pour but immédiat de se faire accorder, par la menace de la force
physique, les témoignages extérieurs de l'estime que l'on croit trop
difficile ou superflu d'acquérir réellement. C'est à peu près comme si
quelqu'un chauffait avec sa main la boule d'un thermomètre et voulait
prouver, par l'ascension de la colonne de mercure, que sa chambre est
bien chauffée. À considérer la chose de plus près, en voici le principe:
de même que l'honneur bourgeois, ayant en vue les rapports pacifiques
des hommes entre eux, consiste dans l'opinion que nous méritons pleine
_confiance_, parce que nous respectons scrupuleusement les droits de
chacun, de même l'honneur chevaleresque consiste dans l'opinion que nous
sommes _à craindre_, comme étant décidé à défendre nos propres droits à
outrance. La maxime qu'il vaut mieux inspirer la crainte que la
confiance ne serait pas si fausse, vu le peu de fond que l'on peut faire
de la justice des hommes, si nous vivions dans l'état de nature où
chacun doit par soi-même garder sa personne et défendre ses droits. Mais
elle ne trouve plus d'application dans notre époque de civilisation, où
l'État a pris sur lui la protection de la personne et de la propriété;
elle n'est plus là que comme ces châteaux et ces donjons de l'époque du
droit manuaire, inutiles et abandonnés, au milieu de campagnes bien
cultivées, de chaussées animées, voire même de voies ferrées. L'honneur
chevaleresque, par là même qu'il professe la maxime précédente, s'est
rejeté nécessairement sur ces préjudices à la personne que l'État ne
punit que légèrement, ou ne punit pas du tout, en vertu du principe: _De
minimis lex non curat_, ces délits ne causant qu'un dommage
insignifiant, et n'étant même parfois que de simples taquineries. Pour
maintenir son domaine dans une sphère très élevée, il a attribué à la
personne une valeur dont l'exagération est hors de toute proportion avec
la nature, la condition et la destinée de l'homme; il pousse cette
valeur jusqu'à faire de l'individu quelque chose de sacré, et, trouvant
tout à fait insuffisantes les peines prononcées par l'État contre les
petites offenses à la personne, il prend sur lui de les punir lui-même,
par des punitions toujours corporelles et même par la mort de
l'offenseur. Il y a évidemment, au fond, l'orgueil le plus démesuré et
l'outrecuidance la plus révoltante à oublier la nature réelle de l'homme
et à prétendre le revêtir d'une inviolabilité et d'une irréprochabilité
absolues. Mais tout homme décide à maintenir de semblables principes par
la violence et qui professe la maxime: _Qui m'insulte ou me frappe doit
périr_, mérite pour cela seul d'être expulsé de tout pays[15]. Il est
vrai qu'on met en avant toute sorte de prétextes pour farder cet orgueil
incommensurable. De deux hommes intrépides, dit-on, aucun ne cédera;
dans la plus légère collision, ils en viendraient aux injures, puis aux
coups et enfin au meurtre: il est donc préférable, par égard pour les
convenances, de franchir les degrés intermédiaires et de recourir
immédiatement aux armes. Les détails de la procédure ont été formulés
alors en un système d'un pédantisme rigide, ayant ses lois et ses règles
et qui est bien la force la plus lugubre du monde; on peut y voir, sans
contredit, le panthéon glorieux de la folie. Mais le point de départ
même est faux; dans les choses de minime importance (les affaires graves
restant toujours déférées à la décision des tribunaux), de deux hommes
intrépides il y en a toujours un qui cède, savoir le plus sage: quand il
ne s'agit que d'opinions, on ne s'en occupera même pas. Nous en trouvons
la preuve dans le peuple, ou, pour mieux dire, dans toutes les
nombreuses classes sociales qui n'admettent pas le principe de l'honneur
chevaleresque; ici, les différends suivent leur cours naturel, et
cependant l'homicide y est cent fois moins fréquent que dans la fraction
minime, 1/1000 à peine, qui s'y soumet: les rixes mêmes sont rares. On
prétend, en outre, que ce principe, avec ses duels, est un pilier qui
maintient le bon ton et les belles manières dans la société; qu'il est
un rempart qui met à l'abri des éclats de la brutalité et de la
grossièreté. Cependant, à Athènes, à Corinthe, à Rome, il y avait de la
bonne et même de la très bonne société, des manières élégantes et du bon
ton, sans qu'il eût été nécessaire d'y implanter l'honneur chevaleresque
en guise de croquemitaine. Il est vrai de dire aussi que les femmes ne
régnaient pas dans la société antique comme chez nous. Outre le
caractère frivole et puéril que prend ainsi l'entretien, puisqu'on en
bannit tout sujet de conversation nourrie et sérieuse, la présence des
femmes dans notre société contribue certainement pour une grande part
encore à accorder au courage personnel le pas sur toute autre qualité,
tandis qu'en réalité il n'est qu'un mérite; très subordonné, une simple
vertu de sous-lieutenant, dans laquelle les animaux mêmes nous sont
supérieurs; en effet, ne dit-on pas: «courageux comme un lion?» Mais il
y a plus: au rebours de l'assertion précédemment rapportée, le principe
de l'honneur chevaleresque est souvent le refuge assuré de la
malhonnêteté et de la méchanceté dans les affaires graves, et en même
temps, dans les petites, un asile de l'insolence, de l'impudence et de
la grossièreté, pour la bonne raison que personne ne se soucie de
risquer sa vie en voulant les châtier. En témoignage, nous voyons le
duel dans toute sa fleuraison et pratiqué avec le sérieux le plus
sanguinaire chez cette nation précisément qui, dans ses relations
politiques et financières, a montré un manque d'honnêteté réelle: c'est
à ceux qui en ont fait l'épreuve qu'il faut demander de quelle nature
sont les relations privées avec les individus de cette nation; et, pour
ce qui est de leur urbanité et de leur culture sociale, elles ont de
longue date une célébrité comme modèles négatifs.
Tous ces motifs qu'on allègue sont donc mal fondés. On pourrait affirmer
avec plus de raison que, de même que le chien gronde quand on le gronde
et caresse quand on le caresse, de même il est dans la nature de l'homme
de rendre hostilité pour hostilité et d'être exaspéré et irrité par les
manifestations du dédain ou de la haine. Cicéron l'a déjà dit: «_Habet
quemdam aculeum contumelia, quem pali prudentes ac viri boni
difficillime possunt_» (Toute injure a un aiguillon dont les prudents et
les sages même supportent difficilement la piqûre), et en effet nulle
part au monde (si nous en exceptons quelques sectes pieuses) on ne
supporte avec calme des injures, ou, à plus forte raison, des coups.
Néanmoins, la nature ne nous enseigne rien qui aille au delà d'une
représaille équivalente à l'offense; elle ne nous apprend pas à punir de
mort celui qui nous accuserait de mensonge, de bêtise ou de lâcheté. La
vieille maxime germanique: «_À un soufflet par un stylet_,» est une
superstition chevaleresque révoltante. En tout cas, c'est à la colère
qu'il appartient de rendre ou de venger les offenses, et non pas à
l'honneur ou au devoir, auxquels le principe de l'honneur chevaleresque
en impose l'obligation. Il est très certain plutôt qu'un reproche
n'offense que dans la mesure où il porte; ce qui le prouve, c'est que la
moindre allusion, frappant juste, blesse beaucoup plus profondément que
l'accusation la plus grave quand elle n'est pas fondée. Par conséquent,
quiconque a la conscience assurée de n'avoir pas mérité un reproche peut
le dédaigner et le dédaignera. Le principe de l'honneur lui demande, au
contraire, de montrer une susceptibilité qu'il n'éprouve pas et de
venger dans le sang des offenses qui ne le blessent nullement. C'est
tout de même avoir une bien mince opinion de sa propre valeur que de
chercher à étouffer toute parole qui tendrait à la mettre en doute. La
véritable estime de soi donnera le calme et le mépris réel des injures;
à son défaut, la prudence et la bonne éducation nous commandent de
sauver l'apparence et de dissimuler notre colère. Si en outre nous
parvenons à nous dépouiller de cette superstition du principe d'honneur
chevaleresque, si personne n'admettait plus qu'une insulte fut capable
d'enlever ou de restituer quoi que ce soit à l'honneur; si l'on était
convaincu qu'un tort, une brutalité ou une grossièreté ne sauraient être
justifiés à l'instant par l'empressement qu'on mettrait à en donner
satisfaction, c'est-à-dire à se battre, alors tout le monde arriverait
bientôt à comprendre que, lorsqu'il s'agit d'invectives et d'injures,
c'est le vaincu qui sort vainqueur d'un tel combat, et que, comme dit
Vincenzo Monti, il en est des injures comme des processions d'église qui
reviennent toujours à leur point de départ. Il ne suffirait plus alors,
comme actuellement, de débiter une grossièreté pour mettre le droit de
son côté; le jugement et la raison auraient alors une bien autre
autorité, pendant qu'aujourd'hui ils doivent, avant de parler, voir
s'ils ne heurtent pas en quoi que ce soit l'opinion des esprits bornés
et des imbéciles qu'irrite et alarme déjà leur seule apparition; sans
quoi l'intelligence peut se trouver dans le cas de jouer, sur un coup de
dés, la tête où elle réside contre le cerveau plat où loge la stupidité.
Alors la supériorité intellectuelle occuperait réellement dans la
société la primauté qui lui est due et que l'on donne aujourd'hui, bien
que d'une manière déguisée, à la supériorité physique et au courage à la
hussarde; il y aurait aussi, pour les hommes éminents, un motif de moins
pour fuir la société, comme ils le font actuellement. Un tel revirement
donnerait naissance _au véritable bon ton_ et fonderait la _véritable
bonne société_, dans la forme où, sans doute, elle a existé à Athènes, à
Corinthe et à Rome. À qui voudrait en connaître un échantillon, je
recommande de lire le _Banquet_ de Xénophon.
Le dernier argument à la défense du code chevaleresque sera
indubitablement ainsi conçu: «Allons donc! mais alors un homme pourrait
bien, Dieu nous garde! donner un coup à un autre homme!» À quoi je
pourrais répondre, sans phrases, que le cas s'est présenté bien assez
souvent dans ces 999/1000 de la société chez qui ce code n'est pas
admis, sans qu'un seul individu en soit mort, tandis que, chez ceux qui
en suivent les préceptes, chaque coup, dans la règle, devient une
affaire mortelle.
Mais je veux examiner la question plus en détail. Je me suis bien
souvent donné de la peine pour trouver dans la nature animale ou
intellectuelle de l'homme quelque raison valable ou seulement plausible,
fondée non sur de simples façons de parler, mais sur des notions
distinctes, qui puisse justifier cette conviction, enracinée dans une
portion de l'espèce humaine, qu'un coup est une chose horrible: toutes
mes recherches ont été vaines. Un coup n'est et ne sera jamais qu'un
petit mal physique que tout homme peut occasionner à un autre, sans rien
prouver par là, sinon qu'il est plus fort ou plus adroit, ou que l'autre
n'était pas sur ses gardes. L'analyse ne fournit rien au delà. En outre,
je vois ce même chevalier pour qui un coup reçu de la main d'un homme
semble de tous les maux le plus grand, recevoir un coup dix fois plus
violent de son cheval et assurer, en traînant la jambe et dissimulant sa
douleur, que ce n'est rien. Alors j'ai supposé que cela tenait à la main
de l'homme. Cependant je vois notre chevalier, dans un combat, recevoir
de la main d'un homme des coups d'estoc et de taille et assurer encore
que ce sont des bagatelles qui ne valent pas la peine d'en parler. Plus
tard, j'apprends même que des coups de plat de lame ne sont à beaucoup
près pas aussi terribles que des coups de bâton, tellement que tout
récemment encore les élèves des écoles militaires étaient passibles des
premiers et jamais des autres. Mais il y a plus: à une réception de
chevalier, le coup de plat de lame est un très grand honneur. Et voilà
que j'ai épuisé tous mes motifs psychologiques et moraux, et il ne me
reste plus à considérer la chose que comme une ancienne superstition,
profondément enracinée, comme un nouvel exemple, à côte de tant
d'autres, de tout ce qu'on peut en faire accroire aux hommes. C'est ce
que prouve encore ce fait bien connu, qu'en Chine les coups de canne
sont une punition civile, très fréquemment employée même à l'égard des
fonctionnaires de tous les degrés; ce qui démontre que, là-bas, la
nature humaine, même chez les gens les plus civilisés, ne parle pas
comme chez nous[16].
En outre, un examen impartial de la nature humaine nous apprend que
_frapper_ est aussi naturel à l'homme que mordre l'est aux animaux
carnassiers et donner des coups de tête aux bêtes à cornes; l'homme est
à proprement parler un _animal frappeur_. Aussi sommes-nous révoltés
quand parfois nous apprenons qu'un homme en a mordu un autre; par
contre, donner ou recevoir des coups est chez l'homme un effet aussi
naturel que fréquent. On comprend facilement que les gens d'une
éducation supérieure cherchent à se soustraire à de pareils effets, en
dominant réciproquement leur penchant naturel. Mais il y a vraiment de
la cruauté à faire accroire à une nation entière, ou même seulement à
une classe d'individus, que recevoir un coup est un malheur
épouvantable, qui doit être suivi de meurtre et d'homicide. Il y a trop
de maux réels en ce monde pour qu'il soit permis d'augmenter leur nombre
et d'en créer d'imaginaires qui en amènent de trop réels à leur suite;
c'est ce que fait cependant ce sot et méchant préjugé. Comme
conséquence, je ne puis que désapprouver les gouvernements et les corps
législatifs qui lui viennent en aide en travaillant avec ardeur à faire
abolir, pour le civil comme pour le militaire, les punitions
corporelles. Ils croient agir en cela dans l'intérêt de l'humanité,
quand, tout au contraire, ils travaillent ainsi à consolider cet
égarement dénaturé et funeste auquel tant de victimes ont déjà été
sacrifiées. Pour toutes fautes, sauf les plus graves, infliger des coups
est la punition qui, chez l'homme, se présente la première à l'esprit;
c'est donc la plus naturelle; qui ne se soumet pas à la raison se
soumettra aux coups. Punir par une bastonnade modérée celui qu'on ne
peut atteindre dans sa fortune, quand il n'en, a pas, ni dans sa
liberté, quand on a besoin de ses services, est un acte aussi juste que
naturel. Aussi n'apporte-t-on aucune bonne raison à rencontre; on se
contente d'invoquer la _dignité de l'homme_, façon de parler qui ne
s'appuie pas sur quelque notion claire, mais toujours et encore sur le
fatal préjugé dont nous parlions plus haut. Un fait récent des plus
comiques vient confirmer cet état de choses: plusieurs États viennent de
remplacer, dans l'armée, les coups de canne par les coups de latte; ces
derniers, tout comme les autres, produisent indubitablement une douleur
physique et sont censés néanmoins n'être ni infamants ni déshonorants.
En stimulant ainsi le préjugé qui nous occupe, on encourage en même
temps le principe de l'honneur chevaleresque et du même coup le duel,
pendant que d'autre part on s'efforce ou plutôt on prétend s'efforcer
d'abolir le duel par des lois[18]. Aussi voyons-nous ce fragment du
droit du plus fort, transporté à travers les temps, du moyen âge jusque
dans le XIXe siècle, s'étaler aujourd'hui encore scandaleusement au
grand jour; il est temps enfin de l'en expulser honteusement.
Aujourd'hui, quand il est interdit d'exciter méthodiquement des chiens
ou des coqs à se battre les uns contre les autres (en Angleterre, au
moins, ces combats sont punis), il nous est donné de voir des créatures
humaines, excitées contre leur gré, à des combats à mort: c'est ce
ridicule préjugé, ce principe absurde de l'honneur chevaleresque, ce
sont ses stupides représentants et ses champions qui, pour la première
misère venue, imposent aux hommes l'obligation de se battre entre eux
comme des gladiateurs. Je propose à nos puristes allemands de remplacer
le mot _Durll_, dérivé probablement, non pas du latin _duellum_, mais de
l'espagnol _duelo_, peine, plainte, grief, par le mot de _Rittersetze_
(combat de chevaliers, comme on dit: combats de coqs ou de bull-dogs).
On a, certes, ample matière à rire de voir les allures pédantes avec
lesquelles on accomplit toutes ces folies. Il n'en est pas moins
révoltant que ce principe, avec son code absurde, constitue un État dans
l'État, qui, ne reconnaissant d'autre droit que celui du plus fort,
tyrannise les classes sociales qui sont sous sa domination, en
établissant un tribunal permanent de la Sainte-Wehme; chacun peut être
cité par chacun à comparaître; les motifs de la citation, faciles à
trouver, font l'office de sbires du tribunal, et la sentence prononce la
peine de mort contre les deux parties. C'est, naturellement, le repaire
du fond duquel l'être le plus méprisable, à la seule condition
d'appartenir aux classes soumises aux lois de l'honneur chevaleresque,
pourra menacer, voire même tuer les hommes les plus nobles et les
meilleurs, qui sont précisément ceux qu'il hait nécessairement.
Puisqu'aujourd'hui la justice et la police ont gagné à peu près assez
d'autorité pour qu'un coquin ne puisse plus nous arrêter sur les grands
chemins pour nous crier: La bourse ou la vie! il serait temps que le bon
sens prît assez d'autorité, lui aussi, pour que le premier coquin venu
ne puisse plus, au milieu de notre existence la plus paisible, nous
troubler en nous criant: L'honneur ou la vie! Il faut enfin délivrer les
classes supérieures du poids qui les accable; il faut nous affranchir
tous de cette angoisse de savoir que nous pouvons, à tout instant, être
appelés à payer de notre vie la brutalité, la grossièreté, la bêtise ou
la méchanceté de tel individu à qui il aura plu de les déchaîner contre
nous. Il est criant, il est honteux de voir deux jeunes écervelés sans
expérience, tenus d'expier dans leur sang leur moindre querelle. Voici
un fait qui prouve à quelle hauteur s'est élevée la tyrannie de cet État
dans l'État et où en est arrivé le pouvoir de ce préjugé: on a vu
souvent des gens se tuer de désespoir pour n'avoir pu rétablir leur
honneur chevaleresque offensé, soit parce que l'offenseur était de trop
haute ou de trop basse condition, soit pour toute autre cause de
disproportion qui rendait le duel impossible; une telle mort n'est-elle
pas tragi-comique?
Tout ce qui est faux et absurde se révèle finalement par là que, arrivé
à son développement parfait, il porte comme fleur une contradiction;
pareillement, dans le cas présent, la contradiction s'épanouit sous la
forme de la plus criante antinomie; en effet, le duel est défendu à
l'officier, et néanmoins celui-ci est puni de destitution lorsque, le
cas échéant, il refuse de se battre.
Puisque j'y suis, je veux aller plus loin avec mon franc-parler.
Examinée avec soin et sans prétention, cette grande différence, que l'on
fait sonner si haut, entre tuer son adversaire dans un combat au grand
jour et à armes égales ou par embûche, est fondée simplement sur ce que,
comme nous l'avons dit, cet État dans l'État ne reconnaît d'autre droit
que celui du plus fort et en a fait la base de son code après l'avoir
élevé à la hauteur d'un jugement de Dieu. Ce qu'on appelle en effet un
combat loyal ne prouve pas autre chose, si ce n'est qu'on est le _plus
fort_ ou le _plus adroit_. La justification que l'on cherche dans la
publicité du duel présuppose donc que le _droit du plus fort_ est
réellement un _droit_. Mais, en réalité, la circonstance que mon
adversaire sait mal se défendre me donne bien la _possibilité_, mais non
le _droit_ de le tuer; ce droit, ou autrement dit ma _justification
morale_, ne peut découler que des _motifs_ que j'ai de lui arracher la
vie. Admettons maintenant que ces motifs existent et soient suffisants;
alors il n'y a plus aucune raison de se préoccuper qui de nous deux
manie le mieux le pistolet ou l'épée, alors il est indifférent que je le
tue de telle ou telle façon, par devant ou par derrière. Car, moralement
parlant, le droit du plus fort n'a pas plus de poids que le droit du
plus rusé, et c'est ce dernier dont on fait usage quand on tue dans un
guet-apens: ici, le droit du poing vaut exactement le droit de la tête.
Remarquons, en outre, que dans le duel même on pratique les deux droits,
car toute feinte, dans l'escrime, est une ruse. Si je me tiens pour
moralement autorisé à arracher la vie à un homme, c'est une sottise de
m'en rapporter encore à la chance s'il sait manier les armes mieux que
moi, car, dans ce cas, c'est lui au contraire qui, après m'avoir
offensé, me tuera par-dessus le marché. Rousseau est d'avis qu'il faut
venger une offense non par un duel, mais par l'assassinat; il émet cette
opinion, avec beaucoup de précautions, dans la 21e note, si
mystérieusement conçue, du IVe livre de l'_Émile_[19]. Mais il est
encore si fortement imbu du préjugé chevaleresque, qu'il considère le
reproche de mensonge comme justifiant déjà l'assassinat, tandis qu'il
devrait savoir que tout homme a mérité ce reproche d'innombrables fois,
et lui tout le premier et au plus haut degré. Il est évident que ce
préjugé, qui autorise à tuer l'offenseur à la condition que le combat se
fasse au grand jour et à armes égales, considère le droit de la force
comme étant réellement un droit, et le duel comme un jugement de Dieu.
L'Italien, au moins, qui, enflammé de colère, fond sans façons à coups
de couteau sur l'homme qui l'a offensé, agit d'une manière logique et
naturelle: il est plus rusé, mais pas plus méchant que le duelliste. Si
l'on voulait m'opposer que ce qui me justifie de tuer mon adversaire en
duel, c'est que de son côté il s'efforce d'en faire autant, je
répondrais qu'en le provoquant je l'ai mis dans le cas de légitime
défense. Se mettre ainsi mutuellement et intentionnellement dans le cas
de légitime défense ne signifie rien autre, au fond, que chercher un
prétexte plausible pour le meurtre. On pourrait trouver plutôt une
justification dans la maxime: «_Volenti non fit injuria_» (On ne fait
pas tort à qui consent), puisque c'est d'un commun accord que l'on
risque sa vie; mais à cela on peut répliquer que _volens_ n'est pas
exact; car la tyrannie du principe d'honneur chevaleresque et de son
code absurde est l'alguazil qui a traîné les deux champions, ou l'un des
deux au moins, jusque devant ce tribunal sanguinaire de la Sainte-Wehme.
* * * * *
Je me suis étendu longuement sur l'honneur chevaleresque; mais je l'ai
fait dans une bonne intention et parce que la philosophie est l'Hercule
qui seul peut combattre les monstres moraux et intellectuels sur terre.
Deux choses principalement distinguent l'état de la société moderne de
celui de la société antique, et cela au détriment de la première, à qui
elles prêtent une teinte sérieuse, sombre, sinistre, qui ne voilait pas
l'antiquité, ce qui fait que celle-ci apparaît, candide et sereine,
comme le matin de la vie. Ce sont: le principe de l'honneur
chevaleresque et le mal vénérien, _par nobile fratrum!_ À eux deux ils
ont empoisonné νειχος χαι φιλια de la vie. De fait, l'influence de la
maladie vénérienne est beaucoup plus étendue qu'il ne semble au premier
abord, en ce que cette influence n'est pas seulement physique, mais
aussi morale. Depuis que le carquois de l'amour porte ainsi des flèches
empoisonnées, il s'est introduit dans la relation mutuelle des sexes un
élément hétérogène, hostile, je dirais diabolique, qui fait qu'elle est
imprégnée d'une sombre et craintive méfiance; les effets indirects d'une
telle altération dans le fondement de toute communauté humaine se font
sentir également, à des degrés divers, dans toutes les autres relations
sociales; mais leur analyse détaillée m'entraînerait trop loin.
Analogue, bien que d'une toute autre nature, est l'influence du principe
de l'honneur chevaleresque, cette force sérieuse qui rend la société
moderne raide, morne et inquiète, puisque toute parole fugitive y est
scrutée et ruminée. Mais ce n'est pas tout! Ce principe est un minotaure
universel auquel il faut sacrifier annuellement un grand nombre de fils
de nobles maisons, pris non dans un seul État, comme pour le monstre
antique, mais dans tous les pays de l'Europe. Aussi est-il temps enfin
d'attaquer courageusement la Chimère corps à corps, comme je viens de le
faire. Puisse le XIXe siècle exterminer ces deux monstres des temps
modernes! Nous ne désespérons pas de voir les médecins y arriver, pour
l'un, au moyen de la prophylactique. Mais c'est à la philosophie qu'il
appartient d'anéantir la Chimère en redressant les idées; les
gouvernements n'ont pu y réussir par le maniement des lois, et du reste
le raisonnement philosophique seul peut attaquer le mal dans sa racine.
Jusque-là, si les gouvernements veulent sérieusement abolir le duel et
si le mince succès de leurs efforts ne tient qu'à leur impuissance, je
viens leur proposer une loi dont je garantis l'efficacité et qui ne
réclame ni opérations sanglantes, ni échafauds, ni potences, ni prisons
perpétuelles. C'est au contraire un petit, tout petit remède
homœopathique des plus faciles; le voici: «Quiconque enverra ou
acceptera un cartel recevra _à la chinoise_, en plein jour, devant le
corps de garde, douze coups de bâton de la main du caporal; les porteurs
du cartel ainsi que les seconds en recevront chacun six. Pour les suites
éventuelles des duels accomplis, on suivra la procédure criminelle
ordinaire.» Quelque _chevalier_ m'objectera peut-être qu'après avoir
subi une pareille punition maint «homme d'honneur» sera capable de se
brûler la cervelle; à cela je réponds: Il vaut mieux qu'un tel fou se
tue lui-même que de tuer un autre homme. Mais je sais très bien qu'au
fond les gouvernements ne poursuivent pas sérieusement l'abolition des
duels. Les appointements des employés civils, mais surtout ceux des
officiers (sauf les grades élevés), sont bien inférieurs à la valeur, de
ce qu'ils produisent. On leur solde la différence en honneur. Celui-ci
est représenté par des titres et des décorations, et, dans une acception
plus large, par l'honneur de la fonction en général. Or, pour cet
honneur, le duel est un excellent cheval de main dont le dressage
commence déjà dans les universités. C'est de leur sang que les victimes
payent le déficit des appointements.
Pour ne rien omettre, mentionnons encore ici l'_honneur national_. C'est
l'honneur de tout un peuple considéré comme membre de la communauté des
peuples. Cette communauté ne reconnaissant d'autre forum que celui de la
force, et chaque membre ayant par conséquent à sauvegarder soi-même ses
droits, l'honneur d'une nation ne consiste pas seulement dans l'opinion
bien établie qu'elle mérite confiance (le crédit), mais encore qu'elle
est assez forte pour qu'on la craigne; aussi une nation ne doit-elle
laisser impunie aucune atteinte à ses droits. L'honneur national combine
donc le point d'honneur bourgeois avec celui de l'honneur chevaleresque.
IV.--La gloire.