Le barbarin qu'Abdallah avait mis à sa place, un peu jaloux peut-être
de l'assiduité du juif et de son wékil, m'amena un jeune homme fort
bien vêtu, parlant italien et nommé Mahomet, qui avait à me proposer un
mariage tout à fait relevé.
--Pour celui-là, me dit-il, c'est devant le consul. Ce sont des gens
riches, et la fille n'a que douze ans.
--Elle est un peu jeune pour moi; mais il parait qu'ici c'est le seul
âge où l'on ne risque pas de les trouver veuves ou divorcées.
--_Signor, è vero!_ ils sont très-impatients de vous voir, car vous
occupez une maison où il y a eu des Anglais; on a donc une bonne
opinion de votre rang. J'ai dit que vous étiez un général.
--Mais je ne suis pas général.
--Allons donc! vous n'êtes pas un ouvrier, ni un négociant. Vous ne
faites rien?
--Pas grand'chose.
--Eh bien, cela représente ici au moins le grade d'un _myrliva_
(général).
Je savais déjà qu'en effet au Caire, comme en Russie, on classait
toutes les positions d'après les grades militaires. Il est à Paris des
écrivains pour qui c'eût été une mince distinction que d'être assimilés
à un général égyptien; moi, je ne pouvais voir là qu'une amplification
orientale. Nous montons sur des ânes et nous nous dirigeons vers le
Mousky. Mahomet frappe à une maison d'assez bonne apparence. Une
négresse ouvre la porte et pousse des cris de joie; une autre esclave
noire se penche avec curiosité sur la balustrade de l'escalier, frappe
des mains en riant très-haut, et j'entends retentir des conversations
où je devinais seulement qu'il était question du _myrliva_ annoncé.
Au premier étage, je trouve un personnage proprement vêtu, ayant un
turban de cachemire, qui me fait asseoir et me présente un grand
jeune homme comme son fils. C'était le père. Dans le même instant
entre une femme d'une trentaine d'années encore jolie; on apporte du
café et des pipes, et j'apprends par l'interprète qu'ils étaient de la
Haute Égypte, ce qui donnait au père le droit d'avoir un turban blanc.
Un instant après, la jeune fille arrive suivie des négresses qui se
tiennent en dehors de la porte; elle leur prend des mains un plateau,
et nous sert des confitures dans un pot de cristal où l'on puise avec
des cuillers de vermeil. Elle était si petite et si mignonne, que je
ne pouvais concevoir qu'on songeât à la marier. Ses traits n'étaient
pas encore bien formés; mais elle ressemblait tellement à sa mère,
qu'on pouvait se rendre compte, d'après la figure de cette dernière,
du caractère futur de sa beauté. On l'envoyait aux écoles du quartier
franc, et elle savait déjà quelques mots d'italien. Toute cette famille
me semblait si respectable, que je regrettais de m'y être présenté sans
intentions tout à fait sérieuses. Ils me firent mille honnêtetés, et
je les quittai en promettant une réponse prompte. Il y avait de quoi
mûrement réfléchir.
Le surlendemain était le jour de la Pâque juive, qui correspond à
notre dimanche des Rameaux. Au lieu de buis, comme en Europe, tous les
chrétiens portaient le rameau biblique, et les rues étaient pleines
d'enfants qui se partageaient la dépouille des palmiers. Je traversais,
pour me rendre au quartier franc, le jardin de Rosette, qui est la
plus charmante promenade du Caire. C'est une verte oasis au milieu des
maisons poudreuses, sur la limite du quartier cophte et du Mousky.
Deux maisons de consuls et celle du docteur Clot-Bey ceignent un côté
de cette retraite; les maisons franques qui bordent l'impasse Waghorn
s'étendent à l'autre extrémité; l'intervalle est assez considérable
pour présenter à l'œil un horizon touffu de dattiers, d'orangers et de
sycomores.
Il n'est pas facile de trouver le chemin de cet Éden mystérieux,
qui n'a point de porte publique. On traverse la maison du consul de
Sardaigne en donnant à ses gens quelques paras, et l'on se trouve au
milieu de vergers et de parterres dépendant des maisons voisines. Un
sentier qui les divise aboutit à une sorte de petite ferme entourée de
grillages où se promènent plusieurs girafes que le docteur Clot-Bey
fait élever par des Nubiens. Un bois d'orangers fort épais s'étend
plus loin à gauche de la route; à droite sont plantés des mûriers
entre lesquels on cultive du maïs. Ensuite le chemin tourne, et le
vaste espace qu'on aperçoit de ce côté se termine par un rideau de
palmiers entremêlés de bananiers, avec leurs longues feuilles d'un
vert éclatant. Il y a là un pavillon soutenu par de hauts piliers,
qui recouvre un bassin carré autour duquel des compagnies de femmes
viennent souvent se reposer et chercher la fraîcheur. Le vendredi, ce
sont des musulmanes, toujours voilées le plus possible; le samedi, des
juives; le dimanche, des chrétiennes. Ces deux derniers jours, les
voiles sont un peu moins discrets; beaucoup de femmes font étendre des
tapis près du bassin par leurs esclaves, et se font servir des fruits
et des pâtisseries. Le passant peut s'asseoir dans le pavillon même
sans qu'une retraite farouche l'avertisse de son indiscrétion, ce qui
arrive quelquefois le vendredi, jour des Turques.
Je passais près de là, lorsqu'un garçon de bonne mine vient à moi d'un
air joyeux; je reconnais le frère de ma dernière prétendue. J'étais
seul. Il me fait quelques signes que je ne comprends pas, et finit par
m'engager, au moyen d'une pantomime plus claire, à l'attendre dans
le pavillon. Dix minutes après, la porte de l'un des petits jardins
bordant les maisons s'ouvre et donne passage à deux femmes que le jeune
homme amène, et qui viennent prendre place près du bassin en levant
leurs voiles. C'étaient sa mère et sa sœur. Leur maison donnait sur la
promenade du côté opposé à celui où j'y étais entré l'avant-veille.
Après les premiers saluts affectueux, nous voilà à nous regarder et à
prononcer des mots au hasard en souriant de notre mutuelle ignorance.
La petite fille ne disait rien, sans doute par réserve; mais, me
souvenant qu'elle apprenait l'italien, j'essaye quelques mots de cette
langue, auxquels elle répond avec l'accent guttural des Arabes, ce qui
rend l'entretien fort peu clair.
Je tâchais d'exprimer ce qu'il y avait de singulier dans la
ressemblance des deux femmes. L'une était la miniature de l'autre.
Les traits vagues encore de l'enfant se dessinaient mieux chez la
mère; on pouvait prévoir entre ces deux âges une saison charmante
qu'il serait doux de voir fleurir. Il y avait près de nous un tronc de
palmier renversé depuis peu de jours par le vent, et dont les rameaux
trempaient dans l'extrémité du bassin. Je le montrai du doigt en disant:
--_Oggi è il giornodelle palme._
Or, les fêtes cophtes, se réglant sur le calendrier primitif de
l'Église, ne tombent pas en même temps que les nôtres. Toutefois la
petite fille alla cueillir un rameau qu'elle garda à la main, et dit:
--_Io cosi sono Roumi_. (Moi, comme cela, je suis Romaine!)
Au point de vue des Égyptiens, tous les Francs sont des _Romains_. Je
pouvais donc prendre cela pour un compliment et pour une allusion au
futur mariage.... O Hymen, Hyménée! je t'ai vu ce jour-là de bien près!
Tu ne dois être sans doute, selon nos idées européennes, qu'un frère
puiné de l'Amour. Pourtant ne serait il pas charmant de voir grandir et
se développer près de soi l'épouse que l'on s'est choisie, de remplacer
quelque temps le père avant d'être l'amant!... Mais pour le mari quel
danger!
En sortant du jardin, je sentais le besoin de consulter mes amis du
Caire. J'allai voir Soliman-Aga.
--Mariez-vous donc de par Dieu! me dit-il, comme Pantagruel à Panurge.
J'allai de là chez le peintre de l'hôtel _Domergue_, qui me cria de
toute sa voix de sourd:
--Si c'est devant le consul,... ne vous mariez pas!
Il y a, quoi qu'on fasse, un certain préjugé religieux qui domine
l'Européen en Orient, du moins dans les circonstances graves. Faire
un mariage _à la cophte_, comme on dit au Caire, ce n'est rien que
de fort simple; mais le faire avec une toute jeune enfant, qu'on
vous livre pour ainsi dire, et qui contracte un lien illusoire pour
vous-même, c'est une grave responsabilité morale assurément.
Comme je m'abandonnais à ces sentiments délicats, je vis arriver
Abdallah revenu de Suez; j'exposai ma situation.
--Je m'étais bien douté, s'écria-t-il, qu'on profiterait de mon absence
pour vous faire faire des sottises. Je connais la famille. Vous
êtes-vous inquiété de la dot?
--Oh! peu m'importe; je sais qu'ici ce doit être peu de chose.
--On parle de vingt mille piastres (cinq mille francs).
--Eh bien, c'est toujours cela.
--Comment donc! mais c'est vous qui devez les payer.
--Ah! c'est bien différent.... Ainsi, il faut que j'apporte une dot, au
lieu d'en recevoir une?
--Naturellement. Ignorez-vous que c'est l'usage ici?
--Comme on me parlait d'un mariage à l'européenne....
--Le mariage, oui; mais la somme se paye toujours. C'est un petit
dédommagement pour la famille.
Je comprenais dès lors l'empressement des parents dans ce pays à
marier les petites filles. Rien n'est plus juste d'ailleurs, à mon
avis, que de reconnaître, en payant, la peine que de braves gens se
sont donnée de mettre au monde et d'élever pour vous une jeune enfant
gracieuse et bien faite. Il paraît que la dot, ou pour mieux dire le
douaire, dont j'ai indiqué plus haut le minimum, croit en raison de
la beauté de l'épouse et de la position des parents. Ajoutez à cela
les frais de la noce, et vous verrez qu'un mariage à la cophte devient
encore une formalité assez coûteuse. J'ai regretté que le dernier qui
m'était proposé fût en ce moment-là au-dessus de mes moyens. Du reste,
l'opinion d'Abdallah était que, pour le même prix, on pouvait acquérir
tout un sérail au bazar des esclaves.