D'une bande de feu l'horizon se colore,
L'obscurité renvoie un reflet à l'aurore;
Sous cette pourpre d'air, qui pleut du firmament,
Le sable s'illumine en mer de diamant.
Hâtons-nous!... replions, après ce léger somme,
La tente d'une nuit semblable aux jours de l'homme,
Et, sur cet océan qui recouvre les pas,
Recommençons la route où l'on n'arrive pas!
Eh! ne vaut-elle pas celles où l'on arrive?
Car, en quelque climat que l'homme marche ou vive,
Au but de ses désirs, pensé, voulu, rêvé,
Depuis qu'on est parti qui donc est arrivé?...
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Sans doute le désert, comme toute la terre,
Est rude aux pieds meurtris du marcheur solitaire,
Qui plante au jour le jour la tente de Jacob,
Ou qui creuse en son coeur les abîmes de Job!
Entre l'Arabe et nous le sort tient l'équilibre;
Nos malheurs sont égaux... mais son malheur est libre!
Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,
Il prend dans ses sillons racine comme un chêne:
L'homme dont le désert est la vaste cité
N'a d'ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.
Par la faim et la soif il achète ses biens;
Il sait que nos trésors ne sont que des liens.
Sur les flancs calcinés de cette arène avare
Le pain est graveleux, l'eau tiède, l'ombre rare;
Mais, fier de s'y tracer un sentier non frayé,
Il regarde son ciel et dit: Je l'ai payé!...
Sous un soleil de plomb la terre ici fondue
Pour unique ornement n'a que son étendue;
On n'y voit pas bleuir, jusqu'au fond d'un ciel noir,
Ces neiges où nos yeux montent avec le soir;
On n'y voit pas au loin serpenter dans les plaines
Ces artères des eaux d'où divergent les veines
Qui portent aux vallons par les moissons dorés
L'ondoîment des épis ou la graisse des prés;
On n'y voit pas blanchir, couchés dans l'herbe molle,
Ces gras troupeaux que l'homme à ses festins immole;
On n'y voit pas les mers dans leur bassin changeant
Franger les noirs écueils d'une écume d'argent,
Ni les sombres forêts à l'ondoyante robe
Vêtir de leur velours la nudité du globe,
Ni le pinceau divers que tient chaque saison
Des couleurs de l'année y peindre l'horizon;
On n'y voit pas enfin, près du grand lit des fleuves,
Des vieux murs des cités sortir des cités neuves,
Dont la vaste ceinture éclate chaque nuit
Comme celle d'un sein qui porte un double fruit!
Mers humaines d'où monte avec des bruits de houles
L'innombrable rumeur du grand roulis des foules!
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V
Rien de ces vêtements, dont notre globe est vert,
N'y revêt sous ses pas la lèpre du désert;
De ses flancs décharnés la nudité sans germe
Laisse les os du globe en percer l'épiderme;
Et l'homme, sur ce sol d'où l'oiseau même a fui,
Y charge l'animal d'y mendier pour lui!
Plier avant le jour la tente solitaire,
Rassembler le troupeau qui lèche à nu la terre;
Autour du puits creusé par l'errante tribu
Faire boire l'esclave où la jument a bu;
Aux flancs de l'animal, qui s'agenouille et brame,
Suspendre à poids égaux les enfants et la femme;
Voguer jusqu'à la nuit sur ces vagues sans bords,
En laissant le coursier brouter à jeun son mors;
Boire à la fin du jour, pour toute nourriture,
Le lait que la chamelle à votre soif mesure,
Ou des fruits du dattier ronger les maigres os;
Recommencer sans fin des haltes sans repos
Pour épargner la source où la lèvre s'étanche;
Partir et repartir jusqu'à la barbe blanche...
Dans des milliers de jours, à tous vos jours pareils,
Ne mesurer le temps qu'au nombre des soleils;
Puis de ses os blanchis, sur l'herbe des savanes,
Tracer après sa mort la route aux caravanes...
Voilà l'homme!... Et cet homme a ses félicités!
Ah! c'est que le désert est vide des cités;
C'est qu'en voguant au large, au gré des solitudes,
On y respire un air vierge des multitudes!
C'est que l'esprit y plane indépendant du lieu;
C'est que l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Moi-même, de mon âme y déposant la rouille,
Je sens que j'y grandis de ce que j'y dépouille,
Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux,
Y prend la solitude et la grandeur des lieux!