La Russie elle-même, jeune race sur une vieille terre, entre dans
son époque littéraire par un historien et par un poëte (Karamsin et
Pouskin); ils rivalisent du premier coup avec leurs modèles anglais,
Hume et Byron. Cette langue russe, combinée d'énergie tartare, de
mélodie grecque, de mollesse slave, de rêverie allemande, de clarté
française, instrument à mille voix, comme l'orgue des basiliques,
est éminemment propre au lyrisme, au gémissement de la mélancolie
du Nord, comme à l'enthousiasme religieux du Midi. L'alluvion des
siècles et le mélange des races semblent l'avoir façonnée lentement
pour une littérature _composite_ dont nous entendons à peine les
premiers balbutiements. Le génie divers, prompt, souple, fort,
fantastique des peuples qui parlent cette langue promet prochainement
de grands siècles littéraires à la Russie.
Nous ne parlons point ici de l'Orient, parce qu'il dort; il
dort après des siècles de fécondité littéraire, religieuse et
philosophique. Ces siècles ont épuisé pour un temps ses forces. Mais
respectons ce sommeil de l'Asie! On a le droit de se reposer quand
on a produit pour l'esprit humain cent poëmes, dix théâtres, dix
philosophies et cinq religions; quand on a été l'Inde, la Chine,
l'Arabie, la Perse, l'Égypte, la Grèce, la Judée, l'école et le
sanctuaire de l'univers.