I
Voici, selon nous, le plus sublime monument littéraire, non pas
seulement de l'esprit humain, non pas seulement des langues écrites,
non pas seulement de la philosophie et de la poésie, mais le plus
sublime monument de l'âme humaine. Voici le grand drame éternel à
trois acteurs qui résume tout; mais quels acteurs! DIEU, L'HOMME ET
LA DESTINÉE!
Nous n'hésitons pas à dire que, si l'espèce humaine devait
disparaître tout entière de la terre (ce qui est possible) pour
faire place sur ce petit globe à une race plus parfaite et plus
intelligente, et qu'il ne dût y avoir qu'une seule oeuvre de l'homme
sauvée de ce cataclysme, c'est le poëme de Job qu'il faudrait sauver
de préférence du naufrage ou de l'incendie. Il suffirait seul à
servir d'épitaphe à l'humanité morte et à immortaliser à jamais le
génie humain devant sa postérité inconnue.
M. de Chateaubriand, qui ne lui consacre que deux pages, appelle
cela une élégie. Quelle élégie que ce rugissement de lion blessé,
aux prises avec les angoisses de la vie, de la mort et du doute, et
interrogeant Dieu lui-même pour le forcer à justifier sa justice
devant sa créature! Non, il n'y a pas de poëte à côté de celui-là;
on pourrait le lire sur les ruines du monde, au bruit des planètes
fracassées hors de leurs orbites les unes contre les autres. La
majesté de l'accent égalerait celle de l'écroulement de la création.