XXI

Nous l'écrivions, il y a peu de jours, à propos d'un poëte moderne

qui a eu à la bouche les blasphèmes sublimes de Job, mais qui n'a pas

eu sa plus sublime humilité; nous le répétons aujourd'hui.

Quand on a vécu un certain nombre d'années sur cette terre et qu'on a

sondé jusqu'au tuf le sol de cette vie, il n'y a que deux conclusions

à tirer et deux partis extrêmes à prendre: le mépris de soi-même,

de l'homme et du monde créé, ou le respect de l'oeuvre divine et

l'adoration de l'ouvrier divin; en d'autres termes, le sarcasme, le

suicide, ou la résignation et la prière. Et il ne faut pas croire que

ce soient des âmes vulgaires que celles qui délibèrent un certain

temps avec elles-mêmes avant de prendre le parti de l'espérance

contre celui du désespoir, le parti de l'enthousiasme pieux contre

le parti du rire amer, le parti de la vie morale contre le parti

du suicide de l'âme. Non, ce sont souvent des âmes très-grandes et

très-altérées du beau idéal que leur grandeur et leur altération

mêmes précipitent dans ces impiétés d'esprit.

Plus un homme est doué par la nature d'une puissante faculté

d'imaginer, de sentir, de penser, d'aimer, plus il est froissé, dans

son intelligence et dans sa sensibilité, par ce milieu humain _où

rien n'est de ce qui devrait être_, avant d'arriver par la mort à

ce milieu divin _où tout ce qui doit être sera_. L'homme ainsi doué

se sent une puissance de vie intérieure qui userait des milliers de

corps et des milliers de siècles sans avoir émoussé seulement sa

faculté d'être, et il se sent accouplé par on ne sait quelle loi à

une pincée d'argile corruptible, façonnée en organes qui tombent en

ruines après un petit nombre de levers et de couchers de soleil,

malgré tous ses efforts pour les réparer sans cesse et pour leur

donner un peu de cette immortalité qu'il sent en lui.

Le besoin de penser le dévore, et, chaque fois qu'il pense à ce qui

est le plus digne d'être pensé, ses pensées, comme des aigles à qui

l'oiseleur a laissé les ailes et crevé les yeux, vont se heurter, se

briser, se confondre contre les limites de son horizon, le mystère,

l'inconnu, l'inexplicable.

L'aspiration de la félicité le tourmente, et chacun des organes qui

semblent avoir été créés pour lui demander et lui procurer du bonheur

ne lui rapportent que des déceptions, des souffrances, des tortures

de l'âme et du corps.

Il aime, et il voit périr ce qu'il aime sous ses baisers. Il voudrait

aimer à jamais ce qu'il a aimé une fois, et sa vie n'est qu'un adieu

souvent sans retour.

Si son sort est tolérable ou doux, la mort est là, à deux pas de

lui, qui change sa félicité même en désespoir par le sentiment de sa

brièveté.

Si son sort est rude et intolérable, il ne sent l'existence que par

la douleur, et regrette le néant, où il dormait du moins sans rêve.

S'il cherche par la pensée, hors de lui et de ce monde visible, son

repos dans un monde meilleur, il trouve même ce monde, son refuge,

peuplé de terreurs et de supplices. Entre la superstition et

l'athéisme, il marche, comme sur le tranchant de la lame, entre deux

abîmes.

S'il se désintéresse de lui-même pour se dévouer, en vue de

Dieu, à l'amélioration de sa race, au progrès de la raison et

des institutions humaines, il a la dérision ou le martyre pour

récompense; il s'aperçoit que les hommes, formés, depuis le premier

jour jusqu'au dernier, de la même fange, changent de forme sans

changer de nature; qu'on peut les pétrir différemment de limon,

mais jamais transformer ce limon en bronze; que le progrès indéfini

sur cette terre est le rêve de l'argile qui veut être Dieu et qui

ne sera jamais que poussière. Il est forcé, fût-il demi-dieu,

fût-il Prométhée, fût-il plus qu'homme, de reconnaître en mourant

son erreur, et de s'écrier à Dieu, comme le Christ sur sa croix:

«Pourquoi m'avez-vous abandonné dans mon oeuvre?» Les hommes veulent

être trompés, enchaînés, immolés; ils divinisent leurs meurtriers,

ils bafouent ou ils tuent leurs libérateurs. Cela est juste: le

mensonge et la servitude aiment ce qui leur ressemble. Un véritable

grand homme fait trop rougir son espèce; il faut vite le retrancher

du monde pour que sa vertu n'humilie pas le genre humain. La coupe

de Socrate, le glaive de Caton, l'empire de César, c'est le monde!

En présence d'un tel monde et sous la loi historique immuable d'un

tel destin, que reste-t-il à un homme de génie et de bonne volonté?

Il ne lui reste qu'à prendre ce monde au sérieux et à vivre avec

résignation, ou bien à prendre ce monde en facétie et à dire:

Ô Jupiter! tu fis en nous créant

Une froide plaisanterie!

Quand on ne peut pas combattre corps à corps un destin plus fort que

nous et qui nous raille d'un bout à l'autre de l'histoire, il y a

encore un moyen de se venger de lui: c'est d'en rire; c'est de se

faire soi-même le bouffon de cette destinée, de se moquer des hommes

et de soi, de prendre sa part de cette risée universelle qui éclate

depuis le commencement du monde jusqu'à nous, derrière le rideau

de la scène humaine, et de dire, comme Salomon (ce faux sage) le

disait déjà de son temps: «Aimons, rions, buvons, amusons-nous; tout

le reste est vanité!» Il y a un amer plaisir et un âpre orgueil

à chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se

venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-même de

sa propre boue et en lui disant, ainsi défiguré: «Je te défie de me

mépriser plus que je ne me méprise moi-même, mais toi aussi je te

méprise.» Et le rire s'ennoblit ainsi en devenant imprécation et

blasphème.

C'est là Cervantès, c'est là Arioste, c'est là Rabelais, c'est là

Voltaire dans _la Pucelle_, c'est là Byron dans _Don Juan_. Ce

sont là tous les philosophes, tous les prosateurs, tous les poëtes

burlesques qui, profondément impressionnés de la misère morale de

l'humanité, mais pas assez généreux pour la plaindre, ont pris le

parti de la railler. On ne peut nier qu'il n'y ait une certaine

grandeur aussi dans ces facéties et dans ces gambades de poésie

sur un sépulcre: il y a la grandeur du blasphème! C'est l'orgie

des sceptiques, c'est la _Danse des Morts_ de la poésie; c'est le

blasphème héroïque de Job traduit en gaulois, cette langue du rire!

Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de

génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit

qui n'a pas assez pensé. Il est resté en chemin au milieu de sa

route. Quelquefois, cependant aussi, c'est un homme d'une profonde

sensibilité, qui n'a pas eu la force de supporter sa douleur.

Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrêter à la surface, de

se scandaliser de l'apparence ou de se décourager de la souffrance,

avaient été plus logiques et plus courageux, ils n'auraient pas ri

comme des fous dans leurs loges: ils auraient prié comme des sages ou

combattu comme des héros; ils ne se seraient pas faits les bouffons

de leur espèce: ils se seraient faits ses consolateurs. Que leur en

coûtait-il de se dire, comme Job:

Ce monde, oeuvre évidente d'une puissance sans bornes, ne peut pas

être en même temps l'oeuvre d'une puissance folle. Dieu, le _sérieux_

et la sainteté par essence, n'est pas un mauvais plaisant; il n'a pas

voué son oeuvre au mépris de lui-même et des êtres émanés de lui,

mais à l'admiration de lui-même et à l'adoration de ses créatures.

Derrière cette apparente dérision des choses humaines il y a donc un

divin mystère; ce mystère, c'est la sagesse et la bonté de Dieu.

L'adorer sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre

vertu! Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y

aurait évidence. Dieu veut être entrevu et non vu dans son oeuvre;

c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystère

qui fait travailler la pensée. Ce monde n'est qu'un crépuscule, la

pleine lumière n'est qu'au delà du tombeau.

Ne rions donc pas de l'ouvrage de peur d'offenser l'ouvrier; le rire

ne comprend pas la nature, il la dégrade; le rire ne console pas la

souffrance, il l'attriste. Quand on adore, on est sérieux; quand on

console, on est attendri. Amuser le monde aux dépens du monde, ce

n'est pas l'édifier, c'est le corrompre. Laissons-lui au moins la

dignité de ses chaînes et l'orgueil de sa douleur, et, si nous ne

respectons pas l'homme dans Dieu, respectons Dieu dans l'homme.

Voilà le langage d'un poëte ou d'un philosophe véritable; voilà

la philosophie de Job après qu'il a ravalé son orgueil avec ses

blasphèmes et ses larmes, et qu'il a crié le grand mot: «Je m'humilie

et je me repens!»

Je m'humilie et je me repens! Que ces deux mots soient aussi les

nôtres, et ils nous conduiront au troisième mot, qui achève la

trinité humaine: _J'espère_.

Ces trois mots sont la philosophie du monde, comme ils furent la

philosophie du désert. Job les a dits avant nous, nous les redirons

après lui.

Trouvez mieux!

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 196 / 197 题