IX

Mais, si la scène et le drame surpassent en intérêt toutes les scènes

et tous les drames de l'antiquité, que dirons-nous des passions,

et dans quel drame en trouverons-nous de si pathétiques et de si

pathétiquement exprimées, depuis les larmes jusqu'à la colère? Quel

poëte a donc chanté, ou gémi, ou crié ainsi?

«L'homme né de la femme vit très-peu de temps, et ce petit espace de

temps est comblé de beaucoup de misères.

«Il éclôt comme une fleur et il est foulé comme elle au pied; il

s'évanouit comme l'ombre, et il n'y a rien en lui de permanent!

«Et c'est sur un pareil néant que vos yeux, Seigneur, daigneraient

s'arrêter! et c'est avec un pareil atome que vous daigneriez entrer

en jugement!

«Ah! retirez-vous seulement un peu de lui pour qu'il respire un

moment, jusqu'à ce que vienne la fin tant désirée de sa journée,

semblable à la journée du mercenaire!...

«Oh! amis cruels,» reprend-il tout à coup en se détournant de Dieu

vers l'homme, «jusques à quand me persécuterez-vous comme Dieu de vos

discours, et vous complairez-vous à vous repaître de ma chair et de

mon sang?»

Puis de ce mouvement de colère il retombe, comme retombe la nature,

dans une langueur de tristesse; et il se rappelle les rêves de

félicité qu'il faisait dans sa jeunesse.

«Et je me disais: Je mourrai dans mon petit nid comme le passereau,

et mes jours seront, avant ma mort, aussi nombreux et aussi féconds

que les rameaux du palmier.

«Ma racine s'étend le long des eaux courantes, et la rosée ne

s'évapore pas sur mes branches!»

Quant au langage qu'il prête à Dieu et quant à l'énergie de son

pinceau dans les descriptions lyriques qui parsèment le drame; tout

cela est à la hauteur du Créateur et de la création. Ainsi, scène,

passion, style, tout est surhumain, et cependant la philosophie

dépasse encore la scène, la description, la passion, le drame.

Quelle est donc cette philosophie?

C'est tout l'homme, c'est-à-dire c'est la soumission intelligente

et raisonnée à la suprême volonté, qui n'est la suprême puissance

que parce qu'elle est en même temps la suprême sagesse et la suprême

bonté.

Écoutons, soit dans la bouche du jeune _Élihu_, le moins âgé et par

conséquent le moins endurci de ses amis, soit dans la bouche de Job

lui-même, après son accès de blasphème, cette admirable philosophie

antédiluvienne, devenue la philosophie du désert de Hus, philosophie

que l'homme n'aurait jamais inventée si elle ne lui eût été révélée

d'en haut par ses communications plus intimes et plus directes avec

la sagesse divine dans cette enfance de l'humanité, non encore déchue

à l'époque où Dieu lui-même, comme un père et comme une mère (selon

l'expression sanscrite), faisait dans un Éden quelconque l'éducation

de sa créature.

X

Après que Job a épuisé toute sa colère et défié Dieu lui-même de le

convaincre d'une seule faute dont le châtiment puisse justifier son

malheur, ce jeune _Élihu_ se lève avec la modestie touchante qui

convient à ses années.

«Je suis plus jeune que vous,» dit-il aux deux interlocuteurs de Job,

«et vous avez sur moi l'autorité des jours avancés.

«C'est pourquoi, la tête inclinée devant vous, j'ai craint de

proférer jusqu'ici devant vous ma pensée;

«Car j'espérais que l'âge, qui a le droit d'être prolixe de paroles,

parlerait à ma place, et que le grand nombre des années multipliait

et enseignait la vraie philosophie (la sagesse).

«Mais, hélas! je le vois, l'esprit de l'homme n'est que du vent, et

c'est la seule inspiration de Dieu qui donne l'intelligence

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

«Je dirai donc à regret: Écoutez-moi à mon tour; je vous manifesterai

ma philosophie

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

«Car je vois qu'aucun de vous n'est capable de discuter avec Job et

de le confondre.

«Mais je me sens plein de réponses, et l'inspiration qui m'oppresse

soulève mes flancs.

«Je vais donc parler un peu et respirer un peu tour à tour;

j'ouvrirai mes lèvres, puis j'attendrai la réponse.

«Mais je ne prendrai pas le rôle de l'homme qui interpelle son

Créateur, je n'égalerai pas l'homme à Dieu;

«Car je ne sais pas même combien j'ai de moments à respirer, et si,

après un court moment de vie, celui qui m'a fait ne me détruira pas

ou ne m'enlèvera pas ailleurs.»

Puis, ménageant avec une touchante compassion la douleur et la vanité

de Job:

«Cependant, ô Job!» lui dit-il, «que mon inspiration ne t'écrase pas

dans ta poudre et que mon éloquence ne t'humilie pas.

«Mes discours couleront de la simplicité de mon coeur, et mes pensées

seront pures de toute intention de t'affliger.

«Mais Dieu m'a créé comme il t'a créé, et toi et moi nous avons été

pétris du même limon.»

Entrant ensuite dans le coeur de sa réplique:

«Tu as dit: Je suis juste et sans péché, et il n'y a en moi aucune

tache,» etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

«Je te répondrai par un seul mot: Dieu est plus grand que l'homme.

«Tu te plains de ce qu'il ne réplique pas à toutes tes paroles:

«Sache que Dieu ne parle qu'une fois, et qu'il ne répète pas deux

fois ce qu'il a dit.

«Il parle aux hommes dans des entretiens nocturnes, à l'heure où le

sommeil se répand sur eux et qu'ils se couchent sur leur lit pour

sommeiller.

«C'est dans ce silence et dans ce recueillement qu'il ouvre leurs

oreilles à ses paroles, et qu'il leur enseigne ses lois dans la

conscience,

«Afin de les détourner du mal qu'ils sont tentés de faire, et de leur

déconseiller lorsqu'ils écoutent qui les égare.

«Il les adjure aussi souvent par la douleur dans leur lit, et il y

dessèche leurs os par la maladie.

«Le goût du pain leur devient amer, et ils cessent de désirer leur

nourriture.

«Leur substance se fond, et leurs os se dénudent de la chair qui les

recouvrait.

«Mais s'il revient, en pensées, aux jours de son adolescence, il

dira: J'ai péché!... et le Seigneur m'a rendu la vie!...

«Tu devais donc, ô Job! dire au Seigneur: Je me suis égaré;

redressez-moi! Si j'ai mal parlé, je n'ajouterai pas une parole à ma

faute!

«Lève les yeux au ciel et regarde, et vois que les firmaments sont

au-dessus de ta portée.

«Crois-moi, ne persévère pas dans le blasphème où le désespoir de

tes misères t'a précipité.»

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 184 / 197 题