XVI

Nous donnons ces consolations en passant à ceux qui déplorent,

comme les romantiques, que la littérature française, prête à naître

originale à cette époque, se soit tout à coup dénationalisée

elle-même en s'absorbant dans l'imitation superstitieuse de

l'antiquité. Cela dit, nous convenons avec eux que le plus grand

nombre de nos écrivains et de nos poëtes, dans ce que nous appelons

avec raison notre grand siècle, ont été aussi peu Français qu'on peut

l'être en France.

Malherbe imite Pindare sans avoir ses ailes.

Boileau imite Horace dans tout ce qu'un homme d'esprit peut imiter

d'un homme de grâce; il n'est original que dans le _Lutrin_,

chef-d'oeuvre de badinage poétique, mais badinage enfin. Une nation

sérieuse ne fonde pas sa poésie sur une facétie. Le sérieux en tout

fait partie du beau. L'humanité n'est pas une bouffonnerie; l'homme

n'est pas né pour le rire.

Corneille imite surtout les Espagnols, et Sénèque; c'est un Romain,

si l'on veut, mais un Romain d'Ibérie; Romain exagéré, déclamatoire,

qui donne à l'héroïsme l'attitude, le geste, l'accent du matamore.

On peut admirer tout de lui, excepté le caractère naturel, vrai,

proportionné et sobre de son pays. Corneille est tout ce qu'on

voudra, excepté Français. Supposez qu'on trouve après mille ans, dans

une catacombe, un volume de Corneille, et qu'on se demande de quelle

nation était ce poëte enflé comme un Castillan, tendu comme un Latin,

sublime comme un Africain, pompeux comme un Gascon, raisonneur comme

un Anglais, à coup sûr on ne devinera pas en mille que ce grand homme

était du pays de la Fontaine, de Molière ou de Boileau!

Racine imite, ou plutôt calque les tragiques grecs, Euripide et

Sophocle, dans ses tragédies. Dans sa comédie des _Plaideurs_, il

imite jusqu'à Aristophane dans la scène burlesque des petits chiens;

mais pourtant il imite en maître, c'est-à-dire en transformant. Il

fait de la langue poétique de la France une musique où le sens,

l'image et l'harmonie confondus donnent au mot la magie du son, au

son le sentiment du mot. Imitateur dans les sujets, dans la langue

il est créateur: la poésie et lui s'incarnent dans le même nom. Le

vers est reconstruit grand comme celui d'Homère, pur comme celui de

Virgile. En diction poétique, après lui on peut descendre, mais on ne

peut plus remonter, à moins de monter plus haut que nature.

Mais, s'il est Grec dans _Andromaque_, Latin dans _Britannicus_ et

dans _Phèdre_; dans _Athalie_ il est lui-même, il est Français.

Pourquoi? Parce qu'il s'inspire de sa propre religion, qui n'avait

encore inspiré que des hymnes. Ce chef-d'oeuvre incomparable de la

scène française et de toutes les scènes, que nous analyserons bientôt

devant vous, peut soutenir le parallèle avec toutes les épopées et

tous les drames, avec toutes les langues de l'Inde, de la Grèce

et de Rome. _Athalie_ est le Parthénon des littératures modernes.

Après avoir imité trente ans, le Phidias de la poésie, Racine se

hasarde enfin à tenter son chef-d'oeuvre, et, en signant de son nom

son premier monument original, il signe en même temps le nom de la

France. Elle a fait _Athalie_, comme Athènes a fait le Parthénon;

car Athènes avait fait Phidias, et la France avait fait Racine. Le

pays qui a produit _Athalie_, n'eût-il produit que ces quinze cents

vers, serait encore le premier pays littéraire parmi les nations de

l'Europe.

Malheureusement ce chef-d'oeuvre est unique et il est isolé; il est

construit de matériaux bibliques, et ses dimensions n'égalent pas sa

beauté. Mais le temple de Thésée à Athènes est petit aussi, et il

n'en est pas moins le modèle accompli des temples. La beauté dans

les oeuvres de l'homme ne se mesure pas, elle se sent. C'est à la

sensation qu'on mesure la grandeur. La sensation d'_Athalie_ est

grande comme le temple de Salomon, plein de la présence de Jéhovah.

Le Dieu n'était pas contenu dans le temple, mais il y était conclu et

senti. Il en est ainsi du génie poétique et religieux de Racine; il

n'est pas contenu dans _Athalie_, mais il y est manifesté dans son

originalité, dans sa majesté et dans sa puissance. Plaignons ceux qui

ne respirent pas l'immortalité dans de tels vers!

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 56 / 197 题