Mais, puisqu'il est convenu, entre mes lecteurs et moi, que ce _Cours
familier de littérature_ n'est qu'un entretien à vol d'idées et à
coeur ouvert, laissez-moi vous dire par quel hasard de jeunesse et de
situation je fus initié de si bonne heure, et pour jamais, aux livres
et aux lettres de ce beau pays.
--Encore une digression, encore une personnalité, me diront quelques
critiques sévères. Encore une vanité s'étalant complaisamment dans un
livre où toute vanité vivante doit disparaître pour ne laisser parler
que des morts?
--Je jure en toute conscience, à ces critiques, qu'il n'y a pas
l'ombre de vanité ni de ridicule complaisance pour moi-même dans ce
procédé de mon esprit, qui se met quelquefois ici en scène, coeur et
âme, pour faire comprendre et sentir aux autres ce que j'ai senti et
compris moi-même en traversant la vie, les hommes et les livres. Je
suis l'instrument, bon ou mauvais, qui a reçu le premier souffle du
siècle à travers ses cordes, et qui rend le son juste ou faux, mais
sincère, et qui le rend, non pour que les autres s'accordent à sa
note, mais pour qu'ils la jugent et la rectifient s'ils ont un autre
diapason dans leur âme.
D'ailleurs j'ai toujours remarqué, depuis saint Augustin, Mme de
Sévigné, J. J. Rousseau, la correspondance de Cicéron, celle de
Voltaire, que les livres qu'on lit et qu'on relit le plus sont des
livres personnels. Ce qui intéresse l'homme dans le livre, ce n'est
pas le livre, c'est l'homme. Et pourquoi cela? Parce que le livre n'a
que des idées, et que l'homme a un coeur. Or, dans le livre personnel
l'homme ouvre son coeur, il n'ouvre que son esprit dans ses autres
oeuvres; il ne donne ainsi que la moitié de lui-même. Je pense comme
Montaigne: _Je veux l'homme tout entier_.
Mais de plus, si l'on veut être lu et instruire, il faut intéresser.
Point de salut sans intérêt pour l'écrivain, point d'instruction pour
le lecteur.
Or c'est une loi de notre nature morale, que l'intérêt ne s'attache
jamais aux abstractions et toujours aux personnes. L'esprit humain
veut donner un visage aux idées, un nom, un coeur, une âme, une
individualité aux choses. Si quelqu'un voulait écrire l'histoire des
idées, je vous défierais de le lire; mais qu'il écrive l'histoire
des hommes qui ont représenté ces idées, il sera lu d'un bout de la
terre à l'autre. Dieu lui-même a fait les créatures sensibles pour
personnifier ses idées. Ce qui ne se personnifie pas n'est pas. Nous
ne changerons pas la nature humaine, nous ne ferons pas une humanité
d'algébristes. Les algébristes raisonnent avec des abstractions, les
hommes comme nous raisonnent ou sentent avec des êtres réels.
Ce n'est donc pas, quoi que mes critiques en pensent, par vanité
que je me mets et que je me mettrai souvent en scène dans ces
entretiens: c'est par connaissance de la nature humaine. Ce n'est
pas l'homme en moi qui parle de lui, c'est l'artiste. Ah! si vous
me connaissiez mieux, dirai-je à ces critiques, combien vous seriez
loin de m'accuser de cette puérile vanité, morte en moi depuis bien
des années! De la vanité! Et de quoi? Si j'en ai eu quelquefois,
comme tout le monde, à la fleur de ma vie, l'âge, les événements, les
réflexions, les humiliations de coeur et d'esprit dont ma vie est
pleine, ont assez pris le soin de l'abattre. J'ose affirmer qu'il
n'y a pas un homme sur la terre qui sente plus son néant que moi, et
qui désirât plus sincèrement disparaître, âme, corps et nom, de toute
scène ici-bas.
Est-ce que cette scène politique ou littéraire du monde a quelque
prix encore pour celui qui a vu sur quels tréteaux on y monte, et par
quels tréteaux on en descend?... Non, non, je vous le jure encore
devant celui qui lit dans les coeurs, je n'ai pas les vanités qu'on
me suppose; mais j'ai de moi-même et de ce monde les dégoûts qu'on ne
me suppose pas! Laissez-moi donc vous parler encore de moi, et n'en
accusez que mon art. Vous voulez sentir, il faut bien vous montrer un
coeur.