnifique du haut de la plate-forme. Les grands édifices

ravivaient au loin, par des illuminations, leurs lignes d'architecture

perdues dans l'ombre; des chapelets de lumières ceignaient les dômes

des mosquées, et les minarets revêtaient de nouveau ces colliers

lumineux que j'avais remarqués déjà; des versets du Coran brillaient

sur le front des édifices, tracés partout en verres de couleur. Je

me hâtai, après avoir admiré ce spectacle, de gagner la place de

l'Esbekieh, où se passait la plus belle partie de la fête.

Les quartiers voisins resplendissaient de l'éclat des boutiques; les

pâtissiers, les frituriers et les marchands de fruits avaient envahi

tous les rez-de-chaussée; les confiseurs étalaient des merveilles de

sucrerie sous forme d'édifices, d'animaux et autres fantaisies. Les

pyramides et les girandoles de lumières éclairaient tout comme en plein

jour; de plus, on promenait sur des cordes tendues de distance en

distance de petits vaisseaux illuminés, souvenir peut-être des fêtes

Isiaques, conservé comme tant d'autres par le bon peuple égyptien. Les

pèlerins, vêtus de blanc pour la plupart et plus hâlés que les gens du

Caire, recevaient partout une hospitalité fraternelle. C'est au midi

de la place, dans la partie qui touche au quartier franc, qu'avaient

lieu les principales réjouissances; des tentes étaient élevées partout,

non-seulement pour les cafés, mais aussi pour les _zikr_ ou réunions

de chanteurs dévots; de grands mâts pavoisés et supportant des lustres

servaient aux exercices des derviches tourneurs, qu'il ne faut pas

confondre avec les hurleurs, chacun ayant sa manière d'arriver à cet

état d'enthousiasme qui leur procure des visions et des extases: c'est

autour des mâts que les premiers tournaient sur eux-mêmes en criant

seulement d'un ton étouffé: _Allah zheyt_! c'est-à-dire: «Dieu vivant!»

Ces mâts, dressés au nombre de quatre sur la même ligne, s'appellent

_sârys_. Ailleurs, la foule se pressait pour voir des jongleurs,

des danseurs de corde, ou pour écouter les rapsodes (_sehayërs_)

qui récitent des portions du roman d'_Abou-Zeyd_. Ces narrations se

poursuivent chaque soir dans les cafés de la ville, et sont toujours,

comme nos feuilletons de journaux, interrompues à l'endroit le plus

saillant, afin de ramener le lendemain au même café des habitués avides

de péripéties nouvelles.

Les balançoires, les jeux d'adresse, les _caragheuz_ les plus variés

sous forme de marionnettes on d'ombres chinoises, achevaient d'animer

cette fête foraine, qui devait se renouveler deux jours encore

pour l'anniversaire de la naissance de Mahomet que l'on appelle

_El-Mouled-en-Neby_.

Le lendemain, dès le point du jour, je partais avec Abdallah pour le

bazar d'esclaves situé dans le quartier Soukel-Ezzi. J'avais choisi

un fort bel âne rayé comme un zèbre, et arrangé mon nouveau costume

avec quelque coquetterie. Parce qu'on va acheter des femmes, ce n'est

point une raison de leur faire peur. Les rires dédaigneux des négresses

m'avaient donné cette leçon.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 44 / 146 题