III

Cet été-là--y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié?--fut très

brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne

d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et

membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais

me dispenser d’assister à des dîners officiels.

Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter

Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son

existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au

rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait

les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne,

la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée

de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de

l’après-midi lorsque je revenais de mon service.

Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner

Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à

Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils

ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce

vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des

boissons internationales.

Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à

Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une

éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance

d’Isabelle, «légèrement souffrante», mais le yali lui plut. Cette salle

nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque

chose d’«horriblement bien». Il fallait y donner un bal avec fête

vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours.

Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le

plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui

obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement

nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu

lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle

fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes

légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un

œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas

qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout

étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette

Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à

l’anglaise Daiana.

Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la

Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle

me demanda beaucoup de détails; il fallut même décrire la toilette de

l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile.

Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en

apportais l’intéressaient encore; elle apprenait ainsi ce qui retenait

mon attention.

* * * * *

J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la

douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient

de m’enchanter.

J’avais plus d’une façon d’en jouir.

Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi; nous nous laissions

mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient

mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient

nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire

et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du

Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un

essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée

contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du

ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de

ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient

poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam

chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre

bonheur:

O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois

heureux!

Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque

mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait.

J’étais heureux!

* * * * *

Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi

beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les

femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont

on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort

sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et

mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs

de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient

qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si

obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la

turque? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de

l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas

seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais.

Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des

épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie

de jouer avec elle comme avec un jeune chat--elle en laissait voir la

langue fine et rose,--de la rouler, de la caresser et finalement de la

prendre sur mes genoux. Nous dansions; j’aimais le parfum qui venait

d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses

yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à

l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant

un peu son accent:

--Voulez-vous de moi dans votre harem?

Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.

Le coup était direct.

--Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je

en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux.

Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi

leur valeur. Qui m’aurait retenu? Je sentais en moi l’ardeur à réussir

qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte! Je savais que,

même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas

sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée! Merveilleux

antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour.

Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot

fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour

qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et,

songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à

l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul

mot à l’homme de la barre était: «Plus vite!»

* * * * *

Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été se passait dans la

dissipation. J’appartenais à l’Asie, mais l’Europe essayait de me

reprendre. Elle usait, comme on voit, d’artifices pleins de charme. J’en

sentais l’agrément; j’en niais la force. Aussi je ne me défendais pas.

Isabelle devina-t-elle le danger qui nous menaçait? Elle ne me posait

presque plus de questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle que,

l’aimant comme je l’aimais, je ne prendrais pas une maîtresse?

Jugeait-elle au contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais droit au

plaisir? Mais qu’était le plaisir à ses yeux? Où étaient ses limites?

Elle ne le connaissait que confondu avec l’amour. Savait-elle qu’il n’en

est pas ainsi pour l’homme?

Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, elle me laissait, au lieu

de bénéficier d’un doute qui m’était favorable, je fus pris

d’inquiétude. Bientôt le mutisme d’Isabelle me pesa; j’eusse préféré ses

reproches. Son regard triste semblait fuir le mien. Que se passait-il

derrière ce front fermé? Je n’admettais pas que ce qui m’était un simple

plaisir, plaisir auquel je renoncerais sans peine, fût une cause de

souffrance pour Isabelle.

Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, je parlai. On ne

pénétrait pas chez Isabelle de plain-pied. Elle fuyait les confidences

intempestives. Je lui fis sentir combien je m’affligeais de la voir

préoccupée. Avait-elle des soucis? Jugeait-elle que j’allais trop

souvent le soir sur la rive d’Europe? S’il en était ainsi, je resterais

près d’elle sans lui sacrifier quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir

aucune cause de tristesse. Elle était heureuse et ne demandait rien.

Elle m’était reconnaissante de consentir à m’enfermer dans une maison

isolée, avec une femme recluse à qui le monde faisait horreur. Il était

donc naturel que j’allasse chercher au dehors les distractions qu’elle

me refusait ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur un ton de

parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme noble. On s’en apercevait en

des moments comme celui-ci où les mots étaient chargés de plus de sens

qu’ils ne paraissaient en contenir.

Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. Je cherchais des choses

contradictoires: j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et

agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en pâtît. Je lui en voulus

de la douleur qu’elle me cachait et je m’armai contre elle des mots si

généreux qu’elle venait de prononcer. Mais aurais-je toléré son

indifférence?

Et je revenais toujours à la même interrogation: que savait-elle au

juste de mes amusements à Thérapia? Elle avait parlé de «distractions».

Jusqu’où allaient les distractions permises? Elle ne comptait plus

d’amies européennes. Elle ne fréquentait guère que quelques dames

turques de haut rang. Elle était ainsi, croyais-je, à l’abri des

commérages de la colonie étrangère. Pouvais-je supposer--ce que j’appris

beaucoup plus tard--que ma liaison, ou ce qu’on pensait être ma liaison,

avec la belle Daiana occupait la société de Constantinople? Je me suis

toujours fort peu intéressé à la vie secrète des gens. Comment imaginer

que la mienne excitât tant de curiosité? Partout on parlait de nous! Ce

qu’on en disait--invention, calomnie, vérité--est trop dénué d’intérêt

pour que je le rapporte ici. Ces histoires étaient racontées au fond des

harems et l’écho en parvint jusqu’à Isabelle.

Elle eut la force de me le cacher. Elle me témoigna une égale tendresse.

Si je ne m’étais senti coupable envers elle, aurais-je noté un

changement dans son humeur?

L’automne touchait à son terme. La saison de Thérapia perdait de son

éclat. J’allais à l’ambassade. Mais Constantinople est une grande ville;

on y passe inaperçu. Du reste, je ne m’y attardais pas. Je ne quittais

plus Isabelle après dîner. Nous passions à deux des soirées charmantes

et un peu mélancoliques.

Pendant cette période troublée où tant de choses étaient mises en

question, Isabelle n’envisagea pas un instant la possibilité de changer

son genre d’existence. Nous avions une maison. Ce fait, en apparence

secondaire, était important aux yeux de ma femme. Elle voyait là quelque

chose de durable, de définitif, de presque sacré qui nous dictait des

habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait des traditions.

Nous n’étions pas des nomades, comme les Européens du Bosphore. Tout

était changeant dans leur vie, tout tendait à se fixer dans la nôtre.

Chaque jour lui apportait une confirmation de l’excellence du choix

qu’elle avait fait en venant habiter la rive d’Asie. Les seuls mots durs

qu’elle se permit étaient à l’adresse des femmes qui se donnent

facilement, montrant ainsi le peu de prix qu’elles mettent à leur

personne. Mais elle n’accusait jamais les hommes; la faute et la honte

restaient aux femmes. Ainsi quoi qu’il arrivât, elle s’attachait

davantage à notre yali de Tchoubouklou.

--Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois.

Ces mots avaient quelque chose de pathétique sur les lèvres d’une femme

si jeune. Et comment ne pas remarquer qu’elle disait «je» et pas «nous»?

Bouleversé à de tels accents, je la pris dans mes bras; je l’assurai que

je ne l’abandonnerais jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur un

roc inébranlable.

* * * * *

Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer passer une quinzaine à Paris pour

affaires de service. Ma femme parut indifférente à cette nouvelle.

Pourtant nous ne nous étions pas séparés une nuit. Mais, pleine de sens

et de raison, elle jugeait bonne mon absence de Constantinople en ce

moment; je retrouverais ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne fut pas

question pour elle de quitter Tchoubouklou. Elle avait pris racine en

terre d’Asie. L’Orient-express m’emmena donc seul. Le malheur fut que,

sans nous être concertés, l’Irlandaise et son Américain de mari qui

avait un congé de six mois partissent, par le même train vingt-quatre

heures plus tard. Cette coïncidence ne pouvait manquer d’être exploitée.

On raconta que Daiana voyageait avec moi, sans son mari, et qu’elle

occupait, ô cynisme, le coupé voisin du mien.

Isabelle ne m’avait pas accompagné à la gare, sinon elle aurait vu

elle-même la créance qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais elle

redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher sa tristesse. Elle me fit

ses adieux à Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme certaines

arrivèrent à notre yali. Isabelle fut atterrée. Jusqu’ici elle avait

choisi de vivre dans le doute: je m’amusais sur la rive d’Europe, je

dansais avec l’Irlandaise, on nous voyait ensemble. Comment empêcher les

langues de se déchaîner? Mais cela prouvait-il que je la rencontrasse en

secret? Notre voyage à deux ne permettait plus, hélas! d’interprétation

favorable. Il fallait accepter l’idée que Daiana était une maîtresse. Le

plaisir qu’Isabelle était prête à m’accorder allait donc jusque-là! Elle

avait souvent tourné autour de cette idée sans oser la regarder en

pleine lumière. Maintenant rien ne restait dans l’ombre. Il y avait de

quoi s’étonner! il y avait de quoi souffrir! Pendant l’été, Isabelle

m’avait trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, joyeux et

tendre. Avais-je cessé de l’aimer? Non, certes. Dans l’atmosphère de

notre yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. Que ne

donnerait-elle pour m’avoir encore? Mais j’étais parti, j’avais quitté

Constantinople! Sous d’autres cieux, je l’oublierais! Une aventurière,

experte à séduire les hommes et à se les attacher, m’avait enlevé!

Cependant elle recevait de moi de longues et affectueuses lettres. Elle

ne se rassurait pas et imaginait que je voulais adoucir sa peine. Mais

ces lettres étaient écrites sous les yeux d’une rivale! Est-il pire

tourment? Elle passa près de deux semaines angoissées.

Je revins! avec un peu de retard dû aux lenteurs des bureaux. Elle ne

m’attendait plus. Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas

maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent qu’elle avait cru me

perdre.

Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se reprit vite. J’apprenais à

connaître l’admirable caractère de ma femme. Elle n’admettait pas d’être

plainte. Un grand orgueil la soutenait et la poussait à prendre la

responsabilité de notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait

entraîné loin du commerce des hommes? Elle avait à prouver que nous

devions être heureux, elle et moi, plus que si nous avions mené la vie

banale qui eût été la nôtre en Europe. Elle n’entendait pas s’avouer

vaincue. Dans l’inquiétude où elle était, elle cherchait les causes de

son échec. Et d’abord elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement ses

goûts et de n’avoir pas pensé aux miens. Lorsqu’au début de notre

mariage, je sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser seul au

milieu d’une société brillante, mais de me déplaire en ne m’y

accompagnant pas. Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas de

plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, elle n’aurait pu me

protéger contre certains assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur

(j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, un démon qui, à certains

moments imprévisibles, se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, à

rien. Quelle menace! Et comment l’écarter?

Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait à me communiquer ses

pensées. Si j’en avais connu le cours douloureux, je l’aurais vite

rassurée en lui disant que pas une minute je n’avais eu l’idée de la

quitter pour suivre la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un lent

travail de réflexion s’opérait en elle et l’amenait à me regarder sous

un jour nouveau. «Ce démon vivant dans ma chair, comment le détruire? et

si cela n’était pas en son pouvoir, comment le domestiquer?» Voilà le

thème de ses méditations. Il fallut quelques mois pour que j’en

découvrisse l’aboutissant et je vis alors seulement jusqu’où l’amour et

l’audace, mêlés à la crainte de me perdre, avaient conduit la solitaire

Isabelle.

* * * * *

Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais chez moi et qu’avant de

rejoindre Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée,

j’entendis venant du fond de l’appartement le son grêle d’une guitare.

Ce n’était pas la première fois qu’un des serviteurs se divertissait

ainsi au jardin ou dans le pavillon de la cuisine. Mais il me parut

qu’une main plus savante m’envoyait aujourd’hui des accords et des

modulations que je ne connaissais pas.

Je me mis à la recherche du musicien et arrivai à une petite chambre

éloignée. J’y trouvai le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait pas de

retour, assis sur un divan et, à ses pieds, un homme vêtu de noir,

coiffé de la kola persane. Il y avait peu de lumière et je ne distinguai

de lui qu’une figure assez ronde, trouée par la petite vérole. Il tenait

une guitare double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva et resta

immobile, les mains croisées sur le ventre. Agop m’expliqua aussitôt que

mirza Ali était un lettré persan de grand mérite. Il l’avait rencontré

naguère à Téhéran. Mirza Ali se rendait en Europe pour examiner dans les

bibliothèques les manuscrits de son pays; il n’était pas sans

ressources, et en chemin séjournait à Constantinople.

Le mirza parlait français. Les yeux baissés, tortillant ses doigts un

peu gros, il me fit un compliment avec tant de finesse naturelle et

acquise, jointe de la façon la plus raffinée à une réserve et à une

grâce respectueuses, que je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine

et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt notre yali. Nous

causâmes des poètes persans que je lisais en traduction. Il corrigea

sur-le-champ la version que je donnais de quelques vers et les fit

apparaître dans une beauté nouvelle.

Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger chez moi, où il habitait, je

l’appris plus tard, depuis une semaine.

En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. Tout ce qui venait de

l’Asie, tout ce qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait excellent.

Elle voulut voir le mirza et, le repas terminé, elle descendit. Mirza

Ali s’exprimait avec un peu de difficulté. On pensait d’abord qu’il

n’arriverait pas où il voulait aller, mais finalement il trouvait un

chemin inattendu et charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi par

petites touches en apparence insignifiantes et même parfois triviales la

Perse fleurie, cultivée et rare des poètes.

La journée n’était pas achevée que j’avais décidé d’apprendre le persan

sous la direction du mirza. Isabelle approuvait.

Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends une chose je m’y

jette avec passion. Me voilà donc plongeant en compagnie du mirza dans

l’étude du persan. Si l’écriture arabe en est difficile pour un

Européen, la langue elle-même est d’une grande simplicité et ne présente

pas plus de complications grammaticales que l’anglaise.

Au bout de quelques semaines, je commençai à lire des vers d’Omar

Khayyam. Alléguant la mauvaise saison et une avarie au moteur du canot,

je n’acceptais pas d’invitations à Péra. Dès le dîner fini je descendais

au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. Belles et tranquilles

soirées à la lueur de la lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu de

la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une voix persuasive m’appelait.

Ah! je ne pensais point à l’Europe alors! Un rythme nouveau menait mes

travaux et mes jours.

Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa guitare persane à double

caisse dont les cinq cordes étaient accordées au quart de ton et, après

des préludes interminables, avançait tout à coup d’une main sûre dans un

thème simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, le perdait,

le retrouvait, faisant s’épanouir devant mes yeux les arabesques

hardies, folles et précises, des tapis anciens d’Ispahan. Puis c’étaient

de longs silences où nous partions pour des rêveries lointaines et

souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait disparu emportant son

tar.

Un jour, c’était le 21 mars--je me souviens que le temps était mauvais

et que la pluie battait les vitres--il m’expliqua, une fois le travail

terminé, qu’à cette date où le printemps apparaît les Persans célèbrent

l’an nouveau, le nôrouz.

--On s’en va alors dans un jardin près de la ville avec un ami, on

récite des vers et l’on joue du tar.

A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant sa guitare, il

improvisa sur le thème du printemps, la vie renaissait sous ses doigts

habiles, je sentais la sève universelle couler dans mes veines. Cela

dura longtemps... Quand je revins à moi, j’étais seul...

L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement des pensées qui

avaient une forme sonore et un rythme. Un bruit de pas léger me fit

tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait ainsi magiquement son

apparition à la date fixée?

Je levai la tête. Une fille était là enveloppée du tcharchaf noir dont

les femmes se couvrent pour circuler hors de la partie de la maison qui

leur est réservée. Voyant que j’étais seul, elle le laissa tomber et je

reconnus à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, presque l’amie

d’Isabelle. Il y avait des mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle

accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, silencieuse, restait entourée

de voiles. Aujourd’hui je découvrais soudain qu’elle n’était plus une

enfant, mais une de ces adolescentes au visage de lune, une de ces

idoles adorées des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, faite

pour l’amour. Ma maison, mystérieuse comme toutes les maisons d’Orient,

recelait un trésor, et je ne le savais pas!

Un instant, je sentis le feu doux de ses yeux sur les miens, puis elle

baissa les paupières et, approchant encore, me tendit une timbale en

argent qu’elle m’apportait.

--O bey effendi, dit-elle, la khanoum a préparé ce verre de chira

qu’elle vous envoie.

Elle parlait un français pur, mais d’une voix dont les sonorités

chantantes n’étaient pas de notre pays.

--Comme te voilà grandie, Djémila! dis-je. Où donc te caches-tu que je

ne te vois jamais!

--Je suis toujours avec la khanoum quand elle est seule, répondit-elle

avec un peu d’orgueil.

Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne s’attachait à rien.

Soudain, sans qu’aucune cause apparente eût motivé cette question, je

demandai:

--Sais-tu que le printemps commence aujourd’hui?

--Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant.

Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements à l’adresse de la

khanoum. Derrière elle, un parfum de musc traînait.

Un moment je rêvai, puis sautai sur mes pieds et courus à la fenêtre que

j’ouvris. Changement subit de décor: il ne pleuvait plus; quelques

nuages filaient vers le sud dans un ciel qu’éclairait une lune d’or à

son second quartier. De petites vagues clapotaient sur l’appontement du

yali. Un oiseau de nuit en chasse passa. L’air était froid, mais n’avait

pas l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine: «C’est le

printemps, me dis-je, c’est le printemps qui arrive!»

* * * * *

Une heure plus tard, je fis compliment à Isabelle de Djémila.

--Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu pas à la marier?

--Je me passerais difficilement d’elle, répondit ma femme. Et puis

voudrait-elle quitter notre maison?

* * * * *

Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque je travaillais, Djémila

entrait portant une boisson. Parfois mirza Ali était encore là; le plus

souvent elle semblait attendre qu’il fût parti. Sa visite prenait alors

les allures d’un rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien; je me

bornais à admirer celle qui venait à moi dans la nuit.

Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et fantasque. Un jour

Djémila se montrait pareille à l’échanson aux lèvres de rubis d’une

miniature persane. Deux boucles de cheveux passant sous le turban

encadraient son frais et beau visage; elle portait de grandes culottes

larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin; une chemisette de tulle

pailleté d’argent enfermait un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue

comme une bayadère hindoue, de pantalons étroits, recouverts d’une ample

robe de mousseline transparente des Indes où passaient des fils d’or.

Des rangs de pierres de couleur lui encadraient les bras, le cou, et

descendaient en bruissant jusqu’aux seins.

Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je goûtais le plaisir de la voir

aller et venir dans la pièce à demi éclairée et de regarder ses pieds

nus, délicats fouler mes tapis anciens. Pour qu’elle ne s’en allât pas

tout de suite, je lui demandais de me rendre quelque menu service, de

m’apporter un livre qui était hors de la portée de ma main, ou une boîte

d’allumettes. Accroupie sur les talons, elle me donnait l’objet réclamé.

J’admirais la souplesse animale de ce jeune corps, la courbure de la

croupe, le cintrage des reins tendus.

Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il ne montrait pourtant d’aucune

manière qu’il s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, la

guitare à la main. Il ne tournait même pas la tête lorsqu’elle venait.

Je m’étonnais de ce qui paraissait être une faute de tact chez un homme

si fin, si sensible. Il grattait distraitement des accords sur le tar,

en manière de prélude. Djémila, curieuse, écoutait. Mais le mirza n’en

finissait pas de préluder et elle nous quittait, comme si ses ordres

étaient, du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder auprès de moi. Peu à

peu je m’habituai à la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus

attention.

Une fois, manquant de cigarettes, je demandai à Djémila de m’en chercher

une boîte. Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma une cigarette,

puis me la tendit. Cette façon de faire se pratique en Orient, mais elle

n’était pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement de cœur en

portant à ma bouche la cigarette qui m’apportait, tiède encore, le

parfum des lèvres de cette belle fille.

Chaque soir, je l’attendais impatiemment. Je tirais ma montre. Je

faisais quelques pas vers la porte... Elle arrivait! Je prenais de ses

mains le verre de chira...

Maintenant tout me retenait dans notre yali, Isabelle semblable à

elle-même, mon travail avec le mirza, cette lente promenade à travers

les jardins fleuris de la pensée persane, la musique d’Asie qui

pénétrait de jour en jour plus profondément en moi, et enfin

l’apparition dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. Que demander

encore? Que pouvait m’offrir la rive d’Europe?

Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement à la petite Djémila?

Je l’avais regardée d’abord avec curiosité et admiration, un peu comme

une figure détachée d’une miniature persane. Elle avait la noblesse

inimitable de port, le visage fier, candide et voluptueux des

adolescentes qu’ont représentées les peintres de jadis? Mais bientôt un

désir impérieux m’envahit: je ne songeais qu’à jouir d’elle, comme un

homme d’une fille intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. Je ne

perdais pas, ici au moins, mon temps à des rêveries sentimentales.

J’avais fait mes écoles...

Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais à me connaître, je savais non

pas ma faiblesse, mais la force avec laquelle un désir nouveau s’empare

de moi et combien il m’est difficile d’y résister. Mais Isabelle? mais

toute ma vie harmonieuse dans ce yali? Risquerai-je de la détruire pour

la satisfaction d’un caprice? J’étais un homme; je devais peser les

conséquences de mes actes. Sans doute, je me permettais beaucoup, mais à

distance, loin de ma femme. Une passade sur la rive d’Europe était sans

importance. Tout restait dans le vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant

de l’Irlandaise? Nulle certitude.--Avoir une maîtresse dans la maison

même où vivait Isabelle à qui j’étais attaché par mille liens que je ne

songeais pas à rompre, la chose était grave. Comment le lui cacher?

Bientôt épiés, nous serions à la merci de l’indiscrétion ou de la

jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous surprendre... Mais le

conflit éternel du drame classique entre le devoir et la passion se

présentait devant mes yeux à travers la fumée d’une cigarette de tabac

turc. Et puis, le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un bleu

d’outre-mer au-dessus de nos têtes! et les beaux nuages dorés qui

venaient du sud! et la douceur de vivre sur ces rives! L’atmosphère ne

prêtait pas au tragique.

Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut encore la force de discuter

un jour avec Isabelle la question Djémila. Je lui dis assez sérieusement

qu’il fallait marier cette fille, qu’elle était jolie, qu’il était

inhumain de l’enfermer chez nous et que je me chargeais de lui assurer

une petite dot.

Isabelle me parut attentive au ton de mes paroles; ses yeux étaient

attachés sur les miens; elle me prit la main et la garda. Mais elle

répondit:

--Djémila a du cœur et nous aime. Je l’aime aussi. Ne nous séparons

point d’elle aujourd’hui. Plus tard...

Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent et, pour un instant,

donnèrent de la force aux scrupules qui m’avaient fait intervenir auprès

d’elle. Et pourtant avec quelle joie--ô contradictions d’un cœur

sincère!--les entendis-je! Djémila ne partirait pas. Pour apaiser ma

conscience, j’insistai. Que risquais-je? je savais maintenant que la

décision d’Isabelle était irrévocable.

* * * * *

Je continuai donc à recevoir la visite nocturne de Djémila. Parfois nous

causions. Sa voix d’une extrême douceur vibrait presque plaintivement

sur les terminaisons en or, en our et en ar. Le français parlé par elle

devenait la plus musicale des langues. Je pensais aux Persans qui

gardent un rossignol en cage. Nous échangions à peu près autant d’idées

que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais que cette conversation, par

ce qu’elle contenait d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle visait, me

paraissait intéressante!

--Quel âge as-tu? lui demandai-je un jour.

--Quinze ans, bey effendi.

--Une enfant! conclus-je machinalement.

Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait ce mot. Elle était maigre,

il est vrai, mais, les hanches et les seins développés comme il

convient, et pas plus. Les vers d’un poète né à Constantinople étaient

sur mes lèvres quand je la regardais et me troublaient:

... lorsqu’il a vu son sein

Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main.

Sur le coing parfumé le doux printemps colore

Une molle toison intacte et vierge encore.

Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de

Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma

femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente? Je rêvai un

instant. Puis je dis:

--Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.

* * * * *

Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir

d’un Européen? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que

rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût

vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est

constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer

avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait.

Et après?

Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais

me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise

jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté

d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts

murs de notre yali? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur

son cœur. Nous partagions le même lit; le matin, à peine éveillée, son

corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient: «Ma vie!»

Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je

descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la

victoire avant que d’ouvrir la porte.

Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à

gratter le tar; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui

semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et

passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de

sens, les mots «fidélité», «foi conjugale», ne se présentaient même pas

à l’esprit.

Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais

son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit

d’un pas sur un escalier!) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un

philtre. Elle disait les mots attendus:

--O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a

préparé.

Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues,

parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait

pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos

regards? Devinait-il ce qui se passerait entre nous? Pensait-il que la

musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes? Je

ne sais. Mais soir après soir,--nous étions maintenant à la fin

d’avril--je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le

Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument.

Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le

sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et

moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le

français--pour les sujets simples nous commencions à causer en

persan--ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il

semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un

paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une

longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans

les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A

suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter,

bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous

un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de

vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient

propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré,

il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses

doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard,

sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des

phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et,

revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse

et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la

possibilité de fuir.

Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale.

Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait

conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où

j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y

était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali

continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans

le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait

à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le

mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au

_Livre des Rois_, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit

le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme

que je ne connaissais pas... Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où

Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare,

deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt

disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé

se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros.

Était-ce Témimé? Était-ce Djémila? Était-ce Rustem? Était-ce moi?

Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse

écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre.

Où étais-je alors? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie; je

succombais à ses enchantements.

* * * * *

Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne

nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait

d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement

que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être... Mais sa

présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas? Pourtant

j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous

laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire.

Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté

de moi:

--Assieds-toi, petite.

Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds.

Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il

s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y

faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que

j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers

la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en

avait gagné le seuil et l’allait franchir.

--Tu t’en vas? dis-je surpris.

--_Khasté hastam, khan_ (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en

persan, puis il disparut.

Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la

tête la fit semblable à une biche effrayée. «Le plus ravissant

animal...» pensai-je.

Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter?... Je tendis la

main et saisis la sienne. Ce geste inattendu--jamais je ne l’avais

touchée--lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas,

elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put

retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche.

Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle

élevé par la nature entre elle et l’homme.

La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse

et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé

derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses

yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie,

sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que

nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et

selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa

maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission

était de me plaire. Elle y avait réussi.

Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements.

--Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte.

Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement.

* * * * *

Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la

voir--peut-être m’abusai-je--un peu triste. L’image de Djémila

m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser

Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à

Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma

proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite,

je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était

voilée à la turque; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi

le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes

d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine

ridée par le vent.

A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui

est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous

louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques

et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des

écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux.

Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant

un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une

pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé.

Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua

sur la pierre. La pièce ne tomba pas.

--Qu’as-tu demandé? lui dis-je.

Le visage de ma femme s’éclaira.

--Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses

beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant.

Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec

Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas

travailler.

Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers

onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza--il semblait que tout fût

réglé de façon immuable--pinça les cordes pour la dernière fois

(l’accord de Témimé!) et disparut.

Djémila restait debout attendant mon désir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la

pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui

près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots

montèrent en moi: «Une volupté sans fièvre.» La terre asiatique tenait

ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas... Et

cette fille neuve...

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE

21 AVRIL 1927 PAR

L’IMPRIMERIE FLOCH,

A MAYENNE (FRANCE).

La rive d'Asie · 第 12 / 12 题