La racine et l'origine de ce sentiment de l'honneur et de la honte,

inhérent à tout homme qui n'est pas encore entièrement corrompu, et le

motif de la haute valeur attribuée à l'honneur, vont être exposés dans

les considérations qui suivent. L'homme ne peut, à lui seul, que très

peu de chose: il est un Robinson abandonné; ce n'est qu'en communauté

avec les autres qu'il est et peut beaucoup. Il se rend compte de cette

condition dès l'instant où sa conscience commence tant soit peu à se

développer, et aussitôt s'éveille en lui le désir d'être compté comme un

membre utile de la société, capable de concourir «pro parte virili» à

l'action commune, et ayant droit ainsi à participer aux avantages de la

communauté humaine. Il y réussit en s'acquittant d'abord de ce qu'on

exige et attend de tout homme en toute position, et ensuite de ce qu'on

exige et attend de lui dans la position spéciale qu'il occupe. Mais il

reconnaît tout aussi vite que ce qui importe, ce n'est pas d'être un

homme de cette trempe dans sa propre opinion, mais dans celle des

autres. Voilà l'origine de l'ardeur avec laquelle il brigue l'_opinion_

favorable d'autrui et du prix élevé qu'il y attache.

Ces deux tendances se manifestent avec la spontanéité d'un sentiment

inné, que l'on appelle le sentiment de l'honneur et, dans certaines

circonstances, le sentiment de la pudeur (_verecundia_). C'est là le

sentiment qui lui chasse le sang aux joues dès qu'il se croit menacé de

perdre dans l'opinion des autres, bien qu'il se sache innocent, et alors

même que la faute dévoilée n'est qu'une infraction relative,

c'est-à-dire ne concerne qu'une obligation bénévolement assumée. D'autre

part, rien ne fortifie davantage en lui le courage de vivre que la

certitude acquise ou renouvelée de la bonne opinion des hommes, car elle

lui assure la protection et le secours des forces réunies de l'ensemble

qui constitue un rempart infiniment plus puissant contre les maux de la

vie que ses seules forces.

Des relations diverses, dans lesquelles un homme peut se trouver avec

d'autres individus et qui mettent ceux-ci dans le cas de lui accorder de

la confiance, par conséquent d'avoir, comme on dit, bonne opinion de

lui, naissent plusieurs espèces d'honneur. Les principales de ces

relations sont le mien et le tien, les devoirs auxquels on s'oblige,

enfin le rapport sexuel, auxquelles correspondent l'_honneur bourgeois_,

l'_honneur de la fonction_ et l'_honneur sexuel_, dont chacun présente

encore des sous-genres.

L'_honneur bourgeois_[11] possède la sphère la plus étendue: il consiste

dans la présupposition que nous respecterons absolument les droits de

chacun et que, par conséquent, nous n'emploierons jamais, à notre

avantage, des moyens injustes ou illicites. Il est la condition de la

participation à tout commerce pacifique avec les hommes. Il suffit, pour

le perdre, d'une seule action qui lui soit fortement et manifestement

contraire; comme conséquence, toute peine criminelle nous le ravit

également, à la seule condition que la peine ait été juste. L'honneur

repose cependant toujours, en dernière analyse, sur la conviction de

l'immutabilité du caractère moral, en vertu de laquelle une seule

mauvaise action garantit une qualité identique de moralité pour toutes

les actions ultérieures, dès que des circonstances semblables se

présenteront encore: c'est ce qu'indique aussi l'expression anglaise

«_character_», qui signifie renom, réputation, honneur. Voilà pourquoi

aussi la perte de l'honneur est irréparable, à moins qu'elle ne soit due

à une calomnie ou à de fausses apparences. Aussi y a-t-il des lois

contre la calomnie, les libelles et contre les injures également; car

l'injure, la simple insulte, est une calomnie sommaire, sans indication

de motifs: en grec, on pourrait très bien rendre cette pensée ainsi:

«Eστι η λοιδορια διαβολη» (L'injure est une calomnie abrégée); cette

maxime ne se trouve cependant exprimée nulle part. Il est de fait que

celui qui injurie n'a rien de réel ni de vrai à produire contre l'autre,

sans quoi il l'énoncerait comme prémisses et abandonnerait

tranquillement, à ceux qui l'écoutent, le soin de tirer la conclusion;

mais au contraire, il donne la conclusion et reste devoir les prémisses;

il compte sur la supposition dans l'esprit des auditeurs qu'il procède

ainsi pour abréger seulement.

L'honneur bourgeois tire, il est vrai, son nom de la classe bourgeoise,

mais son autorité s'étend sur toutes les classes indistinctement, sans

en excepter même les plus élevées: nul ne peut s'en passer; c'est une

affaire des plus sérieuses, que l'on doit bien se garder de prendre à la

légère. Quiconque viole la foi et la loi demeure à jamais un homme sans

foi ni loi, quoi qu'il fasse et quoi qu'il puisse être; les fruits amers

que la perte de l'honneur apporte avec soi ne tarderont pas à se

produire.

L'_honneur_ a, dans un certain sens, un caractère _négatif_, par

opposition à la _gloire_ dont le caractère est _positif_, car l'honneur

n'est pas cette opinion qui porte sur certaines qualités spéciales,

n'appartenant qu'à un seul individu; mais c'est celle qui porte sur des

qualités d'ordinaire présupposées, que cet individu est tenu de posséder

également. L'honneur se contente donc d'attester que ce sujet ne fait

pas exception, tant que la gloire affirme qu'il en est une. La gloire

doit donc s'acquérir; l'honneur au contraire n'a besoin que de ne pas se

perdre. Par conséquent absence de gloire, c'est de l'obscurité, du

_négatif_; absence d'honneur, c'est de la honte, du _positif_. Mais il

ne faut pas confondre cette condition négative avec la passivité; tout

au contraire, l'honneur a un caractère tout actif. En effet, il procède

uniquement de _son sujet_: il est fondé sur la _propre_ conduite de

celui-ci et non sur les actions d'autrui ou sur des faits extérieurs; il

est donc «των εφ'ημιν» (une qualité intérieure). Nous verrons bientôt

que c'est là une marque distinctive entre le véritable honneur et

l'honneur chevaleresque ou faux honneur. Du dehors, il n'y a d'attaque

possible contre l'honneur que par la calomnie; le seul moyen de défense,

c'est une réfutation accompagnée de la publicité nécessaire pour

démasquer le calomniateur.

Le respect que l'on accorde à l'âge semble reposer sur ce que l'honneur

des jeunes gens, quoique admis par supposition, n'est pas encore mis à

l'épreuve et par conséquent n'existe à proprement parler qu'à crédit,

tandis que pour les hommes plus âgés on a pu constater dans le cours de

leur vie si par leur conduite ils ont su garder leur honneur. Car ni les

années par elles-mêmes,--les animaux atteignant eux aussi un âge avancé

et souvent plus avancé que l'homme,--ni l'expérience non plus comme

simple connaissance plus intime de la marche de ce monde, ne justifient

suffisamment le respect des plus jeunes pour les plus âgés, respect que

l'on exige pourtant universellement; la simple faiblesse sénile

donnerait droit au ménagement plutôt qu'à la considération. Il est

remarquable néanmoins qu'il y a dans l'homme un certain respect inné,

réellement instinctif, pour les cheveux blancs. Les rides, signe bien

plus certain de la vieillesse, ne l'inspirent nullement. On n'a jamais

fait mention de rides respectables; l'on dit toujours: de vénérables

cheveux blancs.

L'honneur n'a qu'une valeur indirecte. Car, ainsi que je l'ai développé

au commencement de ce chapitre, l'opinion des autres à notre égard ne

peut avoir de valeur pour nous qu'en tant qu'elle détermine ou peut

déterminer éventuellement leur conduite envers nous. Il est vrai que

c'est ce qui arrive toujours aussi longtemps que nous vivons avec les

hommes ou parmi eux. En effet, comme dans l'état de civilisation c'est à

la société seule que nous devons notre sûreté et notre avoir, comme en

outre nous avons, dans toute entreprise, besoin des autres, et qu'il

nous faut avoir leur confiance pour qu'ils entrent en relation avec

nous, leur opinion sera d'un grand prix à nos yeux; mais ce prix sera

toujours indirect, et je ne saurais admettre qu'elle puisse avoir une

valeur directe. C'est aussi l'avis de Cicéron (_Fin._, III, 17): _De

bona autem fama Chrysippus quidem et Diogenes, detracta utilitate, ne

digitum quidem, ejus causa, porrigendum esse dicebant. Quibus ego

vehementer assentior_ (Quant à la bonne renommée, Chrysippe et Diogène

disaient que, si l'on retranchait l'utilité qui en revient, elle ne

vaudrait pas la peine qu'on remuât pour elle le bout du doigt, et pour

moi je suis fort de leur sentiment). Helvetius aussi, dans son

chef-d'œuvre _De l'esprit_ (disc. III, chap. 13), développe longuement

cette vérité et arrive à la conclusion suivante: _Nous n'aimons pas

l'estime pour l'estime, mais uniquement pour les avantages qu'elle

procure._ Or, le moyen ne pouvant valoir plus que la fin, cette maxime

pompeuse: _L'honneur avant la vie_, ne sera jamais, comme nous l'avons

déjà dit, qu'une hyperbole.

Voilà pour ce qui concerne l'honneur bourgeois.

* * * * *

L'_honneur de la fonction_, c'est l'opinion générale qu'un homme revêtu

d'un emploi possède effectivement toutes les qualités requises et

s'acquitte ponctuellement et en toutes circonstances des obligations de

sa charge. Plus, dans l'État, la sphère d'action d'un homme est

importante et étendue, plus le poste qu'il occupe est élevé et influent,

et plus grande doit être aussi l'opinion que l'on a des qualités

intellectuelles et morales qui l'en rendent digne; par conséquent, le

degré d'honneur qu'on lui accorde et qui se manifeste par des titres,

par des décorations, etc., devra s'élever, et l'humilité dans la

conduite des autres envers lui s'accentuer progressivement. C'est la

position d'un homme qui détermine constamment, mesuré à la même échelle,

le degré particulier d'honneur qui lui est dû; ce degré peut néanmoins

être modifié par la facilité plus ou moins grande des masses à

comprendre l'importance de cette position. Mais on attribuera toujours

plus d'honneur à celui qui a des obligations toutes spéciales à remplir,

comme celles d'une fonction, par exemple, qu'au simple bourgeois dont

l'honneur repose principalement sur des qualités négatives.

L'honneur de la fonction exige, en outre, que celui qui occupe une

charge la fasse respecter, à cause de ses collègues et de ses

successeurs; pour y parvenir, il doit, comme nous l'avons dit,

s'acquitter ponctuellement de ses devoirs; mais, de plus, il ne doit

laisser impunie aucune attaque contre le poste ou contre lui-même, en

tant que fonctionnaire: il ne permettra donc jamais qu'on vienne dire

qu'il ne remplit pas scrupuleusement les devoirs de sa fonction, ou que

celle-ci n'est d'aucune utilité pour le pays; il devra, au contraire, en

faisant châtier le coupable par les tribunaux, prouver que ces attaques

étaient injustes.

Comme sous-ordres de cet honneur, nous trouvons celui de l'employé, du

médecin, de l'avocat, de tout professeur public, de tout gradué même,

bref, de quiconque, en vertu d'une déclaration officielle, a été

proclamé capable de quelque travail intellectuel et qui, par là même,

s'est obligé à l'exécuter; en un mot, l'honneur en cette qualité même de

tous ceux que l'on peut comprendre sous la désignation d'_engagés

publics_. Dans cette catégorie il faut donc mettre aussi le véritable

_honneur militaire_, qui consiste en ce que tout homme qui s'est engagé

à défendre la patrie commune possède réellement les qualités voulues,

ainsi avant tout le courage, la bravoure et la force, et qu'il est

résolument prêt à la défendre jusqu'à la mort et à n'abandonner à aucun

prix le drapeau auquel il a prêté serment. J'ai donné ici à l'_honneur_

de la fonction une signification très large, car, dans l'acception

ordinaire, cette expression désigne le respect dû par les citoyens à la

fonction elle-même.

* * * * *

L'_honneur sexuel_ me semble demander à être examiné de plus près, et

les principes en doivent être recherchés jusqu'à sa racine; cela viendra

confirmer en même temps que tout honneur repose, en définitive, sur des

considérations d'utilité. Envisagé dans sa nature, l'honneur sexuel se

divise en honneur des femmes et honneur des hommes, et constitue, des

deux parts, un _esprit de corps_ bien entendu. Le premier est de

beaucoup le plus important des deux, car, dans la vie des femmes, le

rapport sexuel est l'affaire principale. Ainsi donc, l'_honneur féminin_

est, quand on parle d'une fille, l'opinion générale qu'elle ne s'est

donnée à aucun homme, et, pour une femme mariée, qu'elle ne s'est donnée

qu'à celui auquel elle est unie par mariage.

L'importance de cette opinion se fonde sur les considérations suivantes.

Le sexe féminin réclame et attend du sexe masculin absolument tout, tout

ce qu'il désire et tout ce qui lui est nécessaire; le sexe masculin ne

demande à l'autre, avant tout et directement, qu'une unique chose. Il a

donc fallu s'arranger de telle façon que le sexe masculin ne pût obtenir

cette unique chose qu'à la charge de prendre soin de tout, et par-dessus

le marché aussi des enfants à naître; c'est sur cet arrangement que

repose le bien-être de tout le sexe féminin. Pour que l'arrangement

puisse s'exécuter, il faut nécessairement que toutes les femmes tiennent

ferme ensemble et montrent de l'_esprit de corps_. Elles se présentent

alors comme un seul tout, en rangs serrés, devant la masse entière du

sexe masculin, comme devant un ennemi commun qui, ayant, de par la

nature et en vertu de la prépondérance de ses forces physiques et

intellectuelles, la possession de tous les biens terrestres, doit être

vaincu et conquis, afin d'arriver, par sa possession, à posséder en même

temps les biens terrestres. Dans ce but, la maxime d'honneur de tout le

sexe féminin est que toute cohabitation en dehors du mariage sera

absolument interdite aux hommes, afin que chacun de ceux-ci soit

contraint au mariage comme à une espèce de capitulation et qu'ainsi

toutes les femmes soient pourvues. Ce résultat ne peut être obtenu en

entier que par l'observation rigoureuse de la maxime ci-dessus; aussi le

sexe féminin tout entier veille-t-il avec un véritable «esprit de corps»

à ce que tous ses membres l'exécutent fidèlement. En conséquence, toute

fille qui, par le concubinage, se rend coupable de trahison envers son

sexe, est repoussée par le corps entier et notée d'infamie, car le

bien-être de la communauté péricliterait si le procédé se généralisait;

on dit alors: Elle a perdu son honneur. Aucune femme ne doit plus la

fréquenter; on l'évite comme une pestiférée. Le même sort attend la

femme adultère, parce qu'elle a violé la capitulation consentie par le

mari, et qu'un tel exemple rebute les hommes de conclure de ces

conventions, alors que cependant le salut de toutes les femmes en

dépend. Mais, de plus, comme une pareille action comprend une tromperie

et un grossier manquement de parole, la femme adultère perd non

seulement l'honneur sexuel, mais encore l'honneur bourgeois. C'est

pourquoi l'on peut bien dire, comme pour l'excuser: «une fille tombée»;

on ne dira jamais: «une femme tombée»; le séducteur peut rendre

l'honneur à la première par le mariage, mais jamais l'adultère à sa

complice, après divorce. Après cet exposé si clair, on reconnaîtra que

la base du principe de l'honneur féminin est un «esprit de corps»

salutaire, nécessaire même, mais néanmoins bien calculé et fondé sur

l'intérêt; on pourra bien lui attribuer la plus haute importance dans la

vie de la femme, on pourra lui accorder une grande valeur relative, mais

jamais une valeur absolue, dépassant celle de la vie avec ses destinées;

on n'admettra jamais, non plus, que cette valeur aille jusqu'à devoir

être payée au prix même de l'existence. On ne pourra donc approuver ni

Lucrèce ni Virginius, avec leur exaltation dégénérant en farces

tragiques. La péripétie, dans le drame d'Emilia Galotti[12], pour la

même raison a quelque chose de tellement révoltant que l'on sort du

spectacle, tout à fait mal disposé. En revanche, et en dépit de

l'honneur sexuel, on ne peut s'empêcher de sympathiser avec _la

Clärchen_ dans _Egmont_. Cette façon de pousser à l'extrême le principe

de l'honneur féminin appartient, comme tant d'autres, à l'oubli de la

fin pour les moyens; on attribue à l'honneur sexuel, par de telles

exagérations, une valeur absolue, alors que, plus que tout autre

honneur, il n'en a qu'une relative; on est même porté à dire qu'elle est

purement conventionnelle quand on lit Thomasius, «_De concubinatu_»; on

y voit que, jusqu'à la réformation de Luther, dans presque tous les pays

et de tout temps, le concubinage a été un état permis et reconnu par la

loi, et où la concubine ne cessait pas d'être honorable: sans parler de

la Mylitta de Babylone (voy. Hérodote, I, 199), etc. Il est aussi telles

convenances sociales qui rendent impossible la formalité extérieure du

mariage, surtout dans les pays catholiques où le divorce n'existe pas;

mais, dans tous les pays, cet obstacle existe pour les souverains; à mon

avis cependant, entretenir une maîtresse est, de leur part, une action

bien plus morale qu'un mariage morganatique; les enfants issus de

semblables unions peuvent élever des prétentions dans le cas où la

descendance légitime viendrait à s'éteindre, d'où résulte la

possibilité, bien que très éloignée, d'une guerre civile. Au surplus, le

mariage morganatique, c'est-à-dire conclu en dépit de toutes les

convenances extérieures, est, en définitive, une concession faite aux

femmes et aux prêtres, deux classes auxquelles il faut se garder, autant

qu'on le peut, de concéder quelque chose. Considérons encore que tout

homme, dans son pays, peut épouser la femme de son choix; il en est un

seul à qui ce droit naturel est ravi; ce pauvre homme, c'est le

souverain. Sa main appartient au pays; on ne l'accorde qu'en vue de la

raison d'État, c'est-à-dire de l'intérêt de la nation. Et cependant ce

prince est homme; il aimerait aussi à suivre une fois le penchant de son

cœur. Il est injuste et ingrat autant que bourgeoisement vulgaire de

défendre ou de reprocher au souverain de vivre avec sa maîtresse, bien

entendu aussi longtemps qu'il ne lui accorde aucune influence sur les

affaires. De son côté aussi, cette maîtresse, par rapport à l'honneur

sexuel, est pour ainsi dire une femme exceptionnelle, en dehors de la

règle commune; elle ne s'est donnée qu'à un seul homme; elle l'aime,

elle en est aimée, et il ne pourra jamais la prendre pour femme. Ce qui

prouve surtout que le principe de l'honneur féminin n'a pas une origine

purement naturelle, ce sont les nombreux et sanglants sacrifices qu'on

lui apporte par l'infanticide et par le suicide des mères. Une fille qui

se donne illégitimement viole, il est vrai, sa foi envers son sexe

entier; mais cette foi n'a été qu'acceptée tacitement, elle n'a pas été

jurée. Et comme, dans la plupart des cas, c'est son propre intérêt qui

en souffre le plus directement, sa folie est alors infiniment plus

grande que sa dépravation.

L'honneur sexuel des hommes est provoqué par celui des femmes, à titre

d'esprit de corps opposé; tout homme qui se soumet au mariage,

c'est-à-dire à cette capitulation si avantageuse pour la partie adverse,

contracte l'obligation de veiller désormais à ce qu'on respecte la

capitulation, afin que ce pacte lui-même ne vienne à perdre de sa

solidité si l'on prenait l'habitude de ne le garder que négligemment; il

ne faut pas que les hommes, après avoir tout livré, arrivent à ne pas

même être assurés de l'unique chose qu'ils ont stipulée en retour;

savoir la possession exclusive de l'épouse. L'honneur du mari exige

alors qu'il venge l'adultère de sa femme, et le punisse au moins par la

séparation. S'il le supporte, bien qu'il en ait connaissance, la

communauté masculine le couvre de honte; mais celle-ci n'est, à beaucoup

près, pas aussi pénétrante que celle de la femme qui a perdu son honneur

sexuel. Elle est, tout au plus, une _levioris notæ macula_ (une

souillure de moindre importance), car les relations sexuelles sont une

affaire secondaire pour l'homme, vu la multiplicité et l'importance de

ses autres relations. Les deux grands poètes dramatiques des temps

modernes ont chacun pris deux fois pour sujet cet honneur masculin:

Shakespeare dans _Othello_ et le _Conte d'une nuit d'hiver_ et Calderon

dans _El medico de su honora_ (Le médecin de son honneur) et dans _A

secreto agravio secreta venganza_ (À outrage secret, secrète vengeance).

Du reste, cet honneur ne demande que le châtiment de la femme et non

celui de l'amant; la punition de ce dernier n'est que _opus

supererogationis_ (par-dessus le marché) ce qui confirme bien que son

origine est dans «l'esprit _de corps_» des maris.

L'honneur, tel que je l'ai considéré jusqu'ici dans ses genres et dans

ses principes, se trouve régner généralement chez tous les peuples et à

toutes les époques, quoiqu'on puisse découvrir quelques modifications

locales et temporaires des principes de l'honneur féminin. Mais il

existe un genre d'honneur entièrement différent de celui qui a cours

généralement et partout, dont ni les Grecs ni les Romains n'avaient la

moindre idée, pas plus que les Chinois, les Hindous ni les mahométans

jusqu'aujourd'hui encore. En effet, il est né au moyen âge et ne s'est

acclimaté que dans l'Europe chrétienne; ici même, il n'a pénétré que

dans une fraction minime de la population, savoir, parmi les classes

supérieures de la société et parmi leurs émules. C'est l'_honneur

chevaleresque_ ou le _point d'honneur_. Sa base diffère totalement de

celle de l'honneur dont nous avons traité jusqu'ici; sur quelques

points, elle en est même l'opposé, puisque l'un fait l'_homme

honorable_, et l'autre, par contre, l'_homme d'honneur_. Je vais donc

exposer ici, séparément, leurs principes, sous forme de code ou miroir

de l'honneur chevaleresque.

1° L'honneur ne consiste pas dans l'opinion d'autrui sur notre mérite,

mais uniquement dans les _manifestations_ de cette opinion; peu importe

que l'opinion manifestée existe réellement ou non, et encore moins

qu'elle soit, ou non, fondée. Par conséquent, le monde peut avoir la

pire opinion sur notre compte à cause de notre conduite; il peut nous

mépriser tant que bon lui semble; cela ne nuit en rien à notre honneur,

aussi longtemps que personne ne se permet de le dire à haute voix. Mais,

à l'inverse, si même nos qualités et nos actions forçaient tout le monde

à nous estimer hautement (car cela ne dépend pas de son libre arbitre),

il suffira d'un seul individu--fût-ce le plus méchant ou le plus

bête--qui énonce son dédain à notre égard, et voilà du coup notre

honneur endommagé, perdu même à jamais, si nous ne le réparons. Un fait

qui démontre surabondamment qu'il ne s'agit nullement de l'opinion

elle-même, mais uniquement de sa manifestation extérieure, c'est que les

paroles offensantes peuvent être retirées, qu'au besoin on peut en

demander le pardon, et alors elles sont comme si elles n'avaient jamais

été prononcées; la question de savoir si l'opinion qui les avait

provoquées a changé en même temps et pourquoi elle se serait modifiée ne

fait rien à l'affaire; on n'annule que la manifestation, et alors tout

est en règle. Le résultat que l'on a en vue n'est donc pas de mériter le

respect, mais de l'extorquer.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 5 / 20 段