INTRODUCTION

L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de l’histoire.

C’est l’histoire avant les historiens, telle que le peuple tout entier

la raconte de vive voix, et la transmet de bouche en bouche à la

postérité. Elle ne retient que ce qui a frappé l’imagination ou fait

battre le cœur, et elle ne laisse à ses auditeurs que des images et des

impressions. Les faits réels ne valent à ses yeux que dans la mesure où

ils lui servent à l’élaboration d’un certain idéal qu’elle en a conçu,

et auquel elle les plie et les ramène tous. Sous l’influence de cet

idéal, la narration se détache graduellement des réalités auxquelles

elle doit l’existence; elle devient son but à elle-même, et tire de ses

propres nécessités organiques tout son développement ultérieur. Bientôt,

elle ne garde plus d’autre élément historique que le grand nom auquel se

rattache le souvenir des faits qu’elle raconte; tout le reste est

remanié ou ajouté par le génie populaire. Ainsi, en peu de temps, le

sujet est _stylisé_, pour emprunter aux archéologues le terme par lequel

ils désignent un travail semblable, bien que moins approfondi, dans le

domaine des arts du dessin. Le résultat de ce travail inconscient de

l’âme populaire sur les données qui lui sont fournies par la vie, c’est

ce que nous appelons la poésie épique. Celle-ci consiste donc

essentiellement dans des récits légendaires tenus pour historiques. Si

l’auditeur pouvait se persuader que les histoires qu’on lui raconte sont

des fictions, il se détournerait avec indignation de ce qu’il

considèrerait comme autant de mensonges odieux. Mais une pareille

persuasion est bien loin de lui. Dans la jeunesse des sociétés, comme

dans celle des individus, il n’y a pas de place pour les facultés

critiques, réservées à un âge plus mûr; l’imagination créatrice refoule

dans l’ombre toutes les autres formes de l’activité intellectuelle, et

l’histoire n’est et ne peut être que de la poésie épique.

Et cette poésie--est-il besoin de le dire?--ne peut pas se passer

longtemps d’une forme matérielle. De très bonne heure, elle dégage son

rythme, qui est en quelque sorte le vêtement qu’elle se tisse elle-même.

De son côté, le rythme est inséparable de la mélodie, dont il ne sera

détaché que beaucoup plus tard, lorsque la croissance continuelle des

œuvres du génie humain obligera de les séparer, pour leur permettre à

chacune de se développer en toute liberté. Et ainsi stylisée,

c’est-à-dire transfigurée par l’imagination populaire, et soulevée sur

les deux ailes du rythme et de la mélodie, l’histoire prend son vol à

travers les multitudes sous la forme de chansons épiques. C’est le

dernier terme de ses métamorphoses progressives[1]. Ainsi sera parcouru

tout le cycle du développement organique des souvenirs nationaux; ainsi

les peuples se verront mis en possession d’un riche et précieux

répertoire de souvenirs poétiques, qui constituera tout l’ensemble de

leurs annales: _unum apud illos memoriæ et annalium genus_, comme Tacite

le dit avec une justesse et une concision admirables[2].

[1] Si l’on me demandait pourquoi je ne parle pas ici de l’éclosion

des grands poèmes épiques, je répondrais qu’au point de vue de

l’histoire, ils ne marquent pas une phase nouvelle, tandis qu’ils en

marquent une très considérable, au contraire, au point de vue

littéraire, dont je n’ai pas à m’occuper ici.

[2] Tacite, _Germania_, c. 2.

L’épopée et l’histoire resteront confondues tant que la nation ne sera

pas arrivée à la conscience de l’écart qu’il y a entre les réalités

historiques et les images qu’elle en garde dans son esprit. Dès qu’elle

commencera à s’en apercevoir, l’heure de l’histoire aura sonné. Mais

aussi cette heure sera celle du déclin de l’épopée. On peut dire, sans

exagération, que celle-ci cessera d’exister virtuellement le jour où

elle cessera d’être prise pour de l’histoire.

Il faut du temps, à la vérité, pour que la notion de la différence en

question se dessine d’une manière claire et nette dans l’esprit humain.

L’historiographie est née depuis longtemps, et, depuis longtemps, on

emploie des procédés mnémoniques destinés, par l’exactitude même avec

laquelle ils fixent les notions acquises, à contrarier l’efflorescence

épique, sans que l’incompatibilité entre les deux manières de se

souvenir éclate à tous les yeux. L’annaliste qui, le premier, consigne

les faits historiques par écrit, ne s’aperçoit pas lui-même qu’il

inaugure un procédé différent de celui de l’épopée. S’il marque avec une

exactitude relative le contour des événements qui se déroulent à partir

de lui, il continue, pour tous les faits qui ont précédé son temps, de

rester tributaire de la tradition poétique. Il la reproduit sans se

douter de sa vraie nature, et soude avec la plus grande naïveté

l’histoire légendaire à l’histoire réelle, comme si ce n’étaient pas

deux éléments hétérogènes, entre lesquels aucune fusion n’est possible.

Voilà comment, même après la naissance de l’historiographie, l’épopée

continue d’occuper une large place dans les annales des peuples. Ses

développements ultérieurs sont arrêtés, dans une mesure importante, par

la solide barrière que le procédé historique établit entre elle et les

faits, mais elle reste en possession de tout le domaine conquis par elle

pendant les siècles antérieurs. Elle ouvre les annales de toutes les

nations, et elle s’épanouit avec une liberté illimitée sur les premières

pages de tous les chroniqueurs et de tous les historiens. Pendant tout

le moyen âge, et longtemps encore après la Renaissance, on a raconté

comme de l’histoire véritable les exploits du roi Arthur, de Roland et

d’Ogier le Danois, ainsi que les pathétiques aventures du Cid ou de

Guillaume Tell. Malheur à qui eût contesté ces héroïques souvenirs,

auxquels les nations tenaient comme à un patrimoine sacré, et qui

avaient pour elles presque autant de valeur que leurs croyances

religieuses! Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle (1760) qu’on faisait

brûler par la main du bourreau le livre du téméraire qui, le premier,

osa élever quelques doutes sur l’historicité de Guillaume Tell[3]. Et

qui me dit qu’aujourd’hui encore, parmi les enfants de la verte Erin, il

ne s’élèverait pas un tolle général d’indignation contre le profane qui

se permettrait de révoquer en doute que Partholon soit venu coloniser

leur île l’an 2520 de la création, ou que les Tuatha Dé Dannan aient

enlevé l’Irlande aux Fir-Bolgs et aux Fomoriens dans les deux sanglantes

batailles de Moytura[4]?

[3] C’est la dissertation du pasteur Freudenberger intitulée:

_Guillaume Tell, fable danoise_. Berne, 1760. V. J. J. Hisely,

_Recherches critiques sur l’histoire de Guillaume Tell_ dans les

_Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la

Suisse romande_, t. III, p. 438-450.

[4] Tous ces faits, empruntés aux souvenirs épiques de l’Irlande, sont

présentés comme historiques dans la plupart des histoires de ce

pays.

Les historiens n’étaient pas en état d’arriver par eux-mêmes à découvrir

la vraie nature des matériaux qu’ils mettaient en œuvre dans leurs

premières pages. Ils s’aperçurent bien du manque de vraisemblance de

certaines traditions, mais ce fut une constatation stérile, et que

pouvait faire comme eux le premier venu. Ils remarquèrent aussi, par

l’étude critique des sources, que certaines autres, pour n’être pas

invraisemblables, n’étaient cependant pas établies, ou qu’elles

manquaient de garantie, mais ce fut tout. Or, ce n’était pas assez. Il

ne suffisait pas de classer dans la catégorie du faux tout ce qui

s’écartait de la réalité objective; il fallait rendre compte de

l’origine de l’altération qu’avaient subie les récits, voir dans quelle

mesure elle avait eu lieu, et quelles influences l’avaient produite:

tout cela importait, sinon pour l’histoire des faits eux-mêmes, du moins

pour celle des idées. Mais pour une pareille tâche, les historiens

n’étaient pas armés; leur cercle était trop étroit et leur procédé trop

technique. Ils n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une

fois que les faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les

éliminaient impitoyablement, sans leur accorder aucune valeur

quelconque. Mensonge ou fable! tel était leur jugement sommaire, et ils

croyaient avoir rempli toute leur mission quand ils avaient expulsé de

l’histoire, non sans mépris et parfois avec colère, tout ce qui n’était

pas rigoureusement historique. Ils ne se rendaient pas compte que

l’esprit épique est un élément qui ne peut être confondu, à proprement

parler, avec l’erreur, moins encore avec le mensonge, et ils en jetaient

les produits comme des matériaux de rebut, à peu près comme, dans les

usines du siècle passé, on jetait des scories riches encore d’une

quantité de minerai que des procédés d’extraction imparfaits n’avaient

pas permis d’utiliser.

Il était réservé à une science mieux outillée de retourner à ces déchets

dont l’historiographie n’avait rien su faire, et d’en tirer, par une

analyse minutieuse, de précieux matériaux. Pénétrant par l’étude du mot

dans celle de la pensée, les philologues ont approché les premiers de ce

grand foyer de poésie qui est l’imagination populaire. Les premiers, ils

ont reconnu et noté les caractères distinctifs de la poésie qui s’y est

développée, dans cette espèce de demi-sommeil pendant lequel

l’imagination revoit en rêve les figures de la réalité, avec des

proportions et dans des combinaisons qu’elle prend naïvement pour celles

de la réalité elle-même. Ces caractères, une fois notés, devinrent pour

les critiques la pierre de touche de tous les récits dans lesquels on

les voyait apparaître. On put alors discerner ceux qui étaient

historiques de ceux qui appartenaient plutôt au domaine de la poésie, et

dans lesquels tout au plus se retrouvait un petit résidu d’histoire. Ce

fut une importante conquête scientifique, car elle permit de distinguer

désormais la narration épique, non seulement des faits historiques

proprement dits, mais aussi des mensonges conscients ou des erreurs

individuelles des chroniqueurs. Il y eut dès lors, dans l’histoire,

entre le domaine du vrai et celui du faux, une région intermédiaire qui

était, si je puis ainsi parler, celle du rêve, et la science disposa

d’une série de matériaux ayant tout au moins une vérité subjective,

puisqu’ils étaient le reflet des événements dans l’imagination

nationale.

Je n’ai pas à raconter ici toutes les phases par lesquelles passa la

laborieuse enquête qui aboutit à ces importantes constatations: cela

m’entraînerait trop loin de mon sujet, et je me bornerai à quelques

indications indispensables. Soulevée pour la première fois à la fin du

siècle dernier par F. A. Wolff[5], la question de l’origine de l’épopée

ne fut pas résolue d’une manière définitive par ce savant, mais il eut

au moins le mérite de l’avoir posée avec une telle netteté, et d’en

avoir si bien fait comprendre l’importance, que depuis lors elle n’a

plus disparu du programme des travaux de notre siècle. Elle n’aurait

peut-être jamais trouvé de solution tant qu’on l’aurait étudiée sur le

seul terrain de l’antiquité grecque, dont les origines épiques

disparaissent pour nous dans une ombre épaisse et à jamais impénétrable.

Mais il vint un moment où l’on fut en état de poursuivre les mêmes

recherches dans le domaine de la philologie germanique. Plus rapprochée

de nous, l’antiquité germanique s’offre à nos regards dans le demi-jour

d’un crépuscule qui permet de discerner, au moins en grande partie, les

phases du développement de son épopée. On vit alors de quelle manière

les personnages historiques passent du monde de la réalité dans celui de

la fiction; on constata la série des transformations subies par les

types d’Attila ou de Théodoric pour devenir l’Etzel ou le Dietrich von

Bern de la légende, et l’on commença à se rendre compte du caractère

naturel et organique de ces métamorphoses.

[5] Dans ses _Prolegomena ad Homerum_, Halle, 1795.

Ces conclusions gagnèrent en netteté et en certitude à partir du jour où

la France, rentrée en possession de son épopée à elle[6], put appliquer

à la chanson de Roland la même méthode d’investigation. Le milieu

historique dans lequel était éclos ce chef-d’œuvre était en effet plus

abordable encore, le sujet placé dans une lumière plus vive que partout

ailleurs; on pouvait ici observer de très près la gestation de l’épopée,

et surprendre jour par jour les phases les plus variées de sa formation.

Cette nouvelle expérience ayant donné des résultats identiques à la

première, la démonstration était faite, et la science se trouvait

désormais à même de formuler la loi générale de la naissance et du

développement de l’épopée. Toutes les recherches ultérieures ne firent

que confirmer et préciser ces résultats. On peut dire que la physiologie

ne suit pas avec plus d’exactitude le développement de l’embryon dans le

sein maternel, que la philologie ne voit grandir et se former l’épopée

dans les fécondes profondeurs de l’imagination populaire.

[6] C’est en 1839 que Francisque Michel publia l’édition _princeps_ de

la chanson de Roland.

Mais, si la loi est désormais découverte et formulée, il s’en faut qu’on

en ait vérifié toutes les applications. C’est cette vérification que

j’ai entreprise en ce qui concerne les origines de l’histoire des

Francs. Par quelles sources connaissons-nous les premières pages de

cette histoire? N’ont-elles point été écrites sous la dictée de

l’imagination épique, et les premiers annalistes de ce peuple n’ont-ils

pas, eux aussi, consigné, comme des faits réels, des traditions relevant

plutôt de la poésie que de l’histoire? S’il en est ainsi, dans quelle

mesure a eu lieu cette confusion, et la science ne peut-elle pas, au

moins d’une manière approximative, déterminer ce qui, dans ces annales,

appartient à la réalité et ce qui relève de la légende?

On ne se doutait guère, avant notre siècle, qu’une telle question pût

seulement être posée. Ou bien, on admettait en bloc toute l’histoire des

Mérovingiens, ou bien, si l’on y trouvait par ci par là un épisode plus

particulièrement choquant ou invraisemblable, on le taxait de mensonge

grossier, de fable ridicule, et on passait outre. Il n’y avait pas de

milieu entre ces deux extrêmes. S’agissait-il, par exemple, d’une

histoire aussi hautement épique que celle du mariage de Childéric avec

Basine, on entendait l’honnête Velly protester avec une vertueuse

indignation contre cette union adultère, contractée, s’il faut

l’entendre, au _grand scandale de tous les gens de bien_[7]. Le bonhomme

Lecointe, lui, soucieux de mettre la reine des Francs en règle avec son

confesseur, et de donner à Clovis un état civil avouable, insinuait

charitablement que, sans doute, Basine avait fui Basin parce qu’il la

maltraitait, et qu’elle n’avait épousé Childéric qu’après avoir reçu la

nouvelle certaine de la mort de son mari[8]. Était-il question de faits

matériellement impossibles, et qui portent leur caractère épique sur le

front, comme la tradition de l’origine de Mérovée, nos historiens n’y

voyaient pas plus clair: pour Eckhart, c’était une allégorie signifiant

que la femme de Clodion avait eu Mérovée d’un précédent mariage[9],

tandis que, d’après Mezeray, la légende aurait été mise en vogue par

Mérovée lui-même, _ou pour couvrir la faute de sa mère, s’il est vray

qu’il fust bastard comme quelques l’assurent, ou pour imprimer dans

l’esprit des siens une plus respectueuse obéissance_[10]. Si nous

entendons le P. Daniel traiter de roman l’histoire des amours de

Childéric[11], ne nous y trompons point: ce n’est pas encore la

critique, c’est le patriotisme français qui parle. En effet, les érudits

belges du XVIIe siècle, avec une animosité qu’explique l’état de guerre

presque permanent entre leur pays et la France, revendiquaient pour la

Belgique l’honneur d’avoir été le berceau de la monarchie franque[12],

et d’avoir donné au royaume salien ses deux premières capitales,

Dispargum et Tournai. Le savant jésuite était indigné de ces prétentions

des Belges à confisquer les origines du royaume de France, et, pour les

réfuter, il se voyait amené à infirmer le plus possible les témoignages

établissant qu’en effet les fondateurs du royaume des Francs étaient

venus de Belgique. Voilà pourquoi l’histoire traditionnelle de

Childéric, si favorable aux prétentions de ses adversaires, devait être

un roman pour le P. Daniel. Et l’on voit par cet exemple combien

l’historien était encore loin de la vraie méthode d’investigation,

puisqu’il ne savait pas la trouver alors même que l’intérêt de sa thèse

lui en suggérait l’emploi.

[7] «Basine était belle, elle avait de l’esprit; Childéric, trop

sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand

scandale de tous les gens de bien, qui réclamèrent en vain les

droits sacrés de l’hyménée et les lois inviolables de l’amitié.»

Velly, _Histoire de France_, Paris 1766, t. I, p. 49.

[8] Stamus igitur a plerisque neotericis, qui Basinam quod a viro male

haberetur in Franciam profugisse contendunt, et Childerico nupsisse

postquam de Bisini morte constitit. Lecointe, _Annales Eccles.

Franc._, t. I, p. 94.

[9] Fredegarius itaque sub hoc figmento etiam indicat, Meroveum

conjugis quidem Clodionis filium, sed non ex Clodione, verum ex

Meroveo fuisse. Ut haec concilientur statuendum omnino est,

Clodionis uxorem antequam ei jungeretur maritum habuisse Meroveum,

ex quo peperit alium Meroveum Clodionis privignum, etc. J.-G. ab.

Eckhart, _Commentarii de rebus Franciæ Orientalis_, Wuerzburg, 1729,

t. I, p. 29.

[10] Mezeray, _Histoire de France_, 1643, t. I, p. 13.

[11] _Histoire de France_, Paris, 1713, t. I, p. XIII.

[12] Voir notamment Godefroid Wendelinus, _Leges Salicae Illustratae_,

Anvers 1649, et J. Chifflet, _Anastasis regis Childerici_, Anvers

1659.

Le XIXe siècle a abordé l’étude de l’histoire avec un esprit nouveau.

Appuyé sur la base solide que lui ont faite les recherches de

l’érudition des deux siècles précédents, et éclairé par le spectacle des

révolutions, qui a mûri en lui bien des notions naissantes, il regarde

le passé du haut de la ligne de faîte qui sépare deux mondes, et il

apprend à se rendre compte des lois qui régissent les transformations

sociales. Il en a comme l’intuition avant que son analyse les lui ait

montrées. Assis au seuil de l’époque nouvelle, Chateaubriand semble,

dans une page des _Martyrs_, devancer d’un demi-siècle les progrès de la

science historique. Sa célèbre description de la bataille des Romains

contre les Francs est un des plus beaux exemples de la puissance

évocatrice du génie. A sa voix, le monde barbare sort pour la première

fois des ténèbres préhistoriques où il se dérobait depuis quatorze

siècles, et reparaît devant le lecteur moderne dans une scène toute

remplie de l’émotion et de la couleur de l’épopée[13]. Mais la claire

vue est un don qui n’appartient pas à tout le monde; la majorité des

hommes ne trouvent que par le travail patient les voies que le vol de

l’inspiration a montrées de haut aux esprits d’élite. Il est vrai que le

travail, c’est aussi du génie, puisque le génie c’est de la patience!

[13] V. _Les Martyrs_, I. VI.

A peine la philologie est-elle née que, devançant le moment où elle

pourra donner ses preuves, elle reconnaît et affirme déjà le caractère

légendaire de notre histoire. Dès 1816, les frères Grimm, dans leur

recueil de _Légendes allemandes_, placent au nombre des légendes

plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, qui continuaient de

figurer comme historiques dans les pages de tous nos annalistes[14]. A

vrai dire, il n’y avait là qu’une ingénieuse conjecture, attestant

l’esprit divinatoire des illustres fondateurs de la philologie

germanique, mais elle marquait l’ouverture d’une ère nouvelle dans

l’historiographie franque: celle de l’exploration philologique de ses

origines.

[14] Brüder Grimm, _Deutsche Sagen_. Berlin, 1816, p. 72-84.

L’honneur d’avoir fait le premier pas dans ce domaine appartient à l’un

des savants les plus ingénieux de ce siècle: à Fauriel[15]. Le premier,

il a reconnu que les Francs du VIe siècle avaient nécessairement eu des

traditions nationales sur leurs origines, et que ces traditions devaient

avoir été propagées par eux dans les milieux gallo-romains: d’où la

conclusion qu’elles étaient arrivées à la connaissance de nos premiers

chroniqueurs, et qu’il en était passé quelque chose dans leurs

récits[16]. Le premier aussi, il a prononcé avec autorité la parole qui

devait renouveler l’étude de l’histoire mérovingienne: nous sommes ici

en présence de _chants épiques_![17] Allant plus loin, il essayait de

faire le départ de leurs éléments constitutifs. Les uns de ces chants,

selon lui, étaient d’origine purement germanique, comme par exemple,

celui qui raconte l’histoire de Wiomad; d’autres, au contraire, après

avoir passé par des milieux romains, y avaient poussé des rameaux

nouveaux, et on les reconnaissait à l’addition de personnages empruntés

au monde romain, tels que Aredius et Aurélien. Ainsi les principales

conclusions que la critique de nos jours achève de formuler se

trouvaient déjà en germe dans les pages d’un livre écrit en 1836.

[15] «Fauriel, dit avec une certaine exagération M. Renan, est sans

contredit l’homme de notre siècle qui a remué le plus d’idées,

inauguré le plus de branches d’études, aperçu, dans l’ordre des

travaux historiques, le plus de résultats nouveaux.» Cité par

Vapereau, _Diction. des Littératures_ s. v. Fauriel.

[16] _Histoire de la poésie provençale_, 1846, t. I, p. 139.

[17] _Histoire de la Gaule Méridionale sous la domination des

Germains_. Paris, 1836, t. II, p. 273.

Au reste, les idées émises par Fauriel étaient en quelque sorte dans

l’air que respiraient les philologues et les critiques littéraires.

Quelques années après, Ampère déclarait retrouver dans Grégoire de Tours

_des portions de récits empruntés à de vieux chants épiques_, et

signalait spécialement, comme ayant une origine de ce genre, l’histoire

de Childéric et celle de la guerre de Théodoric I contre les

Thuringiens[18]. De son côté, Auguste-Guillaume Schlegel, dans une page

qui a été récemment mise en lumière, formulait des vues analogues pour

plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, et affirmait que

Grégoire de Tours _avait déjà puisé son récit dans la tradition

poétique_[19].

[18] «J’ai cru trouver dans Grégoire de Tours des portions de récit

empruntées à de vieux chants épiques. On sait que toutes les nations

germaniques ont eu de ces chants; on le sait en particulier des

Francs, puisque Eginhard nous apprend que Charlemagne avait

recueilli _des chants très anciens_ composés dans la langue de ses

pères.» «Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que des fragments

de Grégoire de Tours qui ont un caractère particulièrement épique

eussent réellement cette origine. Il serait arrivé là ce qui est

arrivé dans d’autres pays, où les anciens chants se sont fondus dans

l’histoire... Parmi les passages du récit de Grégoire de Tours qui

me semblent des fragments d’épopées perdues, je citerai le récit de

la guerre contre les Thuringiens.» Ampère, _Hist. Littéraire de

France avant Charlemagne_. 2e édition, t. II, p. 285 et 286. La

première édition est de 1839.

[19] «Les aventures de Childéric, son exil, son séjour en Thuringe et

la passion de la reine Basine pour lui sont romanesques sans être

incroyables. Cependant, _je crois que Grégoire de Tours a déjà puisé

son récit dans la tradition poétique_. Frédégaire y ajoute un

nouveau trait, les visions de Childéric pendant la nuit de ses

noces. C’est une satire ingénieuse, sous forme de prophétie, sur le

déclin de la dynastie mérovingienne, et sur l’anarchie qui désolait

la France sous des rois faibles, avant que les maires du palais se

fussent emparés du pouvoir. Les intrigues secrètes entamées par un

ambassadeur de Clovis avec la pieuse et rusée Clotilde sont aussi

tirées d’un chant populaire.» A. G. Schlegel, _Essais littéraires et

historiques_. Bonn 1841, cité par P. Rajna, _Romania_, 1885, p. 400.

La vérité historique commençait donc à se faire jour sous la protection

de la philologie, lorsqu’elle faillit être compromise pour longtemps par

les exagérations d’un zélateur, qui s’était engoué de ses conclusions

sans trop les comprendre. En 1848, M. de Douhet publiait, sous le

pseudonyme de J. de Rathaïl, un opuscule intitulé hardiment: _De

l’existence d’une épopée franque_[20]. «Ce mémoire, y lisait-on, a pour

but d’établir qu’il existe une histoire chantée de la race franque.» Et,

fidèle à sa promesse, l’auteur racontait la destinée de cette épopée,

consignée par écrit, au VIe siècle, par le grammairien Virgile de

Toulouse, et consultée par Frédégaire, qui en aurait extrait toutes ses

légendes. Elle se partageait en un cycle théogonique perdu, et un cycle

héroïque dans lequel étaient racontées les aventures des premiers rois

mérovingiens jusqu’à Clovis. L’auteur ne se bornait pas à restituer les

divers chants de cette épopée; il en retrouvait jusqu’au rythme, qui

consistait en vers octosyllabiques rimés et allitérés à la fois. Puis,

après cette preuve de sa perspicacité, il en donnait une de son

impartialité scientifique en faisant à la vérité le sacrifice d’avouer

que cette épopée était foncièrement germanique, c’est-à-dire qu’elle

n’appartenait pas à la France! Sacrifice trop généreux d’ailleurs,

puisqu’une œuvre écrite en vers latins et composée par un lettré du midi

de la Gaule pouvait être revendiquée par celle-ci aussi bien que par la

Germanie.

[20] J. de Rathaïl, _De l’existence d’une épopée franque à propos de

la découverte d’un chant populaire mérovingien_. Paris 1848. Il est

fait allusion dans ce titre à un travail de Ch. Lenormant, intitulé:

_Restitution d’un poème barbare relatif à des événements du règne de

Childebert I_ (_Bibl. de l’École des Chartes_, Ie série, t. I,

1840.)

Si le moment où paraissait ce singulier opuscule n’avait tourné vers de

tout autres sujets les préoccupations du monde lettré, ou si la brochure

de M. de Rathaïl avait été signée d’un nom connu du public érudit, nul

doute qu’elle n’eût fait un grand tort à la thèse qu’elle défendait.

Elle n’avait de bon que le titre; le reste était un tissu de rêveries et

de conjectures arbitraires, œuvre d’un esprit entièrement étranger aux

délicats procédés de l’investigation philologique. La vérité historique

en sortait plus compromise que jamais; au lieu d’être débarrassée des

légendes, elle se voyait enrichie de légendes nouvelles, exclusivement

dues à la fantaisie de l’auteur[21]. Heureusement que ce livre bizarre

passa à peu près inaperçu des historiens, et qu’ils ne songèrent pas à

rendre la méthode nouvelle responsable des extravagances d’un adepte

sans autorité.

[21] Il n’admettait pas, par exemple, que Clovis fût épris de Clotilde

avant de l’avoir vue, et qu’il recherchât sa main sur la seule foi

des rapports que lui en avaient faits ses ambassadeurs: donc,

concluait-il, il fallait, de toute nécessité, admettre qu’ils

avaient eu auparavant une entrevue où la passion du prince franc

avait pris naissance. Cette entrevue, M. de Rathaïl en connaissait

le lieu et la date: elle avait eu lieu en 484, au château de

Montmorat près de Lons-le-Saulnier, et le jeune monarque porta

pendant six ans dans son cœur l’amour que lui avait inspiré la

princesse burgonde avant qu’il pût s’unir à elle. Voilà dans quelles

mains était tombée la conjecture géniale des Grimm, voilà ce qu’on

faisait de l’héritage de Fauriel!

Les historiens se bornaient à ignorer tranquillement la marche de la

science philologique, et ne s’apercevaient pas des incursions

victorieuses qu’elle faisait sur leur domaine. Chez l’auteur d’une

monographie sur Grégoire de Tours, qui parut à Breslau en 1839, on voit

poindre l’idée que Grégoire de Tours aurait pu se servir de chants

barbares pour raconter l’histoire des rois francs[22]. Seulement elle y

est formulée en termes tellement dubitatifs, et d’une manière si

incidente, qu’elle passa entièrement inaperçue. L’écrivain, lui-même qui

y recourt en passant ne sait rien en faire, et montre bien qu’il n’y

attache aucune importance. L’ouvrage estimé de Loebell, qui paraissait

la même année, ne semble pas même avoir soupçonné l’existence du

problème[23]. L’histoire des amours de Childéric et celle du mariage de

Clovis lui apparaissent, il est vrai, comme ayant une teinte assez

légendaire, mais il ne cherche pas à en rendre compte, et il admet

d’ailleurs l’absolue historicité des meurtres de Clovis et des

vengeances de Clotilde. Bien plus, dans le premier de ces épisodes, ce

qui le frappe, c’est l’absence de tout caractère légendaire: il y

trouve: _une brièveté, une précision, une sécheresse qui en attestent le

caractère historique, en même temps qu’elles en augmentent

l’horreur_[24].

[22] Voici le passage auquel je fais allusion:

Orationem quam Chlodovechum, Sigiberto et ejus filiis interfectis,

ad Ripuarios habuisse refert, non solum longiorem sed etiam talem

exhibet quæ rerum conditioni optime conveniat. Chlodovechus enim ut

vir magnae quidem victoriâque confirmatæ auctoritatis loquitur, et

ducem quem socii sequantur, Ripuariis se praebet, nec tamen regem

divinitus constitutum se gerit. Huc quum accedat, quod hâc in

oratione nomen Chloderici. Sigiberti filii, appellatur, atque

Chlodovechi parentes hi dicuntur, denique Chlodovechus in Scaldi

flumine hoc tempore vexisse memoretur, quas res omnes Gregorius

narrando non exhibet. His permoti peculiarem esse causam judicamus

quâ factum sit ut aliis lautior haec oratio nobis reservata sit. Quæ

causa haud scio an ea fuerit, quod scriptam eam Gregorius invenerit:

_nisi quis carmina Germanorum proferre malit_. Kries, _De Gregorii

Turon. vitâ et scriptis_. Breslau 1839, p. 53.

[23] Loebell, _Gregor von Tours und seine Zeit_. Bonn 1839.

[24] Id. ibid. p. 342: Ueberdies tragen sie (il s’agit des récits sur

les meurtres de Clovis) durchaus nicht den Charakter des

Sagenhaften... sondern die Umstaende sind mit einer Kürze, Schærfe

und Trockenheit erzæhlt, welche den Eindruck des Græsslichen erhœhen

und für die Wahrheit die sie enthalten einstehen.»

Augustin Thierry, qui a renouvelé en France l’étude de l’époque

mérovingienne, a passé, lui aussi, devant la question sans la voir. La

page mémorable de Chateaubriand, qui a déterminé sa vocation historique,

ne lui a rien suggéré au sujet de l’épopée franque[25], et il ne semble

pas que les ingénieuses considérations de Fauriel l’aient frappé. Aussi,

dans ses divers ouvrages, n’a-t-il jamais effleuré le sujet qui nous

occupe. Ses _Lettres sur l’Histoire de France_ ne l’abordent pas; ses

_Considérations_, où il l’a frôlé à plusieurs reprises, sont la

meilleure preuve qu’il ne l’a pas même entrevu. Quant à ses _Récits

Mérovingiens_, ils commencent avec les fils de Clotaire, non sans doute

par défiance pour l’historicité des épisodes antérieurs, mais parce que

ces épisodes, moins développés par les chroniqueurs, ne fournissent pas

à sa palette les vives couleurs dont il a besoin pour ses tableaux.

[25] V. la préface de ses _Considérations sur l’Histoire de France_,

Paris 1840.

Il est inutile de dire qu’on ne trouvera pas chez Henri Martin des

préoccupations critiques. Cet historien, qui n’a de scepticisme que

vis-à-vis des traditions religieuses, professe la plus pieuse crédulité

à l’endroit de toutes les historiettes épiques, surtout lorsqu’il y

trouve l’occasion de mettre à l’air les sentiments d’hostilité qu’il

nourrit contre l’Église. C’est d’ailleurs moins l’animosité de secte que

le manque absolu d’esprit critique qui détermine chez lui des erreurs

dont le XVIIe et le XVIIIe siècle avaient su se préserver. Non seulement

il ne se doute pas du caractère légendaire d’une partie des récits de

Grégoire, mais il ne l’aperçoit pas même là où tout le monde le voyait,

c’est-à-dire dans les amplifications que Frédégaire et le _Liber

Historiæ_ font de son texte. Ces amplifications, selon lui, c’est de

l’histoire vraie, et lorsque ces deux légendaires, allant plus loin que

Grégoire dans la voie des fictions épiques, arrivent à le contredire,

notre historien n’hésite pas à prendre parti pour eux contre lui. Il

faut reculer jusqu’en plein moyen âge pour trouver un exemple d’un

pareil point de vue historique: encore les écrivains du moyen âge

avaient-ils pour excuse l’ignorance universelle de leur temps[26].

[26] Henri Martin, _Histoire de France_. Paris, t. I, _passim_.

Ce qui montre mieux encore combien le monde des historiens restait fermé

à des notions qui, dans un autre domaine, tendaient à devenir des lieux

communs, c’est l’attitude d’écrivains catholiques tels que Charles

Lenormant et l’abbé Gorini. L’un et l’autre rencontrent, dans l’histoire

traditionnelle des temps mérovingiens, des faits dont on se sert dans

une certaine école pour combattre l’Église: l’un et l’autre néanmoins

acceptent ces faits sans la moindre réserve, et se bornent à les

expliquer ou à les atténuer. Lenormant s’efforce de concilier la

sainteté de Clotilde avec la barbarie des sentiments qu’elle témoigne à

plusieurs reprises dans les récits traditionnels: c’est, dit-il, que la

religion ne l’a pas encore complètement transformée. Dans la soif de

vengeance qu’elle montre après son mariage, et même encore pendant son

veuvage, on reconnaît la fille des barbares. Plus tard, épurée par le

malheur, elle s’élèvera à un niveau moral supérieur, et la sainte

n’apparaîtra qu’après la mort des enfants de Clodomir[27].

[27] Charles Lenormant, _Questions Historiques_. Paris 1845, t. II, p.

163 et 168. «Clotilde appartient encore à ces mœurs (_barbares_). La

religion qui la domine ne s’empare pas encore assez de son âme pour

la conduire immédiatement et de plein saut dans les voies de la

perfection chrétienne, pour faire taire la nature barbare qu’elle a

héritée de sa race et de ses malheurs. La religion la préserve du

crime, mais elle est impuissante sur des sentiments qui enfantent le

crime.»

Quant à l’abbé Gorini, en présence du Clovis de la légende, meurtrier de

tous ses parents, il se borne à plaider les circonstances atténuantes,

non en faveur de celui-ci, mais en faveur de Grégoire de Tours, son

historien. Rien ne lui est plus étranger que l’idée de nier les crimes

rapportés, et il les admet en bloc sans que seulement les besoins de la

défense lui suggèrent une explication qui fait déjà le tour du monde

philologique. Il se retrouve en 1853, au même point que le P. Daniel en

1713, et il ne va pas même aussi loin que celui-ci[28].

[28] Gorini, _Défense de l’Église contre les erreurs historiques_,

etc. 1re édition, 1853. V. le chap. XIII: _Clovis et le clergé

gaulois_.

C’est seulement en 1856 qu’on voit enfin un érudit reprendre l’idée

émise par Fauriel dès 1836, et faire un pas de plus dans la voie qu’il

avait ouverte. Nourri dans un de ces milieux universitaires où toutes

les sciences, en se rencontrant, échangent plus facilement leurs

résultats, W. Junghans fut frappé du profit que pourrait tirer

l’historiographie franque des progrès de la critique philologique, et il

essaya d’élucider l’une par l’autre dans ses _Recherches critiques sur

l’histoire des rois francs Childéric et Clovis_[29], ouvrage qu’il

remania et republia l’année suivante sous un titre plus général[30].

Dans ce livre, qui atteste de remarquables facultés de critique, le

départ des éléments légendaires et des éléments historiques est

généralement fait d’une main sûre et habile, et l’on peut dire que ce

que l’auteur a éliminé du domaine de l’histoire devra en rester éliminé

désormais. C’était un progrès, mais la cause était loin d’être gagnée.

Junghans se bornait à affirmer, comme un axiome admis de tous, la

distinction entre faits historiques et chants populaires, il ne la

prouvait nulle part, faisait son triage sans initier le lecteur aux

motifs qui guidaient son choix, et le jetait en face de résultats

entièrement nouveaux sans le rassurer sur la valeur de sa méthode.

Lui-même, d’ailleurs, avait trop peu pénétré dans le monde de

l’imagination populaire pour le connaître tout entier, et pour pouvoir

en tracer les justes limites du côté de l’histoire. Les deux extrémités

de ce vaste domaine lui échappaient également: il n’avait pas remonté

jusqu’à l’origine des traditions épiques des Francs pour examiner par

quels liens elles se rattachaient aux faits, il n’en avait pas descendu

le cours plus bas que Clovis pour voir de quelle manière elles venaient

se perdre dans le grand courant de l’épopée carolingienne. Enfin,

obéissant à la fâcheuse manie qui a régné pendant ce siècle chez un

grand nombre de philologues, Junghans compromettait sa thèse en

prétendant retrouver dans les légendes mérovingiennes les traces de la

mythologie barbare, qui se serait emparée des sujets historiques pour

les verser dans ses moules et pour les teindre de ses couleurs. Il n’est

plus personne aujourd’hui, je pense, qui s’avise encore de soutenir de

pareilles idées, bien faites pour attirer le discrédit sur les résultats

historiques auxquels on les mêlait fort mal à propos. La démonstration

n’était donc pas achevée, et Junghans n’avait soulevé le voile que pour

le laisser retomber aussitôt. Quelques savants qui étaient déjà sur la

voie comprirent et adhérèrent: le gros des lecteurs ne fut pas atteint,

ni même les érudits de profession.

[29] _Kritische Untersuchungen zur Geschichte der fraenkischen Koenige

Childerich und Clodovich_. (Dissertation) Goettingen 1856.

[30] _Die Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich und

Clodovich_. Goettingen 1857.

Aussi la question n’avança-t-elle guère pendant la génération à laquelle

appartenait Junghans; en voici une preuve assez piquante. En 1861, un

jeune érudit français, M. Lecoy de la Marche, avait occasion de toucher

en passant à certains épisodes de l’histoire de Clovis, telle qu’elle

était racontée depuis Grégoire de Tours et d’après lui. Comme Junghans,

dont d’ailleurs il ne connaissait pas la dissertation, il y démêla

parfaitement certains éléments légendaires, notamment dans l’histoire

des meurtres politiques de Clovis, qu’il appela une _sorte de légende

agencée par le génie populaire avant d’avoir été confiée à l’écriture_.

Mais, étranger lui aussi aux études philologiques qui lui auraient

fourni, avec la preuve de cette conjecture si juste, la vraie notion de

ce travail du génie populaire, il imagina d’y voir _des traditions mises

en œuvre par l’esprit inventif et commentateur du peuple gaulois_, dans

le but de dénigrer le conquérant germanique[31]. C’était faire fausse

route, et chercher l’épopée sur le chemin de la satire. De plus, M.

Lecoy compromettait inutilement sa thèse en opposant à Grégoire de Tours

des témoignages du IXe et du Xe siècle. Ce n’est pas parce qu’il est

contredit par Aimoin ou par Hincmar sur des faits relatifs au règne de

Clovis que le père de l’histoire des Francs est ici une autorité

discutable, c’est parce que nous ne lui connaissons pas pour cette

période de sources dignes de foi, et que d’ailleurs ses récits ont ici

un caractère incontestablement épique. Il n’en est pas moins certain

qu’en posant résolument la question devant le public français, M. Lecoy

lui rendait un réel service, et attirait son attention sur un problème

qui méritait de le préoccuper. On ne lui en sut pas gré là où l’on se

targuait d’avoir le monopole de la critique. Soit que les arguments

défectueux dont la thèse était chargée par endroits empêchassent de

reconnaître la vérité de celle-ci, soit plutôt qu’on ne voulût accorder

aucune valeur à un travail dont l’auteur laissait percer des convictions

catholiques, plusieurs critiques se jetèrent sur l’œuvre de M. Lecoy,

non pour la contrôler, mais pour la démolir. Et l’on eut ce plaisant

spectacle de voir l’infaillibilité de Grégoire de Tours soutenue contre

un tenant de l’_école rétrograde_ par les champions de la critique

libre! L’article publié par M. Lecoy sur le même sujet, en 1866, dans la

_Revue des Questions historiques_[32], qui alors venait de naître, ne

reçut pas un meilleur accueil; d’ailleurs, avec les mêmes qualités, il

présentait au point de vue de la méthode les mêmes défauts. M. Henri

Bordier crut devoir protester contre l’_esprit de parti_ qu’il

découvrait dans la tentative du jeune téméraire[33], et, de l’autre côté

du Rhin, un savant d’ordinaire plus aimable, M. W. Arendt, faisait écho

à ces récriminations, en accusant M. Lecoy d’écrire _ad majorem cleri

catholici gloriam_[34]! Les idées défendues par M. Lecoy ne trouvèrent

grâce que lorsqu’elles furent découvertes par des érudits français dans

l’héritage de Junghans. M. G. Monod, qui avait étudié à Gœttingue, s’en

inspira en 1872 dans ses _Études critiques sur les sources de l’histoire

mérovingienne_[35], et, quelques années après, il traduisit même en

français le livre de l’érudit allemand[36].

[31] A. Lecoy de la Marche, _De l’autorité de Grégoire de Tours_,

Paris, 1861.

[32] _Clovis, ses meurtres politiques_. (_Rev. des Quest. Hist._, t.

I.)

[33] Dans la _Correspondance littéraire_, années 1861 et 1862.

Réplique de Lecoy, _ibid._ année 1862.

[34] Dans la _Historische Zeitschrift_ de von Sybel, t. XXVIII, p.

419.

[35] Paris 1872 (8e fascicule de la _Bibliothèque de l’École des

Hautes Études_, p. 89-100).

[36] _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_. Paris 1879.

Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès réalisés par la

critique dans l’étude des origines de l’épopée: il avait de plus, ainsi

que je l’ai montré, le défaut d’être purement négatif, et de ne pas

entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début de mes études

historiques, lorsque je le lus pour la première fois, et il me souvient

de l’avoir déposé avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance

n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un sillon plus

profond en France qu’en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, on continua

de répéter comme des faits historiques les légendes qui remplissent les

premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout élève d’université

ayant suivi un bon cours d’histoire littéraire eût pu démontrer

l’inanité. Et, chose remarquable, ce ne sont pas les premiers venus qui

se signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont les princes de

la critique allemande et française. Je crois, en effet, que nul ne

protestera contre ce qualificatif appliqué à Léopold von Ranke et à

Fustel de Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants écrit en

1883 une dissertation spéciale dans laquelle, se plaçant au niveau

critique d’Henri Martin, il accepte en bloc toutes les données

légendaires de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du _Liber

Historiae_[37], se bornant à marquer en termes explicites sa préférence

pour les deux derniers, dont les récits ont à ses yeux le mérite d’être

moins entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. Cette

œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs[38], n’attestait pas

seulement un étonnant oubli des règles élémentaires de la critique, mais

aussi le désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume Franc

la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien protestant[39].

Quant à M. Fustel de Coulanges, fidèle à sa règle du dédain transcendant

vis à vis de toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne

prend pas même la peine de discuter, mais il daigne nous apprendre que

l’opinion qu’il ne connaît que par la traduction française de Junghans

est _une pure hypothèse sans aucun fondement_[40]. Un pareil jugement

prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru devoir se déranger

pour s’enquérir par lui-même du véritable état d’une question placée en

dehors de son champ d’observation ordinaire; il montre aussi que les

résultats de la philologie continuaient de rester ignorés du monde des

historiens.

[37] Ranke, _Weltgeschichte_, t. IV. _Appendice_.

[38] G. Kurth, _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des

Quest. Hist._, janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit

par Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, Leipzig 1887, t. I, p.

108.

[39] V. pour la preuve de cette assertion mon article cité ci-dessus,

p. 99.

[40] _Histoire des institutions politiques de la France_. Tome II. _La

monarchie franque_. Paris 1888, p. 6, note. Notons cependant que

dans la préface de son édition critique de Grégoire de Tours, W.

Arndt écrit ces paroles catégoriques: Carmina etiam epica in quibus

res a regibus heroibusque Merovingicis fortiter gestæ celebrabantur

ipsi ad manum fuerunt. (_Script. Rer. Merov._ I, p. 23.)

Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait de faire son chemin,

à leur insu, parmi les philologues. Dès 1865, l’homme qui est

aujourd’hui, en France, le représentant le plus éminent de la philologie

romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son sens l’épopée carolingienne

n’était pas _une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur

une place vide_; qu’elle n’était _qu’un anneau dans une chaîne, qu’un

moment dans une série_ et qu’elle avait été _déterminée et préparée par

des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol_[41].

Il admettait _qu’avant Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et

avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut

devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux_[42]. Ces

quelques lignes du maître des romanistes, écrites en 1865, contiennent

en germe toutes les conclusions auxquelles la critique devait aboutir

vingt ans plus tard; nul doute qu’elles n’eussent été formulées dès

lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré à d’autres études ses

puissantes facultés d’investigation et d’analyse. Mais la lumière se

faisait de plus en plus, et sur quelque point que la critique entamât

l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement à la

tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, dans le livre qui vient

d’être cité, avait eu l’occasion de noter le caractère singulièrement

épique de plusieurs épisodes du règne de Dagobert I, notamment

l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant

Sadrégisile: il notait en passant qu’elle se retrouvait en substance

dans le _Floovent_, chanson de geste du XIIe siècle. En 1877, M.

Darmesteter, dans une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à

conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir fourni de bonne heure

le thème de chants populaires desquels dérivait, par une série

d’intermédiaires plus ou moins nombreux, la version contenue dans le

poème du moyen âge. Et, précisant les indications de M. Gaston Paris, il

résumait ses idées dans ces propositions remarquables: «Il y a eu un

cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la

forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type

du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le

cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que

lui seul alimente»[43].

[41] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris 1865, p.

445.

[42] Id. ib., p. 437.

[43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas

fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum

exstitisse... Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius

autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum... Sed Merovingus

ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem

ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit.

A. Darmesteter, _De Floovant vetustiore gallico poemate_. Paris

1877, p. 110 et 113.

Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient

accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique.

L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son

côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et

l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il

était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration

scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si

constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les _Origines

de l’épopée française_, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une

étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était

pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient

dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines

franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux

premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles

traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond

ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de

l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes

formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe

et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une

mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et,

partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc,

l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard

l’épopée française.

[44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel,

_Zeitschrift für romanische Philologie_, 1878, t. II, p. 338: «Damit

soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen

Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde,

keineswegs geleugnet werden... Dass der alte Merovingische

Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern

Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.»

Em. Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_. Heilbronn

1879, p. 18:

«Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über

merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge

aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich

über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die

poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.»

[45] _Delle origini dell’epopea francese_. Florence, 1884.

Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être

rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être

considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier

l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle

doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se

trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les

historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se

passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu

près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire

proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée

française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux

annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle

de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain

de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra

désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais

lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette

histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a

eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est

pas encore déterminé.

Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté

de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de

l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les

annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans

ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de

l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et

de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce

terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans

des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait

régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre

pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles

et recommençant chaque fois _ab ovo_, sans profiter des recherches du

devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de

Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux

derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les

philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les

historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose

le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de

manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai

pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de

cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution

qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se

présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases

principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de

remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je

mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité,

et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des

peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un

côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit

désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme

légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une

manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque

sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant

l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le

voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et

ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur

instruit.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 7 / 108 题