Nous l'écrivions, il y a peu de jours, à propos d'un poëte moderne
qui a eu à la bouche les blasphèmes sublimes de Job, mais qui n'a pas
eu sa plus sublime humilité; nous le répétons aujourd'hui.
Quand on a vécu un certain nombre d'années sur cette terre et qu'on a
sondé jusqu'au tuf le sol de cette vie, il n'y a que deux conclusions
à tirer et deux partis extrêmes à prendre: le mépris de soi-même,
de l'homme et du monde créé, ou le respect de l'oeuvre divine et
l'adoration de l'ouvrier divin; en d'autres termes, le sarcasme, le
suicide, ou la résignation et la prière. Et il ne faut pas croire que
ce soient des âmes vulgaires que celles qui délibèrent un certain
temps avec elles-mêmes avant de prendre le parti de l'espérance
contre celui du désespoir, le parti de l'enthousiasme pieux contre
le parti du rire amer, le parti de la vie morale contre le parti
du suicide de l'âme. Non, ce sont souvent des âmes très-grandes et
très-altérées du beau idéal que leur grandeur et leur altération
mêmes précipitent dans ces impiétés d'esprit.
Plus un homme est doué par la nature d'une puissante faculté
d'imaginer, de sentir, de penser, d'aimer, plus il est froissé, dans
son intelligence et dans sa sensibilité, par ce milieu humain _où
rien n'est de ce qui devrait être_, avant d'arriver par la mort à
ce milieu divin _où tout ce qui doit être sera_. L'homme ainsi doué
se sent une puissance de vie intérieure qui userait des milliers de
corps et des milliers de siècles sans avoir émoussé seulement sa
faculté d'être, et il se sent accouplé par on ne sait quelle loi à
une pincée d'argile corruptible, façonnée en organes qui tombent en
ruines après un petit nombre de levers et de couchers de soleil,
malgré tous ses efforts pour les réparer sans cesse et pour leur
donner un peu de cette immortalité qu'il sent en lui.
Le besoin de penser le dévore, et, chaque fois qu'il pense à ce qui
est le plus digne d'être pensé, ses pensées, comme des aigles à qui
l'oiseleur a laissé les ailes et crevé les yeux, vont se heurter, se
briser, se confondre contre les limites de son horizon, le mystère,
l'inconnu, l'inexplicable.
L'aspiration de la félicité le tourmente, et chacun des organes qui
semblent avoir été créés pour lui demander et lui procurer du bonheur
ne lui rapportent que des déceptions, des souffrances, des tortures
de l'âme et du corps.
Il aime, et il voit périr ce qu'il aime sous ses baisers. Il voudrait
aimer à jamais ce qu'il a aimé une fois, et sa vie n'est qu'un adieu
souvent sans retour.
Si son sort est tolérable ou doux, la mort est là, à deux pas de
lui, qui change sa félicité même en désespoir par le sentiment de sa
brièveté.
Si son sort est rude et intolérable, il ne sent l'existence que par
la douleur, et regrette le néant, où il dormait du moins sans rêve.
S'il cherche par la pensée, hors de lui et de ce monde visible, son
repos dans un monde meilleur, il trouve même ce monde, son refuge,
peuplé de terreurs et de supplices. Entre la superstition et
l'athéisme, il marche, comme sur le tranchant de la lame, entre deux
abîmes.
S'il se désintéresse de lui-même pour se dévouer, en vue de
Dieu, à l'amélioration de sa race, au progrès de la raison et
des institutions humaines, il a la dérision ou le martyre pour
récompense; il s'aperçoit que les hommes, formés, depuis le premier
jour jusqu'au dernier, de la même fange, changent de forme sans
changer de nature; qu'on peut les pétrir différemment de limon,
mais jamais transformer ce limon en bronze; que le progrès indéfini
sur cette terre est le rêve de l'argile qui veut être Dieu et qui
ne sera jamais que poussière. Il est forcé, fût-il demi-dieu,
fût-il Prométhée, fût-il plus qu'homme, de reconnaître en mourant
son erreur, et de s'écrier à Dieu, comme le Christ sur sa croix:
«Pourquoi m'avez-vous abandonné dans mon oeuvre?» Les hommes veulent
être trompés, enchaînés, immolés; ils divinisent leurs meurtriers,
ils bafouent ou ils tuent leurs libérateurs. Cela est juste: le
mensonge et la servitude aiment ce qui leur ressemble. Un véritable
grand homme fait trop rougir son espèce; il faut vite le retrancher
du monde pour que sa vertu n'humilie pas le genre humain. La coupe
de Socrate, le glaive de Caton, l'empire de César, c'est le monde!
En présence d'un tel monde et sous la loi historique immuable d'un
tel destin, que reste-t-il à un homme de génie et de bonne volonté?
Il ne lui reste qu'à prendre ce monde au sérieux et à vivre avec
résignation, ou bien à prendre ce monde en facétie et à dire:
Ô Jupiter! tu fis en nous créant
Une froide plaisanterie!
Quand on ne peut pas combattre corps à corps un destin plus fort que
nous et qui nous raille d'un bout à l'autre de l'histoire, il y a
encore un moyen de se venger de lui: c'est d'en rire; c'est de se
faire soi-même le bouffon de cette destinée, de se moquer des hommes
et de soi, de prendre sa part de cette risée universelle qui éclate
depuis le commencement du monde jusqu'à nous, derrière le rideau
de la scène humaine, et de dire, comme Salomon (ce faux sage) le
disait déjà de son temps: «Aimons, rions, buvons, amusons-nous; tout
le reste est vanité!» Il y a un amer plaisir et un âpre orgueil
à chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se
venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-même de
sa propre boue et en lui disant, ainsi défiguré: «Je te défie de me
mépriser plus que je ne me méprise moi-même, mais toi aussi je te
méprise.» Et le rire s'ennoblit ainsi en devenant imprécation et
blasphème.
C'est là Cervantès, c'est là Arioste, c'est là Rabelais, c'est là
Voltaire dans _la Pucelle_, c'est là Byron dans _Don Juan_. Ce
sont là tous les philosophes, tous les prosateurs, tous les poëtes
burlesques qui, profondément impressionnés de la misère morale de
l'humanité, mais pas assez généreux pour la plaindre, ont pris le
parti de la railler. On ne peut nier qu'il n'y ait une certaine
grandeur aussi dans ces facéties et dans ces gambades de poésie
sur un sépulcre: il y a la grandeur du blasphème! C'est l'orgie
des sceptiques, c'est la _Danse des Morts_ de la poésie; c'est le
blasphème héroïque de Job traduit en gaulois, cette langue du rire!
Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de
génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit
qui n'a pas assez pensé. Il est resté en chemin au milieu de sa
route. Quelquefois, cependant aussi, c'est un homme d'une profonde
sensibilité, qui n'a pas eu la force de supporter sa douleur.
Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrêter à la surface, de
se scandaliser de l'apparence ou de se décourager de la souffrance,
avaient été plus logiques et plus courageux, ils n'auraient pas ri
comme des fous dans leurs loges: ils auraient prié comme des sages ou
combattu comme des héros; ils ne se seraient pas faits les bouffons
de leur espèce: ils se seraient faits ses consolateurs. Que leur en
coûtait-il de se dire, comme Job:
Ce monde, oeuvre évidente d'une puissance sans bornes, ne peut pas
être en même temps l'oeuvre d'une puissance folle. Dieu, le _sérieux_
et la sainteté par essence, n'est pas un mauvais plaisant; il n'a pas
voué son oeuvre au mépris de lui-même et des êtres émanés de lui,
mais à l'admiration de lui-même et à l'adoration de ses créatures.
Derrière cette apparente dérision des choses humaines il y a donc un
divin mystère; ce mystère, c'est la sagesse et la bonté de Dieu.
L'adorer sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre
vertu! Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y
aurait évidence. Dieu veut être entrevu et non vu dans son oeuvre;
c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystère
qui fait travailler la pensée. Ce monde n'est qu'un crépuscule, la
pleine lumière n'est qu'au delà du tombeau.
Ne rions donc pas de l'ouvrage de peur d'offenser l'ouvrier; le rire
ne comprend pas la nature, il la dégrade; le rire ne console pas la
souffrance, il l'attriste. Quand on adore, on est sérieux; quand on
console, on est attendri. Amuser le monde aux dépens du monde, ce
n'est pas l'édifier, c'est le corrompre. Laissons-lui au moins la
dignité de ses chaînes et l'orgueil de sa douleur, et, si nous ne
respectons pas l'homme dans Dieu, respectons Dieu dans l'homme.
Voilà le langage d'un poëte ou d'un philosophe véritable; voilà
la philosophie de Job après qu'il a ravalé son orgueil avec ses
blasphèmes et ses larmes, et qu'il a crié le grand mot: «Je m'humilie
et je me repens!»
Je m'humilie et je me repens! Que ces deux mots soient aussi les
nôtres, et ils nous conduiront au troisième mot, qui achève la
trinité humaine: _J'espère_.
Ces trois mots sont la philosophie du monde, comme ils furent la
philosophie du désert. Job les a dits avant nous, nous les redirons
après lui.
Trouvez mieux!