Le fourriérisme est né, dans un comptoir, de l'isolement et de la
stagnation d'une idée exclusivement commerciale, dans son auteur
Fourrier. La société, à ses yeux, n'a plus été qu'un livre en partie
double, se balançant par profits et pertes à la fin d'une éternelle
association de fabrique liquidée par l'éternité. L'isolement de
cette idée a fini promptement par lui donner le délire. Le fabricant
s'est fait thaumaturge. Son comptoir, fermé au grand air, s'est
peuplé de visions. Il a promis à l'homme hébété de chiffres que
l'association transformerait jusqu'à sa nature physique et jusqu'aux
éléments immuables de la création: la terre, l'océan, l'air, l'eau,
le feu, les planètes mêmes, ces écrins éclatants de Dieu. Enfin,
expirant sous le poids de ses miracles, il a laissé après lui une
autre utopie tout aussi funeste (car tout mensonge nuit): l'utopie de
la perfectibilité continue _et indéfinie_ de l'homme sur la terre;
utopie dont le dernier résultat logique, en marchant de conséquence
en conséquence, serait celui-ci: Ce n'est pas Dieu qui a créé
l'homme, mais ce pourrait bien être l'homme qui aurait créé Dieu!...
Car où s'arrêterait cette ascension indéfinie et continue de l'homme,
si ce n'est au delà même de la Divinité?...
Ainsi des autres rêves humains nés dans les cachots, dans les
cellules, dans les ateliers, dans les bibliothèques, dans les
comptoirs, dans les laboratoires fermés au grand air. Étrange
phénomène! partout où manque l'espace manque la vérité. Il y
a analogie mystérieuse entre l'étendue des idées et l'étendue
des horizons. C'est bizarre, mais c'est simple. L'âme n'est pas
indépendante de ses sens.
Voilà, pour en revenir à Job, voilà pourquoi le poëte du désert est
le plus vaste des poëtes!
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