TROISIÈME PARTIE

I

Cependant que je réglais ainsi le cours extérieur de ma vie, je restais

en moi-même blessé et douloureux. A Paris pendant les trois semaines qui

suivirent la fatale nuit d’Orville, je me tâtais anxieusement pour

circonscrire l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des précautions

inouïes comme un malade qui sait que, s’il fait tel geste, il réveillera

un mal aigu, mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais pas.

J’explorais la région neutre où je pouvais me mouvoir sans risques.

L’ayant reconnue, je décidai de ne point sortir de cette zone indolore:

«De quoi s’agit-il, en somme? me disais-je. De ne pas penser à

Madeleine? N’est-ce pas une question de volonté? Ne puis-je l’exercer

efficacement? Si Madeleine se présente à mon esprit, chassons-la, quel

que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, quelles que soient les

ruses qu’elle imagine pour me demander audience. En ce moment, elle

n’est pas mon amie; elle ne reviendra près de moi que pour me

tourmenter; avec elle il n’est point de repos.»

Il fallait donc ne pas me perdre dans les rêveries sentimentales où se

plaisent--et s’empoisonnent--les amants malheureux. Je déployais une

énergie incroyable à fuir Madeleine. Où qu’elle se montrât, je lui

tournai le dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. Tous les

moyens m’étaient bons pour me distraire. Je fis de la culture physique,

des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur mon torse. Hélas! lorsque

j’étais à demi nu, les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse,

me regardait. Je m’occupai de mes affaires, je dressai des comptes, je

vécus parmi les chiffres. Le total des additions donnait immuablement

Madeleine.

Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai audacieusement un parti

opposé. Je me contraignis à ne penser à rien autre et à la voir

seulement comme la femme de son mari. Je croyais pouvoir me détacher

d’elle par l’évoquer en des postures dégoûtantes. «Le jaloux... est

obligé à joindre en son esprit l’image de la femme qu’il aime aux

parties honteuses et aux excréments d’un autre...» dit Spinoza.

Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me dépris point de Madeleine.

Pourtant dans les crises les pires de ma passion, j’eus la force de

résister aux montées subites de désir qui me poussaient à la rejoindre à

Orville où elle était toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais;

cela au moins je le voyais clairement.

Au moment de partir j’étais au comble du désespoir. Je n’attendais plus

ma guérison que d’un changement complet de décor et d’habitudes. Y

avait-il encore pour moi un baume en Arabie?

Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. A peine le pied sur le

bateau, je sentis que commençait une existence nouvelle. Tout me

plaisait, l’agitation du port, le bruit des camions retentissants, les

sifflets, la lumière éblouissante, la légèreté de l’air, sa

transparence, l’azur des flots et du ciel, et même la chaleur d’un midi

méridional tempérée par la brise marine. Mille petits drapeaux préparés

pour le 14 juillet claquaient au vent. Je m’étonnais d’avoir pu vivre

jusqu’ici sous les cieux gris du nord; en les quittant, je laissais

derrière moi, bagage inutile, les années passées, leurs tristesses,

leurs soucis. Ce beau bateau qui filait vers le Levant emportait un être

ardent et fier que rien, désormais, ne pourrait humilier.

C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé au bastingage, je regardais

les maisons serrées de Marseille, ses monuments, ses jardins fuir à

l’horizon. Déjà le bateau cherchait son équilibre sur la houle régulière

qui venait du large; de petites vagues écumeuses couraient le long de

ses flancs noirs. Des souvenirs classiques hantaient mon esprit.

Entendrai-je chanter les sirènes? Ah! j’étais décidé à ne pas me couler

de la cire dans les oreilles, à ne pas me faire attacher au mât du

navire.

A cet instant une voix féminine, pleine et riche, prononça mon nom à

quelques pas. Je me retournai vivement.

Une jeune fille était là, grande, mince, le teint ambré, l’expression

grave et douce à la fois. Qui était-ce? Aussitôt, je trouvai. L’ovale du

visage, les yeux étroits, les longs sourcils arqués:

«Isabelle! m’écriai-je. Et pourtant combien changée d’elle-même!»

C’était, en effet, Mlle Saint-Aignan, que je n’avais pas revue depuis

deux ans au moins. Je lui tendis la main et, d’un mouvement rapide,

joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche autour de sa taille comme

si j’avais peur qu’elle ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le

fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais quittée, elle était une

enfant fermée et sauvage. Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune

fille qu’elle était devenue, une amie? Comment savais-je tout de suite,

sans un mot échangé, que les liens anciens, plus solides que je ne le

croyais, loin de se rompre avaient pris de la force pendant l’absence?

Et ce ne fut pas la seule chose que j’appris en un espace de temps si

bref. Je m’aperçus que la solitude où j’avais vécu récemment, à laquelle

je m’étais condamné, que je croyais bonne et salutaire, me faisait

horreur, que je n’étais pas destiné à être malheureux et à nourrir des

pensées sombres. Un coup d’œil suffit à dissiper les nuées tristes dont

je m’entourais. Le soleil n’emplissait-il pas le ciel? N’avais-je pas

près de moi une fille souriante? Tout cela en une seconde. On assure que

l’homme qui va mourir voit en aussi peu de temps la longue suite des

jours qu’il a vécus défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas mourir,

mais peut-être dans un regard vis-je toute ma vie à venir...

Cependant mon bras gauche restait autour de la taille d’Isabelle.

L’absence de préméditation, l’ingénuité, pouvaient seules excuser ce

geste. Elle le comprit, elle se dégagea non pas brusquement, mais avec

lenteur. Ainsi à la minute où nous nous retrouvions, nous nous montrions

capables d’agir dans des circonstances délicates, et sans nous être

concertés, en parfaite harmonie. Il y eut un instant de silence, puis

commença une vive conversation à bâtons rompus. Que d’événements, petits

et grands, durant une si longue séparation! A nous entendre, à voir

l’intérêt que nous prenions à nos bavardages, il semblait que nous

eussions à nous en raconter pour toute la traversée. Cependant je ne

cessais d’examiner Isabelle, et avec quel sérieux! C’était à croire que

je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien me plaisait l’éclat

répandu sur ce visage, sa pureté, sa fraîcheur rayonnante! Et je faisais

peu à peu une merveilleuse découverte: cet éclat, cette fraîcheur, cette

pureté ne pouvaient émaner que d’une jeune fille, ils lui appartenaient

en propre, ils étaient comme la fleur de son corps intact. Je sentais

que seul a du prix ce qui n’a été touché par personne et que le plus

rare, le plus beau présent qu’une femme puisse offrir à un homme est sa

virginité. Le souvenir me traversa, à la façon d’un coup de poignard, de

la nuit où, évoquée par deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre de

mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers de la femme que j’aimais.

* * * * *

Mme Saint-Aignan et sa fille allaient passer le reste de l’été et

l’automne à Constantinople où les appelaient le soin de leurs affaires

et leur plaisir. Mme Saint-Aignan qui supportait mal la mer ne sortait

pas de sa couchette.

Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions point. L’aube nous

trouvait sur le pont que les matelots lavaient à grande eau et les nuits

étaient si douces que nous ne nous décidions pas à regagner nos cabines.

Nous longeâmes la Sicile; puis la mer Ionienne agitée nous berça. Le

lendemain, au petit jour, nous étions ensemble pour voir surgir des

nuées du levant et des flots gris la masse rocheuse du cap Matapan.

Isabelle, dont la culture était peu livresque et en avait à mes yeux

plus de charme, ne partageait que par sympathie l’émotion qu’éveillait

en moi l’idée de débarquer en Grèce.

Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle me dit:

--Constantinople est plus beau!

Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. Une lumière ambrée et légère

baignait les marbres des temples, les pierres écroulées à leur pied et,

au loin, les pentes violettes du Lycabète. Isabelle préféra

l’Érechthéion au Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le corps

plein, la tête petite aux cheveux ondulés, ne figurait-elle pas une

vivante cariatide? Les Niké du petit musée l’arrêtèrent:

--Elles ont des bras ronds, gros, bien en chair. Ce sont de fortes

filles de la campagne. Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas l’âme

paysanne.

A Smyrne, premier contact avec l’Orient, Isabelle eut la coquetterie de

paraître voilée presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle arriva

sur le pont où je l’attendais, je surpris un peu d’inquiétude dans son

regard. La trouvais-je à mon goût? Voilà la seule question qui la

préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle pour me faire comprendre, sans oser

me le dire, qu’elle désirait me plaire.

Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des marchands accroupis au seuil de

leur boutique nous offraient des colliers d’ambre, des étoffes lamées,

des tapis. Une odeur d’épices emplissait l’allée couverte. Par une porte

donnant sur la campagne, des chameaux mélancoliques, roux et désabusés,

montrèrent leur cou pelé et leurs longues dents jaunes.

Des plaisirs variés et purs, un beau décor changeant, la présence

continue d’Isabelle, je souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. Aucun

retour offensif du passé; j’étais guéri. Si je pensais à Madeleine,

c’était sans amertume. Déjà cet amour participait à la grandeur et à la

sérénité des choses mortes. Je ne disais plus: «Si...» Il était un tout

auquel je ne pouvais rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer.

Mes souffrances m’avaient accouché de mon être véritable. Elles étaient

les étapes douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. Grâce à

elles, je n’ignorais plus où chercher le bonheur. Celui que je goûtais

aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je pas aux pleurs versés

dans les bras de Madeleine?

Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité et un naturel qu’on

aurait peine à imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de

dissimulation était aussi éloignée de l’esprit d’Isabelle que du mien.

Pourquoi aurait-elle cherché à jouer un personnage puisqu’à l’instant où

elle m’était apparue elle m’avait séduit en étant elle-même? Pourquoi

aurais-je dressé des plans pour conquérir un cœur qui ne se défendait

pas? Notre entente, nous n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par des

mots, nous en jouissions comme du ciel et de l’air. Nous ne parlions pas

de l’avenir, nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions qu’à nous

connaître plus complètement. Il semblait que la tâche fût infinie à voir

l’ardeur que nous y apportions. Et pourtant ce que nous avions à

apprendre ainsi était secondaire, car la seule chose qui importât, nous

la savions depuis longtemps déjà sans nous la dire. Elle nous avait été

révélée à la minute où nous nous étions retrouvés. Rien n’était capable

d’altérer la certitude que nous avions gagnée alors. Nous savions que

nous serions l’un à l’autre...

Parfois nous causions sérieusement, de Constantinople et de la vie qu’y

menaient, non les Européens mais les Turcs. Dans son langage où les

choses graves et les choses légères s’entremêlaient d’une façon

charmante, Isabelle me disait qu’elle trouvait honorable pour une femme

de ne connaître et de n’aimer qu’un homme: «Je n’en demande pas

davantage», ajoutait-elle en souriant. Elle parlait un peu le turc et me

donnait des leçons avec une application incroyable, comme s’il était

vraiment utile pour ma carrière que je l’apprisse.

Puis soudain, nous redevenions des enfants. Ce n’étaient que jeux,

devinettes, énigmes, rébus, marelle, courses à cloche-pied, shuffle

board. Isabelle était adroite. En un exercice, je triomphais, car

j’étais seul compétiteur. Je me laissais descendre en tournant, les

jambes relevées à angle droit, le long d’une de ces colonnettes minces,

en cuivre, qui soutenaient le pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un

clown, assis à terre après m’être dévidé autour de la colonnette.

L’admiration, l’envie et le rire se disputaient Isabelle ébahie. Le rire

l’emportait.

On conçoit que lorsque Mme Saint-Aignan nous rejoignit à l’entrée de la

mer de Marmara ces folies ne furent plus de mise.

Du reste nous touchions au terme du voyage. Vers la fin de l’après-midi,

nous nous penchâmes, Isabelle et moi, à l’avant du bateau pour voir le

ciel s’embrumer à l’orient. Des poussières grises étaient suspendues

au-dessus de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, elles se

dorèrent dans les rayons du soleil. Une coupole, puis d’autres se

montrèrent et les pointes blanches effilées des minarets montant comme

un cri vers le ciel. Une double ville immense, désordonnée, apparut sur

des collines entre lesquelles coulait un fleuve aux flots bleus. Mille

fenêtres s’illuminèrent aux feux du couchant. Les noirs cyprès des

cimetières fusaient au milieu des maisons basses; des terrasses

surplombaient la Corne d’Or; des palais, des jardins descendaient

jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore était couvert de paquebots et de

barques, le vent enflait les voiles, déchirait les panaches de fumée et

nous les apportait avec les appels rauques des sirènes. Je sentis frémir

dans la mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. Nous étions à

Constantinople.

Six semaines plus tard--il n’y avait pas trois mois que j’avais quitté

Orville--notre mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade de

France.

* * * * *

Un homme aime une femme et l’attire à lui. Préparée au bonheur, elle

sait où elle va. Mais Isabelle ignorante!... Riche de cent expériences,

à quoi me servaient-elles? J’avais en face de moi une fille chaste et

vierge! J’étais son mari depuis quelques heures, j’allais être son

amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette ne m’avait rien appris.

Cédant tous deux à une poussée violente de l’instinct, Henriette avait

été heureuse en même temps que blessée.

La nuit... Un couple pour la première fois enlacé, un corps qui tremble

et qu’on veut épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut contenir, les

mots tendres qui rassurent, les promesses, tout un balbutiement fervent

et mystérieux, puis le silence, un silence brusquement rompu!... Ah! je

n’oublierai jamais Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant

contre moi, ses joues humides de larmes, les baisers timides et

maladroits qu’elle me prodiguait. Je la gardai dans mes bras,

j’effleurais doucement cette chair sans histoire où aucun souvenir ne

s’éveillait sous ma main caressante. Isabelle était ma femme. Je

baignais dans la joie, une joie complexe et grave. J’apprenais enfin

pourquoi la nature a mis sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent

ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, ne doit être que le premier,

l’unique. Si non, incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit nuptial

m’avait montré la voie qui mène à la vie bienheureuse. Ce que je

pressentais depuis la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. Je me

penchai vers elle, je baisai son front pur. Vaincue par la fatigue, elle

dormait, la tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier

s’accordait aux mouvements de mon cœur et, le long du mien, son corps

s’allongeait désormais sans crainte.

La rive d'Asie · 第 10 / 12 题