XXIV

Nous définissons ainsi nous-même le style, et surtout celui de madame

de Sévigné, le style français, dans ces paroles.

Buffon a dit: Le style est l'homme. Buffon a dit, dans ce mot, ce

que le style devrait être bien plutôt que ce qu'il est; car, bien

souvent, le style est l'écrivain, plus qu'il n'est l'homme. L'art

s'interpose entre l'écrivain et ce qu'il écrit; ce n'est plus l'homme

que vous voyez, c'est le talent. Le chef-d'oeuvre des véritables

grands écrivains, c'est d'anéantir en eux le talent et de n'exprimer

que l'homme; mais, pour cela, il faut que la sensibilité soit plus

accomplie en eux que l'art, c'est-à-dire il faut qu'ils soient plus

grands hommes encore par le coeur que par le style.

Combien y a-t-il de livres par siècle, et même dans tous les

siècles, qui portent ce caractère et qui vous donnent de l'âme une

impression plus vivante que du génie? Trois ou quatre. Le livre

masque presque toujours l'auteur; pourquoi? Parce que le livre est

une oeuvre d'art et de volonté, où l'auteur se propose un but, et où

il se montre, non ce qu'il est, mais ce qu'il veut paraître.

Ce n'est pas dans les livres qu'il faut chercher le véritable style;

il n'est pas là. Je me trompe, il est là; mais c'est dans les livres

que l'homme a écrits sans penser qu'il faisait un livre, c'est-à-dire

dans ses lettres. Les lettres, c'est le style à nu; les livres, c'est

le style habillé. Les vêtements voilent les formes; en style comme

en sculpture, il n'y a de beau que la nudité. La nature a fait la

chair, l'homme a fait l'étoffe et la draperie. Voulez-vous voir le

chef-d'oeuvre, dépouillez la statue; cela est aussi vrai de l'esprit

que du corps.

Ce que nous aimons le mieux des grands écrivains, ce ne sont pas

leurs ouvrages, c'est eux-mêmes; les oeuvres où ils ont mis le plus

d'eux-mêmes sont donc pour nous les meilleures. Qui ne préfère mille

fois une lettre de Cicéron à une de ses harangues? une lettre de

Voltaire à une de ses tragédies? une lettre de madame de Sévigné à

tous les romans de mademoiselle de Scudéry, qu'elle appelait _Sapho_,

et dont elle regardait d'en bas briller la gloire sans oser élever

son ambition si haut? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs

ouvrages prémédités d'artistes; mais ils n'ont eu de véritable style

que dans leur correspondance; pourquoi encore? Parce que là ils ne

pensaient point à en avoir ou à en faire. Ils prenaient, comme madame

de Sévigné, leur sensation sur le fait; ils n'écrivaient pas, ils

causaient; leur style n'est plus le style, c'est leur pensée même.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 64 / 197 题