NOTE SUR LA DATE DE HAMLET.

La préface qui précède cette traduction de _Hamlet_ contient une

assertion qui doit être rectifiée. Nous voulons parler de la conjecture,

citée comme presque certaine, qui attribue à Thomas Kyd une tragédie

écrite, dit-on, six ou sept ans avant celle de Shakspeare, sur le sujet

de _Hamlet_. Voici l'origine de cette conjecture.

Jusqu'en 1825, la plus ancienne édition qu'on eût conservée du _Hamlet_

de Shakspeare était un in 4°, daté Je 1604, dont le titre donnait la

pièce comme «imprimée de nouveau et augmentée presque du double, suivant

le texte véritable et parfait.» On croyait que l'édition antérieure,

indiquée par ce titre même, devait être de 1602, parce qu'on trouvait la

pièce inscrite sur les registres de la librairie au 26 juillet 1602, au

nom de l'imprimeur James Roberts. On croyait aussi que la pièce avait

été écrite en 1600, à cause du passage du second acte (scène II), où il

est dit que l'empêchement des comédiens, c'est-à-dire la nécessité où

ils se sont vus de faire une troupe ambulante, vient de la récente

innovation; or, cette innovation ne peut pas être l'ordonnance rendue

par le conseil privé, le 22 juin 1600, pour réduire à deux le nombre

des salles de théâtre, car cette ordonnance favorisait la troupe de

Shakspeare au lieu de lui nuire; et d'ailleurs elle ne fut jamais

exécutée, quoique renouvelée en termes encore plus forts l'année

suivante. Le fait auquel se rapporte le passage ci-dessus indiqué est

donc au contraire la permission rendue, en 1600, aux enfants de la

chapelle de Saint-Paul, qui reprirent alors avec une vogue nouvelle

leurs représentations interrompues depuis 1591.

Ainsi, 1604, date de la plus ancienne édition conservée; _1602_, date

probable de la première édition; 1600, dale évidente de la composition

de la pièce; telle était, en 1825, la chronologie du _Hamlet_ de

Shakspeare. Et cependant, plusieurs documents antérieurs à l'an 1600

parlaient d'une tragédie de _Hamlet_. Thomas Lodge, en 1596, pour donner

l'idée d'une extrême pâleur, disait; «pâle comme le masque de ce spectre

qui criait si misérablement, au théâtre: Hamlet, venge-moi!» Une troupe

d'acteurs avait, en 1594, joué un _Hamlet_ à Newington. Thomas Nash,

en 1589, dans une épître qui sert de préface à _l'Arcadie_ de Greene,

écrivait ce qui suit: «Il y a aujourd'hui une espèce de compagnons

vagabonds qui traversent tous les métiers sans faire leur chemin par

aucun, et qui, abandonnant le commerce du droit pour lequel ils étaient

nés, s'adonnent aux tentatives de l'art, eux qui sauraient à peine

mettre un vers en latin, s'ils en avaient besoin; mais le Sénèque

traduit en anglais, lu à la lueur d'une chandelle, fournit un bon nombre

de bonnes sentences, comme: _le sang est un mendiant_, et ainsi de

suite; et si vous l'implorez bien, par une froide matinée, il vous

donnera de pleins _Hamlets_, je veux dire de pleines poignées de

discours tragiques.»

Entre ces deux séries de faits, dont les uns fixaient à l'an 1600 la

composition du _Hamlet_ de Shakspeare, tandis que les autres montraient

un _Hamlet_ joué et critiqué dès 1589, quelle conciliation trouver? La

seule qui dût sembler possible était cette conjecture même par laquelle

Malone supposa un _Hamlet_ antérieur à celui de Shakspeare; et s'il

l'attribua à Thomas Kyd, ce fut peut-être à cause des ressemblances

que nous avons signalées plus haut entre _Hamlet_ et la _Tragédie

espagnole_ (voir page 206, note); peut-être pensait-il que Kyd, étant

connu pour avoir fait quelques pas vers la conception de _Hamlet_, avait

plus de titres qu'aucun autre à l'honneur supposé de s'en être approché

tout à fait et d'avoir fourni à Shakspeare, non plus quelques traits

seulement d'un caractère et le hardi modèle d'une seule scène, mais la

donnée et le plan de la pièce entière.

La conjecture de Malone perdit tout à coup tout crédit, quand on eut

retrouvé, en 1825, un exemplaire du _Hamlet_ de Shakspeare, différent,

par la date comme par le texte, du _Hamlet_ jusqu'alors connu. La date

n'était, que d'un an antérieure à celle de l'édition d'abord considérée

comme la plus ancienne. Mais si la date ne faisait remonter qu'a 1603,

le texte faisait remonter au moins à 1591; en effet, dans la seconde

scène du second acte, dans le passage déjà mentionné tout à l'heure

où il s'agit des comédiens ambulants, on pouvait noter une différence

importante: dans le texte de 1603, l'allusion porte sur la réouverture

du théâtre des Enfants de Saint-Paul, qui eut lieu en l'an 1600; dans

le texte de 1603, l'allusion porte sur la première période des

représentations de cette troupe enfantine, qui avaient commencé en 1584

et furent interdites en 1591. Voilà donc le _Hamlet_ de Shakspeare

composé tout au moins en 1591, c'est-à-dire neuf ans plus tôt qu'on ne

croyait. Et comme il semble, d'ailleurs, que les plaisanteries citées

plus haut de Thomas Nash s'appliquent fort exactement à Shakspeare;

comme Nash était, avec Marlowe, l'auteur de cette tragédie de _Didon_

qui est parodiée dans _Hamlet_, et avait par conséquent quelque rancune

à satisfaire contre Shakspeare; comme il est certain que Shakspeare

n'avait pas appris beaucoup de latin dans sa jeunesse; comme il paraît

au contraire avoir été singulièrement versé dans la connaissance du

droit, dont il emploie très-souvent les termes les plus subtils, il faut

fixer la date du _Hamlet_ de Shakspeare d'après la date des moqueries de

Nash, c'est-à-dire en 1589 au plus tard.

On sait, du reste, par un document officiel trouvé dans les archives de

lord Ellesmere, que Shakspeare, au mois de novembre 1589, était un

des associés du théâtre de Blackfriars et avait part aux bénéfices;

_Harmlet_, ne fût-ce qu'à l'état d'ébauche, pouvait bien lui valoir ces

avantages; et que Shakspeare ait dû, en effet, au premier _Hamlet_, sa

première admission parmi les associés du théâtre, c'est une hypothèse

assez probable. Voyez, dans le _Hamlet_ revu et développé, au troisième

acte, à la seconde scène, après la représentation intercalée dans le

drame, ce que le héros dit à son ami: «Ne croyez-vous pas qu'un coup de

théâtre comme celui-ci pourrait me faire recevoir compagnon dans une

troupe de comédiens?--A demi-part, répond Horatio.--A part entière, vous

dis-je, reprend Hamlet.» Le premier _Hamlet_ ne contient rien de ce

passage, et n'est-on pas naturellement amené à croire que Shakspeare,

en ajoutant ce fragment de dialogue, pensait à lui-même, qu'il voulait

constater par-devant le public la valeur dramatique d'une péripétie

si fortement exploitée, et que, par la bouche de son héros, au nom

du succès de son oeuvre, il réclamait, dans les bénéfices de ses

compagnons, la part entière dont une moitié seulement lui aurait été

accordée pour le premier _Hamlet_? Il est remarquable, en effet, que,

d'après le document trouvé chez lord Ellesmere, Shakspeare, en 1589,

n'était encore rangé que l'un des derniers parmi les associés de

Blackfriars, tandis que nous le trouvons nommé le second dans la licence

royale octroyée à sa troupe en 1603.

Mais quand même l'in-quarto découvert en 1825 ne nous aurait pas rendu

ce premier _Hamlet_ qui commença la fortune de Shakspeare, quand même ni

Lodge ni Nash n'en auraient fait soupçonner l'existence, il y a, parmi

les curiosités du vieux théâtre anglais, une pièce qui aurait dû

suffire, selon nous, à faire croire que le _Hamlet_ de Shakspeare, au

moins à l'état d'ébauche, était joué et connu en 1589.

C'est un drame intitulé: _Avis aux belles femmes_, dont l'intrigue roule

sur le meurtre d'un négociant de Londres, commis en 1573 par sa femme

et par l'amant de sa femme. Il est prouvé, par le texte même du drame,

qu'il fut écrit en 1589. Notons, en passant, que, vers la fin de la

pièce, un des personnages raconte, pour démontrer l'utilité du théâtre,

cette même histoire à laquelle Hamlet fait allusion dans son dernier

monologue du second acte et que nous avons rapportée en note à cet

endroit (p. 491); mais qu'on attache ou non quelque valeur à cette

coïncidence peut-être fortuite, voici un autre passage, bien plus

important à nos yeux, de ce vieux drame; c'est un prologue où sont

personnifiées la tragédie, la comédie et l'histoire, qui se disputent la

supériorité et le droit d'occuper le théâtre, et voici le tableau des

spectacles tragiques tel que la Comédie le retrace: «Un tyran damné,

pour obtenir la couronne, empoisonne, poignarde, coupe des gorges;

un vilain spectre pleurard, enveloppé dans une sale toile ou dans un

manteau de cuir, entre en geignant comme un porc à demi-égorgé, et crie

_vindicta!_ vengeance, vengeance! Et quand il apparaît, on voit flamber

un peu de résine, comme un peu de fumée sortirait d'une pipe, ou comme

le pétard d'un enfant. Et à la fin, ils sont deux ou trois qui se

percent l'un l'autre, avec des aiguilles à passer le lacet. N'est-ce

pas là un bel étalage, un majestueux spectacle?» N'est-ce pas là,

manifestement, dirons-nous à notre tour, la caricature grotesque d'une

représentation de _Hamlet_ et de la mesquine mise en scène qui en

déparait les scènes les plus surnaturelles ou les plus meurtrières?

Quand on voit dans une indication du premier _Hamlet_, au troisième

acte, le spectre apparaître, sauf votre respect, en chemise de nuit,

au moment même où son fils le contemple et le décrit avec la plus

respectueuse terreur, ou s'imagine sans peine que ce pauvre fantôme

pouvait bien n'avoir, au premier acte, sur la plate-forme d'Elseneur,

qu'un manteau de cuir pour figurer sa fameuse armure connue des Polonais

et qu'une torche de résine pour jouer quelque reflet de «ces flammes

sulfureuses et torturantes» où il va être obligé de rentrer. On comprend

aussi que les morts accumulées du dénoûment aient donné à rire aux

rieurs; la comédie a toujours reproché à la tragédie son arsenal d'armes

sans pointes et son cortège de faux cadavres. Ou nous sommes bien

trompés, ou tous les traits que nous avons cités de ce prologue du

vieux drame anglais sont autant de traces du _Hamlet_ de Shakspeare, et

contribuent à lui assigner pour date l'année 1589.

Shakspeare était né en 1564; ce serait donc à vingt-cinq ans qu'il

aurait écrit son premier _Hamlet_. Une telle oeuvre, conçue par un si

jeune homme, n'est-ce pas déjà le plus singulier exemple de la précocité

du génie? Tous les admirateurs de Shakspeare ne se tiennent cependant

pas pour satisfaits, et il en est qui voudraient fixer à 1584 la date

du premier _Hamlet_. Deux arguments les y décident. Il est dit, dans le

premier _Hamlet_, que les comédiens nomades se sont faits nomades parce

que «la nouveauté l'emporte,» et que la majeure partie du public qui

venait chez eux s'est tournée vers les théâtres privés «et vers les

divertissements des enfants;» or, c'est en 1584 que les enfants de

choeur de la chapelle Saint-Paul commencèrent à jouer, et que leurs

divertissements furent, dit-on, une nouveauté. On a, de plus, remarqué

que Shakspeare eut, en 1584, deux enfants jumeaux, une fille nommée

Judith et un fils nommé Hamlet; or, ce dernier nom a semblé permettre de

supposer que Shakspeare avait déjà en tête son grand drame danois, et

que peut-être même, se sentant en proie à la misère et à la fatalité, il

avait voulu pour ainsi dire se baptiser par avance un tragique vengeur

en la personne de son fils nouveau-né. On peut répondre à ces arguments

par plus d'une objection.

Examinons d'abord la phrase relative aux comédiens nomades. Elle prouve,

comme nous l'avons dit plus haut, que le premier _Hamlet_ ne peut pas

être postérieur à 1591; voilà ce qu'elle prouve, et rien de plus; elle

indique une période dont on sait la limite, non un fait précis dont

on sache la date spéciale. Ce n'est pas aux débuts des enfants de

Saint-Paul, mais à leur succès déjà décidé que cette phrase fait

allusion; pour que l'ancienne troupe renonçât à son séjour accoutumé, il

n'a pas suffi qu'une nouveauté se produisît près d'elle: il a fallu que

la nouveauté l'emportât sur elle et lui enlevât la majeure partie du

public.--Mais en 1589, dira-t-on, les représentations des enfants de

Saint-Paul duraient déjà depuis cinq ans, et leur succès même ne pouvait

plus passer pour la vogue d'une nouveauté.--Aux yeux du public, non,

peut-être; mais aux yeux de l'ancienne troupe, assurément oui. Combien

longtemps, pour quiconque a réussi, ceux qui réussissent après lui ne

restent-ils pas des intrus! Combien longtemps, en France et dans notre

siècle, n'a-t-on pas continué à appeler «poëtes de la nouvelle école»

ceux qui étaient déjà passés au rang de modèles! _Hernani_, pendant

bien des années, quoique faisant loi pour les uns, n'était encore pour

beaucoup d'autres qu'une nouveauté à la mode. Mais pour en revenir au

premier _Hamlet_ et à la phrase qui nous occupe, il est singulier qu'on

y cherche une allusion précise aux débuts des enfants de Saint-Paul, si

l'on remarque que Shakspeare parle en même temps des théâtres privés.

Quand les enfants de Saint-Paul commencèrent leurs représentations, il y

avait déjà nombre d'années que les riches seigneurs de la cour avaient

pris l'habitude d'enrôler parmi leurs serviteurs des troupes de

comédiens; Élizabeth était depuis peu sur le trône, lorsque lord

Leicester donna l'exemple, et avant 1584 il avait déjà eu dix

imitateurs. C'est à l'ensemble de ces concurrences gênantes que

Shakspeare, dans le premier _Hamlet_, attribue les défections du public;

il n'y a point de chronologie exacte à tirer d'une phrase où sont

rapprochés des faits qui s'espacent sur plus de dix années; la troupe

où Shakspeare était engagé datait de 1575, et c'est à cause de son

existence ancienne et non interrompue que cette troupe, par l'organe de

son poëte, traitait de nouveaux venus tous ses rivaux. Ainsi, soit que

l'on considère en elle-même cette phrase du premier _Hamlet_, soit qu'on

la compare au passage correspondant du second _Hamlet_, tout ce qu'on en

peut conclure, c'est que le second _Hamlet_ a été écrit après 1600, et

le premier avant 1591; mais elle ne prouve aucunement que le premier

_Hamlet_ date de 1584.

Mais Shakspeare, en 1584, donnait à son fils le nom de Hamlet! Oui, ou

du moins celui de Hamnet; ainsi le mentionne le registre de l'état civil

de Stratford-sur-Avon. Mais Hamlet ou Hamnet, peu importe: on voit, dans

divers actes, les deux noms couramment confondus; seulement, comment

voir dans cet acte de baptême la moindre trace d'intentions sombres ou

de préoccupations poétiques? L'enfant reçut son nom tout simplement de

son parrain, M. Hamnet ou Hamlet Sadler, comme sa soeur jumelle recevait

le sien de Mme Judith Sadler, sa marraine; et si Amleth, le héros de la

légende danoise et des histoires de Belleforest, a quelque chose à

voir en tout ceci, ce n'est pas qu'il ait servi de patron au fils de

Shakspeare: très-évidemment, au contraire, le prince de Danemark ne

naquit pour la scène et ne s'appela Hamlet qu'après l'enfant obscur de

Stratford-sur-Avon, à qui il emprunta l'orthographe anglaise du nom sous

lequel il est à jamais connu. D'ailleurs, le lecteur trouvera à la fin

de ce volume un _Appendice_ consacré à la comparaison des différents

textes de _Hamlet_, et cette étude plus générale lui fournira, nous

l'espérons, quelques raisons encore de conclure comme nous sur le point

du débat spécial auquel nous avons dû nous borner ici.

Hamlet(#15032) · 第 44 / 44 题