Job est le poëte du désert; c'est apparemment pour cela qu'il est le
plus grand de tous. Je prends ici le mot _grand_ dans son acception
la plus matérielle comme dans son acception la plus métaphysique à la
fois. L'âme de l'homme, selon moi, est incontestablement un principe
immatériel; je ne saurais pas le prouver, mais je le sens et je le
crois; c'est la meilleure des preuves. L'homme n'est sûr que de ce
qu'il croit.
Cependant, malgré cette évidente immatérialité de l'âme, il est
évident aussi qu'excepté la conscience, qui est innée en nous
(précisément parce que la matière ne pouvait pas révéler à l'âme la
moralité que la matière n'a pas, _nemo dat quod non habet_); il est
évident, dis-je, que l'âme humaine, pendant qu'elle est associée
au corps, reçoit toutes ses impressions et toutes ses notions par
les sens, ces lucarnes du cachot de l'âme. Il est évident, en
conséquence, que l'âme n'est point indépendante du milieu habituel
dans lequel l'homme vit. Autant vaudrait dire que le spectateur n'est
point affecté ou impressionné par le spectacle.
Ce petit mot de métaphysique, jeté en passant et dont je demande
pardon au lecteur, suffit à établir que le grand philosophe poëte ou
le grand poëte philosophe prend nécessairement son caractère, ses
idées, ses images, dans la scène de la nature qu'il habite ou qu'il a
le plus habituellement sous les yeux. TELLE NATURE, TEL STYLE; voilà,
selon moi, un incontestable axiome de haute littérature.
Ainsi David et les prophètes sont les poëtes de l'aride et monotone
Judée, ce rocher calciné des feux du soleil, où l'ombre du figuier et
la goutte d'eau dans le creux du ravin sont les rêves des poëtes et
même des rois, et où l'âme, à défaut de la nature, s'entretient avec
Dieu pour se consoler de la petitesse et de la stérilité de la terre.
Ces poëtes sacrés n'ont que deux ou trois images, deux ou trois
notes sur la harpe, comme le torrent des larmes qui suintent dans
le coeur humain, et perçantes comme les cris de l'aigle dont la
couleuvre vient d'enlacer les petits dans son nid. La mélancolie,
dont nous parlons tant, et qui est, en effet, la corde grave et la
note fondamentale de l'âme émue, ne date ni de Virgile, ni de l'école
romantique de notre temps, ni de M. de Chateaubriand, ni de nous:
elle date de la poésie sacrée de la Bible, ou plutôt elle date de la
première larme et de la première contemplation de la misère infinie
de l'homme.
Chaque élément semble ainsi avoir son poëte. Les Hébreux sont les
poëtes des rochers. Homère, né au milieu des anses, des îles, des
écumes, des vagues, des voiles de la Grèce maritime, est le poëte de
la mer. Il n'y a pas un contre-coup de lames sur la grève, une ombre
de cap sur les flots, un sifflement de brise dans les cordages, un
bruit d'aviron sur les bordages du navire, qui ne soit retentissant
ou peint dans ses vers. La mer est à lui; il ne nous a laissé, ni à
nous, ni à personne, un coup de pinceau de plus à donner à l'Océan.
Virgile et Théocrite sont les deux poëtes égaux de la terre habitée
agricole ou pastorale; les pasteurs et les laboureurs ont là toute
leur poésie dans des vers aussi délicieux que les images, les ombres,
les eaux du paysage terrestre; les laboureurs et les pasteurs
devraient suspendre éternellement ces deux poëmes au joug de leurs
boeufs, au double manche de la charrue, au cou du bélier qui marche à
la tête de leurs troupeaux.
Dante est le poëte de la nuit et des ténèbres, des apparitions qui
hantent l'obscurité, des rêves qui obsèdent l'imagination de l'homme
pendant que l'ombre nocturne possède la terre.
Milton est le poëte de l'air; il y plonge avec sa pensée d'aveugle
comme l'oiseau qui ne craint pas de briser son aile aux parois de
l'éther. Il y peint sur une toile sans fond et sans fin la bataille
de Dieu et des esprits rebelles, corps aériens qui succombent sans
mourir et qui roulent du sommet des cieux dans les abîmes des enfers
sans jamais se heurter aux aspérités impalpables de l'élément ambiant
des mondes.
Camoëns, le grand chantre lusitanien, est le poëte de la curiosité et
de l'audace de l'homme à achever la conquête du globe terrestre. Il
embarque avec lui son génie descriptif, il fait le tour du monde, il
double le cap des Tempêtes, il chante au pied du mât que la foudre
brise; il sauve à la nage, de la fureur des flots, sa vie périssable
et sa vie immortelle avec son poëme. C'est le chantre épique de la
grande navigation, comme Homère est le chantre de la petite, et le
poëte de la géographie.
Celui de l'astronomie n'est pas encore né; Dieu le garde sans doute
dans les trésors de sa création. Il sera le plus grand de tous.
Qu'est-ce que la terre auprès des astres du firmament?
Quant à Job, nous le répétons encore, c'est le poëte du désert. Or,
qu'est-ce que le désert? C'est l'espace; et de quoi l'espace est-il
l'image? de l'infini.
En meilleurs termes, Job est donc le poëte de l'infini.
Le désert lui fournit son sujet, son immensité, ses couleurs, ses
images, son style. L'infini concentré et répercuté dans le creux de
la poitrine d'un homme, voilà bien Job.