Les conditions de la naissance.
Job en a senti l'iniquité apparente et véritablement atroce dans un
de ses versets, et je les ai moi-même exprimées dans un seul vers:
L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.
Ou l'a-t-il accepté?
En effet, y a-t-il quelque chose de plus monstrueux que d'appeler à
la vie (et quelle vie!) et de réveiller de la mort non sentie pour
remourir dans les tortures d'une seconde mort sentie, un être qui ne
demandait ni ce bienfait ni ce supplice, et qui _dormait son sommeil
de néant_, comme dit Job? Vous allez voir comme ce poëte tourne et
retourne ce reproche amer à la toute-puissance arbitraire, bonne ou
mauvaise, qui l'a réveillé. On y sent le regret de la poussière, la
passion du néant, la haine franche et blasphématoire de celui qui
a changé cet heureux néant en vie, et cette insensible poussière
en homme!... Jamais bouche mortelle ne porta au Créateur un défi si
audacieux de répondre; jamais homme, peut-être, après Job, ne sentit
l'ingratitude et l'horreur de ce don forcé de la vie plus que moi!
car je n'avais pas lu Job quand j'écrivis ce vers jailli de mon
coeur, et qui n'y est jamais bien rentré:
L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être,
Ou l'a-t-il accepté?
Quel est donc, en effet, cet odieux contrat où l'on suppose le
consentement d'une des deux parties qui ne peut ni refuser ni
consentir, et où l'on condamne à un supplice qu'aucune langue
n'exprima jamais un être innocent de sa naissance, _un être qui
n'était pas_?... Les politiques ont parlé d'un _contrat social_, où
le peuple n'était pas préalablement entendu; mais le contrat humain
et divin, mais ce contrat entre la vie et le néant, mais ce contrat
entre la victime et le supplice, qu'en dites-vous?
Pour moi (toujours l'immortalité à part), je sais trop ce que j'en
pense. À l'exception de quelques jours d'ivresse dans lesquels
l'homme ne raisonne pas précisément parce qu'il est ivre, il y a
peu d'heures de ma vie où, si le Tout-Puissant m'eût consulté, je
ne lui eusse rejeté avec horreur le don de la vie, et où je ne lui
eusse dit, comme Job: Reprenez votre fatal présent; laissez-moi en
paix dans mon néant! Dans votre incompréhensible création il n'y a
d'heureux que ce qui dort!...
X
Et que dire des conditions de la vie physique?
Je ne veux la juger et je ne la juge que par le trait dominant
général, universel, qui la caractérise, c'est-à-dire par la condition
du meurtre et de la dévoration d'une créature animée par une autre
créature animée, sous peine de mort, pour soutenir et alimenter la
vie de l'une par la mort de l'autre.
La mort nourrissant la vie, et la vie nourrissant la mort! La guerre
éternelle entre tout ce qui respire, pour se disputer un atome
d'espace, un instant de vie! comme si celui qui possède toutes
les durées et tous les espaces s'était complu à accumuler des
myriades d'êtres animés et aimants dans un cirque étroit et muré
de ses éternités et de ses mondes, afin de jouir de cette affreuse
mêlée de sang, de ce combat sans trêve et sans fin de gladiateurs
acharnés tous armés d'une arme mortelle pour tuer, tous pourvus du
sentiment de leur conservation et de l'horreur de la mort pour bien
savourer la douleur et l'agonie de la mort!... Le lion dévorant le
taureau, l'aigle le faucon, le faucon l'hirondelle, l'hirondelle
la mouche, la mouche l'insecte, l'insecte poursuivant lui-même sa
victime dans un rayon de soleil; la vipère élaborant sous l'herbe
son venin et épiant, comme l'empoisonneur, le nid de la colombe pour
se préparer des cadavres à dévorer! Des piéges d'un génie infernal
creusés ou tendus sur la route de tous les êtres de la terre et de
la mer par les brigands de la création pour y faire tomber leurs
victimes, depuis les filets de l'araignée jusqu'au puits en entonnoir
de la fourmi-lion, et jusqu'au miaulement du chat tigre imitant
le vagissement des mères pour appeler les petits sous sa griffe!
L'homme, enfin, le boucher ou le bourreau universel, faisant de
ses cités un vaste abattoir, où le sang coule avec la vie dans des
égoûts trop étroits, pour aller rougir ses fleuves; l'homme, cet
impitoyable consommateur de vies, saignant la colombe qui se penche
apprivoisée sur son épaule, l'agneau caressant que ses enfants ont
élevé pour jouer avec eux sur l'herbe, la poule qui chante sur son
seuil, l'hirondelle qui aime cet hôte ingrat et qui lui confie ses
petits, le boeuf qui a aidé le laboureur pendant dix ans à creuser
son sillon! et bientôt (car tel est le progrès de barbarie dont les
pourvoyeurs de sang nous menacent depuis quelques mois) le cheval,
son compagnon de guerre, qui piaffe à sa voix, qui pleure sur son
corps, qui combat pour lui, qui meurt pour son salut ou pour sa
gloire! et bientôt, sans doute aussi, le chien, cette incarnation
de l'amitié, qui donnerait mille fois son sang de lui-même si on le
lui demandait; le chien, qui se réjouirait de mourir pour nourrir
les enfants de son maître, comme il n'hésite jamais à mourir pour le
défendre.
Parlez-nous de lois d'amour, et chantez-nous les bergeries de la
nature et les maternités de la Providence! Ô poëtes! ô naturalistes!
ô philanthropes! en face de cette anthropophagie mutuelle qui est
le crime irrémissible de toutes les races de la création, où il y a
un Caïn dans toutes les familles, dites-moi si cette anthropophagie
mutuelle n'est pas la fatalité de l'être, la rançon de toute heure
de vie par un crime, l'exemple et le conseil du meurtre donné par la
puissance créatrice à ses créatures?
Quant à moi (toujours toute religion à part), cette condition de
la vie physique, cette anthropophagie de toute la nature aurait
suffi à elle seule pour me faire rejeter l'existence à un tel prix,
et si jamais un doute impie effleura mon âme sur l'existence ou
sur la nature du premier principe, c'est en réfléchissant à cette
dépravation véritablement surhumaine, à cette méchanceté préméditée
et sanguinaire de la nature; c'est en me demandant avec une horreur
éperdue, mais logique: Qui a donc inventé cette loi suprême
de destruction? Est-ce une bonté divine? est-ce une satanique
perversité? Est-ce qu'il y a une lutte là-haut entre la divinité du
bien et la divinité du mal? Est-ce qu'il y a un Dieu qui crée et un
Dieu qui tue, un Dieu de l'amour et un Dieu de la rage? Et si cela
est ainsi, qui l'emportera?...
Le combat serait-il éternel? ou bien n'y a-t-il rien qu'un mauvais
rêve? et sommes-nous destinés à être les obsédés sans réveil de ce
cauchemar du néant?
Dans ce cas le néant sans rêve valait mieux, comme dit encore Job,
et _périsse la nuit où j'ai rêvé pour la première fois dans les
entrailles d'une femme_!
Oh! que les Indiens sont sages de s'être refusés seuls à être les
complices de cette anthropophagie, et de dire: Nous mourrons, ou nous
soutiendrons notre vie par des aliments innocents. Il n'y aura pas de
sang volontaire sur notre pain quotidien.