Je n'avais fait que l'entrevoir à une lueur de la foudre, mais cette
lueur me l'avait imprimé dans les yeux. Il me parut beau comme la
jeunesse jouant sa vie avec la mort, ou comme la sibylle évoquant les
éléments en fureur pour leur arracher l'inspiration. Je n'oserais
pas néanmoins écrire son portrait sur un simple coup d'oeil, mais
voici quelques lignes inédites de ce portrait. Ces lignes nous ont
été communiquées récemment par une personne qui lui fut chère, et
qui revoit sa physionomie à travers le temps, à travers la mort.
Lisez-les.
«Je crois que Dieu a créé des êtres d'une beauté tellement
harmonieuse et idéale qu'ils échappent à toute analyse et à toute
description. De ce nombre privilégié était lord Byron, dont la
beauté absolue, dans les limites d'une beauté créée, n'a jamais pu
être saisie ni par le pinceau ni par le ciseau de l'artiste. Elle
résumait dans un type parfait tous les genres de beauté. Si son génie
et son grand coeur avaient pu se choisir une forme, il n'aurait pas
pu en choisir une qui le satisfît davantage. On y voyait resplendir
son génie, sa grande âme et son coeur bon et sensible. Cette beauté
réunissait en elle tous les contrastes; ses regards traduisaient tous
les sentiments qui l'animaient avec une rapidité et une transparence
qui avaient fait dire à sir Walter Scott que «sa belle tête
ressemblait à un vase d'albâtre éclairé par une lampe intérieure.»
Aussi il suffisait de le voir pour sentir la fausseté des bruits
répandus sur sa vie. La foule s'était composé un lord Byron factice,
d'après quelques excentricités de sa jeunesse, d'après quelques
audaces de pensée et d'expression, mais surtout par son obstination à
identifier le poëte avec les personnages imaginaires de ses poëmes,
types qui ne ressemblaient en rien au Byron que j'ai connu. Des
calomnies, qu'il avait malheureusement couvertes de son dédaigneux
silence, ont circulé comme des vérités acceptées; le temps a déjà
fait justice de plusieurs de ces calomnies. Lord Byron se taisait,
parce qu'il comptait sur le temps. J'en appelle à tous ceux qui l'ont
vu; car tous ont dû subir le charme qui l'enveloppait comme d'une
atmosphère sympathique qui lui gagnait tous les coeurs.»
Voici ce qu'en dit le poëte _Moore_:
«La beauté de lord Byron était du premier ordre, réunissant la
régularité des formes avec l'expression la plus variée et la plus
intéressante. Ses yeux étaient susceptibles de toutes les expressions
les plus extrêmes, depuis la gaieté la plus enjouée jusqu'à la
tristesse la plus profonde, depuis la bienveillance la plus radieuse
jusqu'au mépris et à la colère la plus concentrée, et c'est alors
qu'on pouvait dire de ses yeux ce qu'on avait dit de ceux de
Chatterton, que «_le feu roulait au fond de leurs orbites._» Mais
c'était surtout dans la bouche et dans le menton que résidait sa plus
grande beauté, ainsi que la plus puissante expression de sa belle
physionomie. L'extrême beauté de ses lèvres a toujours échappé à tous
les peintres et à tous les sculpteurs. Dans leur mobilité, elles
représentaient toutes les émotions, soit que la colère les fît pâlir,
que le dédain les resserrât, que le triomphe les fît sourire, ou que
la tendresse et l'amour les élevât en un arc gracieux. Sa tête était
remarquablement petite; son front, plus haut que large, le paraissait
d'autant plus qu'il rasait ses cheveux vers les tempes, les laissant
se jouer sur le sommet de la tête en une profusion de boucles
naturelles brillantes, soyeuses, du plus beau châtain foncé; ses
dents étaient d'une parfaite régularité et d'une grande blancheur.
Sa peau avait cette pâleur mate particulière aux personnes pensives.
Sa taille était moyenne; mais il paraissait grand, tant ses membres
étaient bien proportionnés. Ses mains étaient d'une extrême blancheur
et de la forme délicate qui indique (selon ses propres idées) la
naissance aristocratique.»
_Bayle_ écrit de lui:
«Je rencontrai lord Byron au théâtre de la _Scala_, en 1816. Je fus
frappé de ses yeux pendant qu'il écoutait un sestetto de l'opéra
d'_Elena_, de Mayer. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau ni
de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à
l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête
sublime reparaît tout à coup devant moi.» Et dans une autre occasion:
«J'eus un instant d'enthousiasme. Je n'oublierai jamais l'expression
divine de ses traits; c'était l'air serein de la puissance et du
génie.»