IX

Les conditions de la naissance.

Job en a senti l'iniquité apparente et véritablement atroce dans un

de ses versets, et je les ai moi-même exprimées dans un seul vers:

L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.

Ou l'a-t-il accepté?

En effet, y a-t-il quelque chose de plus monstrueux que d'appeler à

la vie (et quelle vie!) et de réveiller de la mort non sentie pour

remourir dans les tortures d'une seconde mort sentie, un être qui ne

demandait ni ce bienfait ni ce supplice, et qui _dormait son sommeil

de néant_, comme dit Job? Vous allez voir comme ce poëte tourne et

retourne ce reproche amer à la toute-puissance arbitraire, bonne ou

mauvaise, qui l'a réveillé. On y sent le regret de la poussière, la

passion du néant, la haine franche et blasphématoire de celui qui

a changé cet heureux néant en vie, et cette insensible poussière

en homme!... Jamais bouche mortelle ne porta au Créateur un défi si

audacieux de répondre; jamais homme, peut-être, après Job, ne sentit

l'ingratitude et l'horreur de ce don forcé de la vie plus que moi!

car je n'avais pas lu Job quand j'écrivis ce vers jailli de mon

coeur, et qui n'y est jamais bien rentré:

L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être,

Ou l'a-t-il accepté?

Quel est donc, en effet, cet odieux contrat où l'on suppose le

consentement d'une des deux parties qui ne peut ni refuser ni

consentir, et où l'on condamne à un supplice qu'aucune langue

n'exprima jamais un être innocent de sa naissance, _un être qui

n'était pas_?... Les politiques ont parlé d'un _contrat social_, où

le peuple n'était pas préalablement entendu; mais le contrat humain

et divin, mais ce contrat entre la vie et le néant, mais ce contrat

entre la victime et le supplice, qu'en dites-vous?

Pour moi (toujours l'immortalité à part), je sais trop ce que j'en

pense. À l'exception de quelques jours d'ivresse dans lesquels

l'homme ne raisonne pas précisément parce qu'il est ivre, il y a

peu d'heures de ma vie où, si le Tout-Puissant m'eût consulté, je

ne lui eusse rejeté avec horreur le don de la vie, et où je ne lui

eusse dit, comme Job: Reprenez votre fatal présent; laissez-moi en

paix dans mon néant! Dans votre incompréhensible création il n'y a

d'heureux que ce qui dort!...

X

Et que dire des conditions de la vie physique?

Je ne veux la juger et je ne la juge que par le trait dominant

général, universel, qui la caractérise, c'est-à-dire par la condition

du meurtre et de la dévoration d'une créature animée par une autre

créature animée, sous peine de mort, pour soutenir et alimenter la

vie de l'une par la mort de l'autre.

La mort nourrissant la vie, et la vie nourrissant la mort! La guerre

éternelle entre tout ce qui respire, pour se disputer un atome

d'espace, un instant de vie! comme si celui qui possède toutes

les durées et tous les espaces s'était complu à accumuler des

myriades d'êtres animés et aimants dans un cirque étroit et muré

de ses éternités et de ses mondes, afin de jouir de cette affreuse

mêlée de sang, de ce combat sans trêve et sans fin de gladiateurs

acharnés tous armés d'une arme mortelle pour tuer, tous pourvus du

sentiment de leur conservation et de l'horreur de la mort pour bien

savourer la douleur et l'agonie de la mort!... Le lion dévorant le

taureau, l'aigle le faucon, le faucon l'hirondelle, l'hirondelle

la mouche, la mouche l'insecte, l'insecte poursuivant lui-même sa

victime dans un rayon de soleil; la vipère élaborant sous l'herbe

son venin et épiant, comme l'empoisonneur, le nid de la colombe pour

se préparer des cadavres à dévorer! Des piéges d'un génie infernal

creusés ou tendus sur la route de tous les êtres de la terre et de

la mer par les brigands de la création pour y faire tomber leurs

victimes, depuis les filets de l'araignée jusqu'au puits en entonnoir

de la fourmi-lion, et jusqu'au miaulement du chat tigre imitant

le vagissement des mères pour appeler les petits sous sa griffe!

L'homme, enfin, le boucher ou le bourreau universel, faisant de

ses cités un vaste abattoir, où le sang coule avec la vie dans des

égoûts trop étroits, pour aller rougir ses fleuves; l'homme, cet

impitoyable consommateur de vies, saignant la colombe qui se penche

apprivoisée sur son épaule, l'agneau caressant que ses enfants ont

élevé pour jouer avec eux sur l'herbe, la poule qui chante sur son

seuil, l'hirondelle qui aime cet hôte ingrat et qui lui confie ses

petits, le boeuf qui a aidé le laboureur pendant dix ans à creuser

son sillon! et bientôt (car tel est le progrès de barbarie dont les

pourvoyeurs de sang nous menacent depuis quelques mois) le cheval,

son compagnon de guerre, qui piaffe à sa voix, qui pleure sur son

corps, qui combat pour lui, qui meurt pour son salut ou pour sa

gloire! et bientôt, sans doute aussi, le chien, cette incarnation

de l'amitié, qui donnerait mille fois son sang de lui-même si on le

lui demandait; le chien, qui se réjouirait de mourir pour nourrir

les enfants de son maître, comme il n'hésite jamais à mourir pour le

défendre.

Parlez-nous de lois d'amour, et chantez-nous les bergeries de la

nature et les maternités de la Providence! Ô poëtes! ô naturalistes!

ô philanthropes! en face de cette anthropophagie mutuelle qui est

le crime irrémissible de toutes les races de la création, où il y a

un Caïn dans toutes les familles, dites-moi si cette anthropophagie

mutuelle n'est pas la fatalité de l'être, la rançon de toute heure

de vie par un crime, l'exemple et le conseil du meurtre donné par la

puissance créatrice à ses créatures?

Quant à moi (toujours toute religion à part), cette condition de

la vie physique, cette anthropophagie de toute la nature aurait

suffi à elle seule pour me faire rejeter l'existence à un tel prix,

et si jamais un doute impie effleura mon âme sur l'existence ou

sur la nature du premier principe, c'est en réfléchissant à cette

dépravation véritablement surhumaine, à cette méchanceté préméditée

et sanguinaire de la nature; c'est en me demandant avec une horreur

éperdue, mais logique: Qui a donc inventé cette loi suprême

de destruction? Est-ce une bonté divine? est-ce une satanique

perversité? Est-ce qu'il y a une lutte là-haut entre la divinité du

bien et la divinité du mal? Est-ce qu'il y a un Dieu qui crée et un

Dieu qui tue, un Dieu de l'amour et un Dieu de la rage? Et si cela

est ainsi, qui l'emportera?...

Le combat serait-il éternel? ou bien n'y a-t-il rien qu'un mauvais

rêve? et sommes-nous destinés à être les obsédés sans réveil de ce

cauchemar du néant?

Dans ce cas le néant sans rêve valait mieux, comme dit encore Job,

et _périsse la nuit où j'ai rêvé pour la première fois dans les

entrailles d'une femme_!

Oh! que les Indiens sont sages de s'être refusés seuls à être les

complices de cette anthropophagie, et de dire: Nous mourrons, ou nous

soutiendrons notre vie par des aliments innocents. Il n'y aura pas de

sang volontaire sur notre pain quotidien.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 146 / 197 题