APPENDICES

I

L’origine troyenne des Francs.

La légende de l’origine troyenne des Francs n’a rien d’épique. C’est une

fiction d’érudit, qu’il n’y avait pas lieu de discuter dans ce livre.

Toutefois, elle confine de si près à notre sujet, qu’il convenait de ne

pas l’exclure entièrement du cadre de nos recherches. Voilà pourquoi je

lui consacre, à cette place, un rapide examen.

La plupart des peuples européens ont eu la prétention de descendre d’une

des nations de l’antiquité classique. Dès avant notre ère, nous voyons,

outre les Romains, les Vénètes et les Arvernes se réclamer d’une origine

troyenne. Bien plus, il paraîtrait même qu’à l’époque de Tacite, les

Germains occidentaux se confectionnaient des arbres généalogiques non

moins respectables, si la légende qui attribue à Ulysse la fondation

d’Asciburgium sur le Rhin est née parmi eux[717]. Il est assez

intéressant de constater que ces futurs destructeurs de l’Empire

aimaient mieux descendre des conquérants de Troie que de ses défenseurs.

Les Germains orientaux ont obéi à la même inspiration en se rattachant

aux Gètes, ces constants ennemis de la civilisation hellénique[718].

[717] Tacite, _German._ c. 3.

[718] Jordanes, _passim_.

On ne doit donc pas être surpris de voir circuler chez les Francs, à

partir d’un moment donné, une légende qui raconte l’origine troyenne de

ce peuple. Et il n’est nullement nécessaire, pour en rendre compte,

d’admettre avec plusieurs critiques que le point de départ de cette

légende se trouve dans le vague souvenir que les barbares auraient

conservé de leur provenance asiatique[719]. Cette légende aura le

caractère de toutes les fictions du même genre. Elle sera de provenance

érudite et nullement populaire, elle se confinera dans le monde des

livres, et elle ne se répandra jamais dans les masses. En un mot, ce ne

sera pas une création vivante du génie poétique de la nation, ce sera un

fabricat du pédantisme des lettrés.

[719] Comme croient Pétigny I, p. 91, et Ozanam, _Études germaniques_

t. I, p. 31, n. Nul n’a plus exagéré ce point de vue que Roth, _Die

Trojasage der Franken_ (_Germania_ t. I). On peut lire dans Heeger

(_Ueber die Trojanersagen der Franken und Normannen_, Landau 1890,

programme) l’intéressant historique de toutes les tentatives faites

jusqu’à nos jours pour rendre compte de la tradition

franco-troyenne, les uns admettant que c’est une vraie tradition

populaire et ancienne, comme Mone, Goerres, Roth, en Allemagne;

Ozanam, Moët de la Forte-Maison, etc., en France, les autres la

rattachant à des faits historiques postérieurs, comme, par exemple,

le retour des Francs établis sur le Pont Euxin par Probus (Mascou),

une prise de Troie par les Goths au IIIe siècle (Wormstall), la

_cohors sugambra de Tacite_ (Dederich), d’autres encore n’y voyant

qu’une invention, mais se partageant en multiples avis sur la date

et la nature de celle-ci.

D’abord, qu’on veuille bien le remarquer, les traditions populaires qui,

dès le VIe siècle, circulaient parmi les Francs au sujet de leur

origine, excluaient formellement la légende d’une provenance troyenne.

Suivant ces traditions, comme nous l’avons vu, les Francs descendaient

de Mannus, l’ancêtre éponyme de tout le genre humain, ou du moins de

toute la race germanique[720]. Quant à leur dynastie royale, loin

d’avoir le moindre lien avec celle de Troie, elle se rattachait, par la

filiation mystérieuse de Mérovée, au sang des dieux nationaux[721].

Voilà ce que nous apprennent les souvenirs épiques de ce peuple, et cela

suffit pour permettre d’affirmer qu’il n’y a pas de place dans ce récit

pour des ancêtres troyens.

[720] Voir ci-dessus p. 87 et suiv.

[721] V. ci-dessus p. 147 et _Additions et corrections_ p. 501.

Il y a plus. Les premiers essais qui furent faits pour expliquer le

passé de la race autrement que par la mythologie barbare ne s’appuyaient

pas sur l’hypothèse d’une origine troyenne. De bonne heure, on voit

l’érudition s’évertuer à rendre compte du nom national des Francs. Ce

sont d’abord des jeux de mots auxquels leurs auteurs eux-mêmes, sans

doute, n’attachaient pas d’autre importance, comme quand, par exemple,

Vopiscus écrit: _Franci quibus familiare est fidem frangere_[722], ou

quand Libanius affecte d’appeler les Francs Φρακτοί, et cela simplement

pour pouvoir en tirer ἔθνος πεφραγμένον πρὸς τὰ τῶν πολέμων ἐργα

(_Oration._ III, 317 Reiske). Plus tard, on en vient à imaginer un héros

éponyme Francus. Il semble qu’on s’en soit tenu là d’abord, et qu’on

n’ait pas cherché les ancêtres de ce héros fictif. Du moins Jean Lydus,

qui est ici notre autorité, se borne-t-il à dire, en parlant d’un projet

d’expédition de Justinien contre les Francs: Ως δὲ καὶ Συγάμβροις

ἐπαγρυπνεῖν ἠπείλει, (Φράγκους αὐτοὺς ἐξ ἡγεμόνος καλοῦσιν ἐπὶ τοῦ

παρόντος οἱ περὶ Ῥῆνον καὶ Ῥοδανόν)[723]. Des écrivains postérieurs, il

est vrai, feront de ce Francus ou Francio un descendant de Priam[724],

mais rien ne permet de supposer que cette filiation fît déjà partie de

la tradition connue de Jean Lydus. Celui-ci se borne à nous apprendre

que les Francs doivent leur nom à un héros qui leur a laissé le sien; il

ne dit rien de plus, et nous ne sommes pas autorisés à rien ajouter à

ses paroles. Ne contiennent-elles qu’une simple conjecture personnelle

de cet auteur, ou nous offrent-elles une tradition recueillie par lui? A

le bien lire, il me paraît que cette dernière hypothèse est la plus

probable: Lydus se fait l’écho des barbares et ne parle pas d’après

lui-même.

[722] Vopiscus, _Procul._ 13.

[723] Joann. Lydus, _De Magistratibus_ III, 56 (Bonn).

[724] Comme fait Roth, _Die Trojasage der Franken_ (o. c. p. 39),

réfuté Zarncke o. c. p. 281.

L’étymologie reproduite par Lydus n’était pas la seule. Dès une époque

presque aussi ancienne, il y avait une seconde manière d’interpréter le

nom des Francs. Au dire de saint Isidore de Séville, qui d’ailleurs

rapporte aussi la précédente version, ils le devaient à leur naturel

sauvage et farouche[725].

[725] Franci a quodam proprio duce vocati putantur. Alii eos a

feritate morum existimant. Sunt enim illis mores inconditi,

naturalis ferocitas animorum. Isid. Hispal. _Etymol._ IX, 11, 101.

V. plus loin la légende du _Liber Historiae_ sur les circonstances

dans lesquelles le nom fut donné pour la première fois.

Tels sont les plus anciens essais qu’on ait faits pour rendre compte du

nom national des Francs: ils sont indépendants l’un de l’autre, et fort

antérieurs à la fiction de l’origine troyenne. Celle-ci apparaît pour la

première fois au VIIe siècle, dans la chronique de Frédégaire, sous deux

rédactions qui, tout en s’accordant pour le fond, varient un peu dans le

détail[726]. La première se trouve dans la partie de la chronique de

Frédégaire qui a été écrite vers 615, et que j’appelle Frédégaire I; la

seconde appartient à la partie du même ouvrage qui n’est pas antérieure

à 642, et qui est de Frédégaire II[727]. Les voici toutes les deux.

[726] Sur le prétendu témoignage du prétendu Prosper Tiro, v.

ci-dessus p. 502. Zarncke, lui-même, qui croit encore (p. 269) que

Frédégaire l’a consulté, ne sait pas expliquer pourquoi il ne lui a

pas emprunté son Pharamond, et se tire d’affaire en supposant qu’il

ne l’a utilisé qu’indirectement.

[727] M. Krusch a démontré d’une manière magistrale (_Neues Archiv_,

t. VII) que la chronique dite de Frédégaire est de trois auteurs

différents, dont les deux premiers ont écrit aux dates citées, et

dont le troisième, vers 658, a ajouté quelques chapitres à tendances

carolingiennes.

«Les Francs, nous dit Frédégaire I, eurent pour premier roi Priam, le

ravisseur d’Hélène, laquelle avait obtenu le prix de beauté d’un berger.

On voit dans les livres des histoires qu’ensuite ils eurent pour roi

Friga. Puis ils se partagèrent en deux groupes. Les premiers gagnèrent

la Macédoine et ils y prirent le nom de Macédoniens, qui était celui du

peuple habitant cette région: ils avaient été invités par ce peuple,

opprimé par ses voisins, à lui porter secours. Ensuite, unis à eux, ils

se multiplièrent par un grand nombre de générations, et c’est leur race

qui a rendu les Macédoniens de vaillants guerriers; en dernier lieu,

pendant les jours du roi Philippe et de son fils Alexandre, la renommée

confirma ce qu’était leur valeur. Les autres, sortis de Frigie, et

trompés par la ruse d’Ulysse, non faits prisonniers toutefois, mais

chassés de leur pays, errèrent à travers beaucoup de régions avec leurs

femmes et leurs enfants, et se choisirent un roi nommé Francio, duquel

ils reçurent le nom de Francs. Enfin, ce Francio, qui passe pour avoir

été très vaillant, et qui pendant longtemps fit la guerre à nombre de

peuples, ayant dévasté une partie de l’Asie, se dirigea sur l’Europe et

vint s’établir entre le Rhin et le Danube et la mer. Francio étant mort

là, comme à cause des nombreux combats qu’il avait livrés il ne restait

qu’un petit nombre de Francs, ils mirent à leur tête des ducs choisis

dans leur sein.» Frédégaire, après quelques mots sur l’histoire de ces

Francs jusqu’à son temps, ajoute qu’un troisième groupe de Troyens

fugitifs vint s’établir sur les bords du Danube entre la mer et la

Thrace, et qu’il reçut de son chef Torquotus le nom de Turcs[728].

[728] Fredeg. II, 4-6.

Ce récit de Frédégaire I est reproduit en substance par Frédégaire II,

qui l’attribue à saint Jérôme, et qui nous apprend qu’avant celui-ci il

avait déjà été consigné dans l’_histoire du poète Virgile_. Ses paroles

sont à citer textuellement: _De Francorum vero regibus beatus Hieronimus

qui jam olym fuerant scripsit, quod prius Virgilii poetae narrat

storia_[729]. Il y a là une double naïveté dont nous devons

l’explication à M. Krusch. Le livre II de la chronique frédégarienne

contenant la légende franco-troyenne est en effet un résumé de saint

Jérôme, et porte même cet en-tête: _incpt capitolares cronece Gyronimi

scarpsum_. L’affirmation de Frédégaire II est donc vraie en partie;

seulement, cet écrivain ignore que le résumé est chargé

d’interpolations, et que, précisément dans le passage qui nous occupe,

sur trente-cinq lignes saint Jérôme ne peut revendiquer que les trois

premières et la dernière.

[729] Lüthgen, _Die Quellen und der historische Werth der fraenkischen

Trojasage_, Bonn 1875 (dissertation).

La mention de Virgile semble, à première vue, se justifier moins. Tout

le monde sait que l’Énéide--c’est elle en effet qui est désignée

incorrectement sous le nom de _storia_--ne contient pas une ligne qui se

rapporte, de près ou de loin, à la fable franco-troyenne[730]. Mais il

faut remarquer que la gaucherie du langage de Frédégaire II a ici trahi

sa pensée en lui faisant dire plus qu’il ne voulait. Voyant dans son

pseudo-Jérôme que des _livres d’histoire_ mentionnaient un roi Friga qui

aurait été le successeur de Priam, et ne connaissant pas d’autre

historien de la chute de Troie que Virgile, il se sera dit que c’était

celui-ci que visait saint Jérôme. Il ne s’est pas avisé de rechercher si

Virgile et saint Jérôme concordaient sur le fait qu’il nous raconte, il

lui a suffi qu’ils racontassent tous les deux les événements postérieurs

à la chute de Troie pour se persuader, dans sa simplicité, que leurs

récits devaient être identiques[731].

[730] Je ne note ici que pour mémoire l’ingénieuse conjecture de

Rathaïl supposant que le Virgile auquel fait allusion Frédégaire

serait ce Virgile de Toulouse dont les œuvres ont été retrouvées et

publiées par A. Mai (_Classicorum Auctorum_ t. V, Rome 1833), et qui

aurait vécu vers le sixième siècle dans le midi de la Gaule. Et, de

fait, ce rhéteur bizarre, espèce de décadent à la moderne, raconte

toutes sortes d’histoires fabuleuses au sujet des Troyens. Mais 1º à

supposer que Virgile de Toulouse ait vécu avant Frédégaire, ce qui

n’est pas encore démontré, il est peu probable que notre ignorant

chroniqueur ait connu un écrivain de la Gaule méridionale qui n’a

jamais eu la moindre notoriété; 2º Virgile de Toulouse est un

rhéteur et un grammairien, et non un poète, et il n’a rien écrit qui

puisse justifier le titre de _storia_; 3º la légende en question ne

se trouve nulle part dans ses œuvres.

[731] Cf. Zarncke o. c. p. 267.

Nous avons donc la preuve que le récit de Frédégaire II s’appuie sur

celui de Frédégaire I, qu’il invoque et qu’il confirme. La seule

variante un peu notable qu’on y remarque est la suivante.

Frédégaire I s’était borné à nous montrer les Francs s’établissant entre

le Rhin, le Danube et la mer. Frédégaire II affirme qu’ils occupèrent

les rives du Rhin, et que non loin de ce fleuve ils se mirent à bâtir

une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Troie, à l’imitation de

leur ville natale, mais, dit-il, l’ouvrage commencé resta inachevé[732].

Nous examinerons tout à l’heure la provenance de cette variante; en

attendant, constatons l’accord des deux versions dans leur partie

substantielle, la seconde se bornant à commenter la première[733].

C’est, par conséquent, le récit de Frédégaire I qui reste en possession

de notre attention. En l’étudiant de près, on y remarque la

préoccupation de le mettre d’accord avec le texte de Grégoire de Tours,

évidemment connu de l’auteur. Grégoire dit avoir fait beaucoup d’efforts

pour trouver les noms des premiers rois francs, mais n’avoir rencontré à

l’origine que des ducs[734]. Frédégaire I a la prétention de remonter

plus haut que son prédécesseur, et de nous révéler des noms de

souverains restés inconnus de Grégoire. D’autre part, il s’en voudrait

de contredire formellement ce dernier. Que fait-il? Il imagine, pour

tout concilier, que les ducs dont parle Grégoire avaient pris la place

d’anciens rois à une époque où la nation décimée par les infortunes

était réduite à des proportions insignifiantes. Qui ne voit que c’est là

une hypothèse toute personnelle, dictée exclusivement par le besoin de

ménager le témoignage de Grégoire, et ne faisant nullement partie du

noyau de la fiction troyenne?

[732] Fredeg. III, 2.

[733] Heeger o. c. p. 14 et 15 explique fort bien pourquoi Frédégaire

II croit devoir redire ce que contenait déjà Frédégaire I: il le

fait, en effet, à l’endroit même où dans son résumé de Grégoire de

Tours il rencontre cette phrase: De Francorum vero regibus quis

fuerit primus a multis ignoratur. Comme il croit savoir, lui, ce que

Grégoire ignore, il se voit obligé d’intercaler ici sa rectification

empruntée au prétendu saint Jérôme, et de là son résumé du récit de

celui-ci.

[734] Greg. Tur. II, 9: De Francorum vero regibus quis fuerit primus a

multis ignoratur. Nam cum multa de eis Sulpici Alexandri narret

historia, non tamen regem primum eorum ullatinus nominat sed duces

eos habuisse dicit.

Je crois voir la trace d’un autre essai pour mettre la fiction d’accord

avec Grégoire, là où Frédégaire nous dit que les Francs, arrivés en

Europe, s’établirent entre le Rhin, le Danube et la mer. Cette notion,

encore une fois, n’appartient pas à la légende de l’origine troyenne. Je

me persuade que Frédégaire aura voulu faire droit, dans la mesure de ses

fort maigres connaissances géographiques, à Grégoire de Tours racontant

que, d’après la tradition, les Francs seraient venus de Pannonie. De la

sorte, on ne pourrait lui reprocher de contredire Grégoire; il

ratifierait tout ce que raconte celui-ci, seulement il aurait l’avantage

de remonter plus haut que lui. Voilà pourquoi notre auteur a soin de

placer tous les événements légendaires qu’il raconte dans une époque

antérieure à celle qu’atteint Grégoire, et dans un pays où le regard de

ce chroniqueur, guidé par ses sources romaines, n’avait pas pénétré. Si

Grégoire nous apprend que les Francs avaient dans l’origine des ducs à

leur tête, il ne dit pas d’inexactitude au sens de Frédégaire, il ignore

seulement qu’avant d’être épuisés par les guerres et réduits de moitié

par la sécession des races, ils avaient eu des rois qu’il n’a pas

connus. Voilà comment Frédégaire soude son récit à celui de Grégoire. La

soudure ne manque pas d’une certaine habileté, mais il est important de

bien la marquer ici, pour qu’on ne se trompe pas sur ce qui revient à la

fiction troyenne et ce qui appartient au récit de Grégoire.

Le héros éponyme Francio n’appartient pas davantage au noyau primitif de

la fiction troyenne, puisque, comme nous l’avons vu, il avait été

imaginé pour rendre compte du nom des Francs à une époque où la légende

de la filiation troyenne n’existait pas encore. Il n’a pas été créé avec

la légende ni pour elle; il existait en dehors d’elle, avant elle, et

c’est elle qui est allée le reprendre pour l’englober, parce qu’il

fallait bien, si elle voulait rattacher les Francs aux Troyens, qu’elle

y rattachât aussi leur héros éponyme. Aussi voit-on que, dans le récit

de Frédégaire, Francio n’est pas donné comme un Troyen, ce qu’il sera

plus tard; c’est un personnage que les Francs mettent à leur tête après

qu’ils sont déjà sortis de Troie depuis longtemps, et que rien ne

rattache au sang de Priam[735]. La fiction de l’origine troyenne est

donc, à ses débuts, la fiction la plus pauvre du monde. Il ne s’y

déploie aucun effort d’imagination, il ne s’y rencontre aucune trace de

vitalité. Ce n’est pas une légende, c’est une conjecture. Elle peut se

réduire tout entière à ces termes: «Les Francs descendent des Troyens.»

Voilà tout. Encore est-ce la conjecture d’un homme prodigieusement

ignorant, qui brouille de la manière la plus barbare les notions les

plus élémentaires, et qui, avec une naïveté vraiment comique, se croit

obligé de corriger ce qu’il prend pour des erreurs de sa source. Je

remarquerai, en outre, que son langage ne laisse pas de doute sur sa

nationalité. Il est de race franque, à preuve l’arbre généalogique par

lequel il rattache les Francs non seulement aux Troyens, mais aux

Macédoniens et à Alexandre d’une part, aux Turcs de l’autre; à preuve

encore l’étonnante emphase avec laquelle il se plaît à noter, à diverses

reprises, que les Francs n’ont jamais été domptés par personne. Pour

retrouver un accent patriotique aussi fier, il faut lire le _Grand

prologue_ de la Loi salique: toute la littérature mérovingienne ne

contient pas une autre page qui rende le même son[736].

[735] Je tiens à bien préciser ceci en opposition avec Roth qui écrit:

«Nicht gleichgültig ist es dass diese Namen (Francus Francio Franco)

überall nur im Zusammenhang mit einer Trojasage gefunden werden.» o.

c. p. 40. Lui-même se contredit en prétendant retrouver un Francus

dans la table ethnique du VIe siècle; mais cette autre erreur a été

rectifiée à suffisance par Zarncke, p. 268, n. 6.

[736] Attamen semper alterius dicione negantes... Post haec nulla gens

usque in praesentem diem Francos potuit superare, qui tamen eos suae

dicione potuisset subjugare. Ad ipsum instar et Macedonis, qui ex

eadem generatione fuerunt, quamvis gravia tolle fuissent ad trites

tamen semper liberi ab externa dominatione vivere conati sunt...

Franci hujus aeteneris gressum cum uxores et liberes agebant, nec

erat gens qui eis in proelium posset resistere. Fredeg. II, 6. Cf.

ci-dessus p. 121.

Mais où Frédégaire I, qui écrit vers 613, a-t-il trouvé l’histoire de

l’origine troyenne des Francs? En est-il l’inventeur, ou existait-elle

déjà avant lui? A cette question, les ingénieuses recherches de Heeger

nous mettent à même de faire une réponse satisfaisante[737]. L’écrivain

de 613 a inventé la légende de l’origine franco-troyenne, non d’une

manière consciente et dans l’intention de tromper, mais, si je puis

ainsi parler, fatalement, par suite de son énorme ignorance et parce

qu’il s’est figuré la trouver dans sa source. Voici comment. Cette

source est double. D’un côté, c’est la chronique de saint Jérôme; de

l’autre, c’est un résumé partiel de cette même chronique, fait on ne

sait quand ni à quelle intention, et dont l’auteur paraît avoir lu

encore d’autres écrits[738]. C’est ce résumé que Frédégaire I avait en

vue quand il écrivit dans son saint Jérôme: _Postea per historiarum

libros scriptum est qualiter_, etc.[739]. En effet, le renseignement

qu’il dit emprunter à ces _historiarum libri_ figure précisément dans ce

résumé, comme on va le voir à l’instant. Voici donc ce que cet écrit,

utilisé par Frédégaire I en même temps que la chronique de saint Jérôme,

disait à l’endroit où il arrivait à l’histoire de la destruction de

Troie: _Primus rex Latinorum tunc in ipso tempore surrexit, eo quod a

Troja fugaciter exierant, et ex ipso genere et Frigas: fuerunt nisi per

ipsa captivitate Trojae et inundatione Assiriorum et eorum persecutione,

in duas partes egressi et ipsa civitate et regione. Unum exinde regnum

Latinorum ereguntur et alium Frigorum... Aeneas et Frigas fertur germani

fuissent._

[737] Heeger o. c. p. 18-23.

[738] Frédégaire I a fondu ce résumé partiel de saint Jérôme avec le

sien (Fredeg. I, 8), sans s’apercevoir que de la sorte il y avait

une partie de la chronique de saint Jérôme qui était résumée deux

fois: c’est cette circonstance qui a mis Heeger sur la voie de sa

découverte.

[739] Heeger, p. 24, suppose, non sans vraisemblance, que ce résumé

contenait des extraits d’Idatius, d’Orose, etc., et portait le titre

de _Historiarum libri_. Ainsi s’expliquerait la citation de

Frédégaire II.

C’est ce court paragraphe qui a été le point de départ des

interprétations aventureuses de Frédégaire I. Dans ces _Frigi_ de sa

source, il a voulu voir les _Franci_, et de là toute la légende. Le

_Primus rex_ est devenu _Priamus_, Friga est devenu le chef des Francs.

Les autres assimilations résultent d’autres bévues volontaires ou

involontaires; il nous suffira de noter celle-ci, qui contient en germe

toute la fiction. C’est donc, comme cela est si souvent arrivé dans

l’historiographie, la bévue et non la fraude, l’interprétation erronée

et non l’invention voulue qui est l’origine de la fiction

franco-troyenne. On comprend qu’une fois créée, celle-ci se développa et

s’enrichit. On lui trouva partout des points d’attache et des

confirmations inattendues. Les plus fallacieuses ressemblances de mots,

les analogies les plus lointaines suffisaient à des esprits dominés par

l’imagination, et dans lesquels la critique sommeillait encore. Je n’ai

pas pris pour tâche de retracer ici le tableau de ce long et curieux

développement de la légende, je me suis borné à en exposer l’origine, et

je n’ajouterai plus que ce qui s’y rattache directement: je veux parler

des additions de Frédégaire II.

Frédégaire II, qui reproduit en résumé, au livre III, la légende exposée

plus au long par Frédégaire I, le fait avec quelques inexactitudes dont

nous n’avons pas à nous occuper ici, et une addition qui mérite de nous

retenir un instant. Après avoir raconté l’arrivée des Francs sur les

bords du Rhin, il ajoute: _Nec procul a Reno civitatem ad instar Trogiae

nominis aedificare conati sunt. Ce tum quidem sed imperfectum opus

remansit_[740]. Voici l’explication de ces lignes énigmatiques:

[740] Fredeg. III, 2.

Non loin des bords du Rhin se dressaient, à l’époque de Frédégaire, les

ruines d’une ville romaine qui avait porté pendant l’empire le nom de

_Colonia Trajana_, et que la population continuait de nommer, par

abréviation, _Trajana_, ou, selon la prononciation locale, _Trojana_. Un

pareil nom était suggestif: _Trojana_ ne pouvait être autre chose qu’une

colonie de _Troja_. Aussi, pendant le moyen âge tout entier, la ville de

Xanten, née à proximité de la _Trojana_ romaine, fut-elle désignée par

les chroniqueurs sous le nom de Petite-Troie (Troja Minor, Klein

Trojen)[741]. Or, il faut remarquer que cette localité, située au cœur

du pays des Francs Ripuaires, a été l’un de leurs principaux centres

poétiques: c’est là notamment que leurs chants nationaux placent la

patrie de Sigfried, qui était fils d’un roi de Xanten[742]. Xanten était

donc, tout au moins, la capitale légendaire de ce peuple dès le moment

où se forma la tradition de Sigfried, et en conséquence, ses fondateurs

étaient les chefs du peuple franc. D’autre part, si Frédégaire nous

apprend que la ville commencée ne fut pas achevée, cela veut simplement

dire, en transposant ces paroles en langage critique, que les ruines des

monuments anciens font souvent aux peuples primitifs l’effet de

constructions interrompues. Ce n’est pas une tradition que Frédégaire

nous communique, il se borne à émettre une conjecture étiologique déjà

ancienne au moment où il écrivait.

[741] V. les témoignages recueillis par Braun, _Die Trojaner am

Rheine_, Bonn 1856. Le plus ancien est celui d’un diplôme de Henri

III, daté du 7 septembre 1047: _Trojae quod et Sanctum dicitur._

Puis celui du _Annolied_:

Franko gesaz mit den sini

Vili verre nidir bi Rini

Da worhtin si dü mit vrowedin eini lüzzele Troie

Den bach hizin si Sante

Nach demi wazzer in iri lante.

Pendant le même siècle, Otton de Frisingue écrit dans sa _Chronique_

III, 45, en parlant des martyrs de la légion thébéenne: _Victorem

etiam cum 360 in urbe Troia, quae nunc Xantis dicitur interemerunt._

On remarquera que l’_Annolied_ trouve un nouveau lien étymologique

entre les deux localités: Xanten (dont le nom est proprement _ad

Sanctos_, à cause des reliques des martyrs thébéens qu’on y gardait

dans l’église dédiée à l’un d’eux, saint Victor) devrait son nom à

son ruisseau, qui aurait été baptisé lui-même en souvenir du fleuve

Xanthos de Troie. Cette légende a été amplifiée à plusieurs reprises

au moyen âge.

[742] Cette tradition a été consacrée par le poème des Nibelungen av.

II:

Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint

Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint

In einer rîchen bürge wîten wol bekant

Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant.

Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a

été suggérée au commencement du VIIe siècle, à un Ripuaire peu cultivé,

par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais

d’imagination[743]. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du

fondateur de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu

depuis une ou deux générations[744]. Bien que tout semblât lui

conseiller de faire de ce personnage un fils de Priam, il ne paraît pas

même y avoir pensé, et c’est après lui que les légendaires ont pourvu à

la nécessité de rattacher la généalogie de Francio à celle des

souverains de Troie. Rien, on le voit, de moins épique, rien de moins

populaire que cette aride et incolore fiction.

[743] Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi: Frédégaire II devrait

absolument tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à

Frédégaire I, et, par conséquent, la phrase qu’il ajoute ne pourrait

avoir son origine que dans Frédégaire I mal compris. Mais la manière

dont Heeger cherche à prouver cette affirmation p. 15 et 16 ne me

satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à

l’identification de Xanten avec Troja dès le VIIe siècle est

oiseuse: «Xanten wird erst spaeter mit der Trojanersage in

Verbindung gebracht» p. 16. C’est justement ce qu’il s’agirait de

démontrer.

[744] Heeger a donc tort d’écrire p. 18: «_Der Namen Francio bildete

sich Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten._» Francio

(Francus) est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le

VIe siècle au moins.

Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer

que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que

beaucoup sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec

lesquels on voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent

supposer, d’après eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais

qu’il s’en est défié[745].

[745] C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, _Gregor von

Tours und seine Zeit_, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég.

de Tours II, p. 265 et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et

par Heeger p. 9.

J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit

critique chez Grégoire; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il

rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer

sous silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne

serais donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même

procédé, si je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais

comment un homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des

Francs, et qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs,

aurait-il omis de signaler tout au moins, fût-ce même pour contester

leur existence, ces rois francs d’origine troyenne? Je ne veux pas

insister: ce point est assez obscur pour qu’un autre avis puisse se

défendre avec succès, et j’avoue même que la mention de _Pannonia_ dans

le texte de Grégoire semble une allusion à la fiction troyenne qui fait,

elle aussi, venir les Francs par le chemin du Danube sur le Rhin. Dans

cette hypothèse, il faudrait reculer l’origine de la légende troyenne

jusqu’au milieu du VIe siècle au moins. A quelque parti qu’on s’arrête,

il n’en résultera aucune modification dans les conclusions formulées

ci-dessus.

Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se

ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs

sont des Troyens; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne

parvint jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait

chez les Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur

cette base imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout

en étant postérieures à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle.

La première est celle du _Liber Historiae_; la seconde se ramifie en

trois rédactions différentes que nous rencontrons, l’une dans le

pseudo-Ethicus, l’autre dans un résumé du pseudo-Darès interpolé dans

quelques manuscrits de Frédégaire, la troisième dans un _Origo

Francorum_ faisant partie d’une compilation du XIIe siècle.

La version du _Liber Historiae_ date, comme on sait, du premier tiers du

VIIIe siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il

est universellement admis que l’auteur du _Liber Historiae_ n’a pas

connu cet auteur[746]. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en

réalité, deux traditions parfaitement distinctes. La première de ces

traditions, c’est la légende franco-troyenne dans une rédaction

originale, qui donne les deux noms de Troie (_Troja_, _Illium_), où Énée

apparaît comme roi des Francs, où Anténor est donné comme compagnon de

Priam dans sa fuite au Palus Meotides, et que termine le récit de la

fondation de la ville de _Sicambria_ par les Francs en Pannonie, près

des rives du Palus Meotides (_sic_). La seconde, c’est une légende qui

développe le mot de saint Isidore de Séville: _Alii eos_ (sc. Francos)

_a feritate morum existimant_.

[746] G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Reg. Franc._ Le seul

Rajna p. 74, n. se demande s’il est impossible que l’auteur du

_Liber Historiae_ ait connu l’_Historia Epitomata_, et n’ose se

prononcer.

D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les

Alains révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le

_Palus Meotides_. L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de

tribut à qui voudrait les en expulser, les Troyens de Priam s’en

chargent et s’acquittent de la tâche. Alors Valentinien les appela, en

langue attique, Francs, c’est-à-dire sauvages, par allusion à la dureté

et à la fierté de leurs cœurs. Mais, les dix ans passés, les Francs ne

voulurent pas se remettre à payer tribut, et ils tuèrent le duc

Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une seconde armée, plus

nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison de leur résistance.

Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint s’établir sur les

bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, fils d’Anténor.

Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil d’élire un roi:

ils s’y conformèrent et choisirent Faramond.

L’auteur du _Liber Historiae_ a fondu assez ingénieusement ces deux

récits en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme

Francio, à qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve

de plus, soit dit en passant, que Francio ne faisait pas partie de la

forme primitive de la légende franco-troyenne, autrement le _Liber

Historiae_ l’aurait conservé, et aurait écarté l’interprétation _Franci

a feritate_. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’examen du détail de

chacune de ces deux légendes, cela m’entraînerait trop loin de mon

sujet, qui est de prouver leur origine non populaire; je m’en tiendrai

donc à ces quelques indications, qui suffisent, je crois, pour la

démonstration de ma thèse. On remarquera surtout la peine qu’a prise

notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, pour raccorder son récit

à celui de Grégoire: pour cela, il a fait de Marcomir et de Sunno les

fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, de l’écart

prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces personnages

les uns des autres.

L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première

fait partie de la _Cosmographia_ du pseudo-Ethicus, compilation du VIIe

ou du VIIIe siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une

œuvre ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait

la vraie source à laquelle fait allusion Frédégaire II[747]. Il est tout

au contraire établi que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de

Vienne et qui a beaucoup mis à contribution les _Étymologies_ de saint

Isidore de Séville, est un produit de l’érudition mérovingienne, et de

valeur fort médiocre[748]. Un simple coup d’œil sur la légende qu’il

raconte suffit, dans tous les cas, pour faire reconnaître la modernité

de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. Une deuxième rédaction

de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès qu’un copiste de

Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, et qui est

reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur[749]. Ce

pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà,

présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été

question; nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le

caractère spécial de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré

quelques divergences de détail, leur récit est le même. J’en dirai

autant de la troisième rédaction contenue dans une compilation juridique

du XIIe siècle: elle présente, avec ses variantes propres, le même fond

légendaire que les deux précédentes.

[747] Par exemple H. Wuttke dans son édition de la _Cosmographia_, et

K. Pertz, _De Cosmographia Ethici Libri_ III, p. 142 et suiv.

[748] V. sur cette question Teuffel, _Geschichte der roemischen

Literatur_, 4e édit., p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel

se trompe seulement sur un point, à savoir lorsqu’il prétend que le

saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce pseudo-Ethicus; il

se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui l’a au

contraire victorieusement réfutée.

[749] Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris,

_Romania_ III (1874), p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre

de manuscrits par Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 194-200. Il

faut lire sur ce texte les observations de ces deux savants.

La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment

imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des

Francs, à savoir _Francus_ et _Vassus_. Francus et Vassus, d’après elle,

sont deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série

d’aventures diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent

fonder la ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette

légende, dont j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les

deux termes _Francus_ et _Vassus_ s’opposaient l’un à l’autre comme les

désignations des deux principales catégories d’hommes libres du

royaume[750]; elle ne peut donc pas être antérieure au VIIe siècle, et

elle ne remonte probablement pas beaucoup plus haut que le VIIIe. Elle

introduit d’ailleurs dans l’histoire légendaire des Francs un élément

nouveau, qu’on y verra souvent figurer par la suite.

[750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au

peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens

primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout

homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe

siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui

signifie simplement _homme libre_. Vassus, d’autre part, est un

terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et

qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour

désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il

dépendait.

Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont

employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent

à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est

donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé.

Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende

franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces

versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait

le _Liber Historiae_, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans

intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante

vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe

siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre,

elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour

s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre

ordre de recherches.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 40 / 108 题