C'est dans le cours de ces dernières années de la restauration et de
ces premières années du règne illettré de 1830 que je fus ébloui ou
attiré tour à tour par cette foule de noms éclatants où s'égarent les
souvenirs, tant l'esprit, le talent, le génie, y font foule: Casimir
Delavigne; Augustin Thierry; Michelet, le Shakspeare du récit, qui
introduit la comédie dans l'histoire; Rémusat; Mignet; Alexandre
Soumet; Aimé-Martin, qui aurait mérité la gloire par sa passion des
lettres; Henri Martin, qui change les chroniques en histoire; les
deux Deschamps; Ozanam, qui traduisait la métaphysique du Dante;
Boulay-Paty, qui traduisait l'amour et le platonisme de Pétrarque;
Musset, le Corrége du coloris sur les dessins trop voluptueux de
l'Albane; Alphonse Karr, le _Sterne_ du bon sens et du bon coeur;
Méry et Barthélemy, deux improvisateurs en bronze qui ont fait faire
à la langue des miracles de prosodie; Laprade, qui donne à la poésie
religieuse et philosophique la sérénité splendide des marbres de
Phidias; Autran, qui chante la mer comme un Phocéen et la campagne
comme Hésiode; Lacretelle l'historien, qui devint poëte avec les
années sous les arbres de son jardin voisin du mien, comme le bois
de l'instrument à corde qui devient plus sonore et plus harmonieux
en vieillissant; Ségur, le poëte épique de la campagne de Russie;
Dargaud, le second Ronsard de _Marie Stuart_; Barbier, dont l'ïambe
vengeur, en 1830, dépasse en virilité l'ïambe d'André Chénier à
l'échafaud; Saint-Marc Girardin, un de ces esprits délicats qui se
trempent au feu des révolutions et qui passent de plain-pied d'une
chaire à une tribune, transportant l'homme de lettres dans l'homme
politique et l'homme politique dans l'homme de lettres en les
grandissant tous les deux; une foule d'autres, dont je n'ai pas le
droit de parler parce que je ne les ai connus que par leurs noms, ou
que j'ai trop aimés pour que j'en parle sans partialité! Est-ce là de
l'indigence dans un quart de siècle?