Nous ne sommes ni optimiste ni pessimiste de caractère, ni infatué
de notre part de temps dans la petite période de siècles que notre
nation et nous nous avons à vivre, ni dédaigneux de la part de temps
que nos pères de toutes les dates ont eue à vivre avant nous. Nous
n'avons pas à un très-haut degré cette vanité collective, la plus
vaine des vanités, qu'on appelle la vanité nationale; nous n'avons ni
excès de sévérité ni excès d'estime pour le pays dont nous portons le
nom. S'il fallait tout dire, peut-être nous a-t-on justement accusé
quelquefois de n'avoir pas assez de ce patriotisme de mappemonde
qui s'arrête aux frontières, et d'avoir trop de penchant pour ce
patriotisme universel ou cosmopolite qui s'honore d'être né homme par
le don de Dieu beaucoup plus que d'être né Français par l'effet du
hasard.
_Homo sum!_ voilà ma patrie! Nous l'avons dit dans ces vers qui nous
ont été assez reprochés, et que nous ne désavouons pas, dans un temps
où une mesquine politique voulait nous agacer contre l'Allemagne et
nous ameuter contre l'Angleterre:
Et pourquoi nous haïr, et mettre entre les races
Ces bornes de nos coeurs qu'abhorre l'oeil de Dieu?
De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?
Sa voûte est-elle un mur, une borne, un milieu?
Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L'esprit s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?
Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:
«L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie;
La fraternité n'en a pas!»
Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,
Qui bornent l'héritage entre l'humanité:
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières;
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis!
Chacun est du climat de son intelligence;
Je suis concitoyen de toute âme qui pense:
La vérité, c'est mon pays!
Pourquoi nous disputer la montagne ou la plaine?
Notre tente est légère, un vent va l'enlever.
La table où nous rompons le pain est encor pleine,
Que la Mort, par nos noms, nous dit de nous lever.
Quand le sillon finit, le soc le multiplie.
Aucun oeil du soleil ne tarit les rayons;
Sous le flot des épis la terre inculte plie,
Le linceul, pour couvrir leur race ensevelie,
Manque-t-il donc aux nations?
Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!
L'Orient délaissé s'y déroule au soleil;
L'espace y lasse en vain la lente caravane,
La solitude y dort son immense sommeil!
Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;
Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;
Là, comme un stylet d'or, l'ombre des pyramides
Mesure l'heure morte à des sables livides
Sur le cadran nu des déserts?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'homme qui a écrit ces vers ne peut pas être suspect de partialité
nationale. Mais notre titre de Français du dix-neuvième siècle ne
doit pas nous empêcher cependant de rendre justice à notre patrie et
à notre temps. Eh bien! je le dis avec une conviction qui n'emprunte
rien au patriotisme et rien à l'illusion, pendant que la grande
littérature, l'expression de l'esprit humain par la parole, baisse
depuis quelques années en Europe, elle monte en France.
Pour le prouver, il faut envisager d'un regard le caractère de la
littérature française, depuis ses premiers balbutiements jusqu'à nos
jours.
X
Et d'abord, répétons-le bien ici: tels peuples, tels livres; le
caractère d'une littérature, c'est tout simplement le caractère de la
nation. Or, qu'est-ce que la France?
La France est géographiquement comme moralement un pays de fusion
et de contraste dans l'unité. Après avoir été longtemps la Gaule
semi-barbare sous ses druides, caste sanguinaire dont un système
historique faux veut faire aujourd'hui une académie de platoniciens;
après avoir succombé sous les Romains, le flot des races orientales
et des émigrations du Nord l'envahit, et la mélange d'un sang plus
pur et plus raffiné que le sang gaulois. Les Francs, ces croisés de
la conquête, s'en emparent et lui donnent son nom; les Bretons, les
Normands s'établissent sur ses côtes du nord; les Lombards et les
Germains inondent les rives de son Rhin et de sa Saône; les Goths
y débordent des Pyrénées sur ses versants français, les Liguriens
et les Grecs sur ses Provences; les Sarrasins eux-mêmes pénètrent
jusqu'au coeur du pays, et y laissent, en refluant vers l'Espagne,
des colonies, des moeurs, des langues, des imaginations orientales.
Le Gaulois proprement dit disparaît sous le flot successif de ces
invasions, ou ne se conserve plus que dans les peuplades tout à fait
serviles et illettrées des groupes de montagnes, qui sont le noyau
central de sa géographie. La Gaule a disparu sous la France; et la
France elle-même n'est plus qu'une grande mêlée de races, de sang,
de langues, de moeurs, de législations, de cultes, qui fond tout ce
qu'elle a de divers dans une lente et laborieuse unité. On assiste
pour ainsi dire à ce travail des siècles et de la mer, qui jette
des alluvions de sable et de coquillages sur des falaises, et qui
solidifie ce sable devenu granit en le polissant.