Je suis loin de vouloir citer Polyphile comme une autorité
scientifique; Polyphile, c'est-à-dire Francesco Colonna, a beaucoup
cédé sans doute aux idées et aux visions de son temps; mais cela
n'empêche pas qu'il n'ait puisé certaines parties de son livre aux
bonnes sources grecques et latines, et je pouvais faire de même, mais
j'ai mieux aimé le citer.
Que Polyphile et Polia, ces saints martyrs d'amour, me pardonnent de
toucher à leur mémoire! le hasard--s'il est un hasard--a remis en mes
mains leur histoire mystique, et j'ignorais à cette heure-là même qu'un
savant plus poëte, un poëte plus savant que moi avait fait reluire sur
ces pages le dernier éclat du génie que recélait son front penché. Il
fut comme eux un des plus fidèles apôtres de l'amour pur ... et, parmi
nous, l'un des derniers.
Reçois aussi ce souvenir d'un de tes amis inconnus, bon Nodier, belle
âme divine, qui les immortalisais en mourant[1]! Comme toi, je croyais
en eux, et comme eux à l'amour céleste, dont Polia ranimait la flamme,
et dont Polyphile reconstruisait en idée le palais splendide sur les
rochers cythéréens. Vous savez aujourd'hui quels sont les vrais dieux,
esprits doublement couronnés: païens par le génie, chrétiens par le
cœur!
Et moi qui vais descendre dans cette île sacrée que Francesco a décrite
sans l'avoir vue, ne suis-je pas toujours, hélas! le fils d'un siècle
déshérité d'illusions, qui a besoin de toucher pour croire, et de rêver
le passé ... sur ses débris? Il ne m'a pas suffi de mettre au tombeau
mes amours de chair et de cendre, pour bien m'assurer que c'est nous,
vivants, qui marchons dans un monde de fantômes.
Polyphile, plus sage, a connu la vraie Cythère pour ne l'avoir point
visitée, et le véritable amour pour en avoir repoussé l'image mortelle.
C'est une histoire touchante qu'il faut lire dans ce dernier livre de
Nodier, quand on n'a pas été à même de la deviner sous les poétiques
allégories du _Songe de Polyphile_.
Francesco Colonna, l'auteur de cet ouvrage, était un pauvre peintre du
XVe siècle, qui s'éprit d'un fol amour pour la princesse
Lucrétia Polia de Trévise. Orphelin recueilli par Giacopo Bellini,
père du peintre plus illustre que nous connaissons, il n'osait lever
les yeux sur l'héritière d'une des plus grandes maisons de l'Italie.
Ce fut elle-même qui, profitant des libertés d'une nuit de carnaval,
l'encouragea à tout lui dire et se montra touchée de sa peine. C'est
une noble figure que Lucrétia Polia, sœur poétique de Juliette, de
Léonore et de Bianca Capello. La distance des conditions rendait le
mariage impossible; l'autel du Christ ... du Dieu de l'égalité!...
leur était interdit; ils rêvèrent celui de dieux plus indulgents, ils
invoquèrent l'antique Éros et sa mère Aphrodite, et leurs hommages
allèrent frapper des cieux lointains désaccoutumés de nos prières.
Dès lors, imitant les chastes amours des croyants de Vénus Uranie, ils
se promirent de vivre séparés pendant la vie pour être unis après la
mort, et, chose bizarre, ce fut sous les formes de la foi chrétienne
qu'ils accomplirent ce vœu païen. Crurent-ils voir dans la Vierge et
son fils l'antique symbole de la grande Mère divine et de l'enfant
céleste qui embrasent les cœurs? Osèrent-ils pénétrer à travers les
ténèbres mystiques jusqu'à la primitive Isis, au voile éternel, au
masque changeant, tenant d'une main la croix ansée, et sur ses genoux
l'enfant Horus sauveur du monde?...
Aussi bien ces assimilations étranges étaient alors de grande mode
en Italie. L'école néoplatonicienne de Florence triomphait du vieil
Aristote, et la théologie féodale s'ouvrait comme une noire écorce
aux frais bourgeons de la renaissance philosophique qui florissait de
toutes parts. Francesco devint un moine, Lucrèce une religieuse, et
chacun garda en son cœur la belle et pure image de l'autre, passant
les jours dans l'étude des philosophies et des religions antiques,
et les nuits à rêver son bonheur futur et à le parer des détails
splendides que lui révélaient les vieux écrivains de la Grèce. O
double existence heureuse et bénie, si l'on en croit le livre de
leurs amours! quelquefois les fêtes pompeuses du clergé italien les
rapprochaient dans une même église, le long des rues, sur les places où
se déroulaient des processions solennelles, et seuls, à l'insu de la
foule, ils se saluaient d'un doux et mélancolique regard: «Frère, il
faut mourir!--Sœur, il faut mourir!» c'est-à-dire nous n'avons plus que
peu de temps à traîner notre chaîne ... Ce sourire échangé ne disait
que cela.
Cependant Polyphile écrivait et léguait à l'admiration des amants
futurs la noble histoire de ces combats, de ces peines, de ces délices.
Il peignait les nuits enchantées où, s'échappant de notre monde plein
de la loi d'un Dieu sévère, il rejoignait en esprit la douce Polia
aux saintes demeures de Cythérée. L'âme fidèle ne se faisait pas
attendre, et tout l'empire mythologique s'ouvrait à eux de ce moment.
Comme le héros d'un poëme plus moderne et non moins sublime[2], ils
franchissaient dans leur double rêve l'immensité de l'espace et des
temps; la mer Adriatique et la sombre Thessalie, où l'esprit du monde
ancien s'éteignit aux champs de Pharsale! Les fontaines commençaient
à sourdre dans leurs grottes, les rivières redevenaient fleuves, les
sommets arides des monts se couronnaient de bois sacrés; le Pénée
inondait de nouveau ses grèves altérées, et partout s'entendait le
travail sourd des Cabires et des Dactyles reconstruisant pour eux le
fantôme d'un univers. L'étoile de Vénus grandissait comme un soleil
magique et versait des rayons dorés sur ces plages désertes, que leurs
morts allaient repeupler; le faune s'éveillait dans son antre, la
naïade dans sa fontaine, et des bocages reverdis s'échappaient les
hamadryades. Ainsi la sainte aspiration de deux âmes pures rendait pour
un instant au monde ses forces déchues et les esprits gardiens de son
antique fécondité.
C'est alors qu'avait lieu et se continuait nuit par nuit ce pèlerinage,
qui, à travers les plaines et les monts rajeunis de la Grèce,
conduisait nos deux amants à tous les temples renommés de Vénus Céleste
et les faisait arriver enfin au principal sanctuaire de la déesse,
à l'île de Cythère, où s'accomplissait l'union spirituelle des deux
religieux, Polyphile et Polia.
Le frère Francesco mourut le premier, ayant terminé son pèlerinage
et son livre; il légua le manuscrit à Lucrèce, qui, grande dame et
puissante comme elle était, ne craignit point de le faire imprimer par
Alde Manuce, et le fît illustrer de dessins, fort beaux la plupart,
représentant les principales scènes du songe, les cérémonies des
sacrifices, les temples, figures et symboles de la grande Mère divine,
déesse de Cythère. Ce livre d'amour platonique fut longtemps l'évangile
des cœurs amoureux dans ce beau pays d'Italie, qui ne rendit pas
toujours à la Vénus Céleste des hommages si épurés.
Pouvais-je faire mieux que de relire, avant de toucher à Cythère, le
livre étrange de Polyphile, qui, comme Nodier l'a fait remarquer,
présente une singularité charmante; l'auteur a signé son nom et son
amour en employant en tête de chaque chapitre un certain nombre de
lettres choisies pour former la légende suivante: _Poliam frater
Franciscus Columna peramavi_[3]. Que sont les amours d'Abailard et
d'Héloïse auprès de cela?
[1] _Franciscus Columna_, dernière nouvelle de Charles Nodier.
[2] _Faust_, seconde partie.
[3] «Le frère Francesco Colonna a aimé tendrement Polia.»