SCÈNE IV

(Un autre appartement dans le château.)

LA REINE ET POLONIUS _entrent_.

POLONIUS.--Il va venir tout de suite. N'oubliez pas de le réprimander

sans cérémonie. Dites-lui que ses écarts se sont donné trop large

carrière pour être supportés, et que Votre Grâce a eu à se dresser comme

abri entre lui et une grande chaleur de colère. Je rentre en silence,

ici même; mais, je vous en prie, menez-le rondement.

LA REINE.--Je vous le garantis, ne craignez rien de ma part.

Retirez-vous, je l'entends venir.

(Hamlet entre.)

HAMLET.--Eh bien! ma mère, de quoi s'agit-il?

LA REINE.--Hamlet, tu as beaucoup offensé ton père.

HAMLET.--Ma mère, vous avez beaucoup offensé mon père.

LA REINE.--Allons, allons, vous me répondez d'une langue oiseuse.

HAMLET.--Allez, allez, vous m'interrogez d'une langue méchante.

LA REINE.--Comment! Qu'est-ce donc, Hamlet?

HAMLET.--De quoi s'agit-il donc?

LA REINE.--Avez-vous oublié qui je suis?

HAMLET.--Non, par la sainte croix, non, vraiment! Vous êtes la reine,

la femme du frère de votre mari.... et... plût au ciel que cela ne fût

pas!... vous êtes ma mère.

LA REINE.--Eh bien! je vais vous adresser des gens qui sauront vous

parler.

HAMLET.--Allons, allons, asseyez-vous; vous ne bougerez pas; ne sortez

pas que je ne vous aie présenté un miroir, où vous pourrez voir le plus

intime fond de vous-même.

LA REINE.--Que veux-tu faire? tu ne veux pas m'assassiner? Au secours!

au secours! Holà!

POLONIUS (_derrière la tapisserie_),--Qu'y a-t-il? Holà! au secours!

HAMLET.--Qu'est-ce donc? un rat![28] (_Il donne un coup_ _d'épèe à

travers la tapisserie_.) Mort! un ducat qu'il est mort!

[Note 28: Le traducteur anglais des _Histoires tragiques_ de Belleforest

avait ajouté au récit ce cri de Hamlet, qui était ainsi devenu

une donnée du sujet, et que Shakspeare ne pouvait se dispenser de

reproduire; mais comme il en a préparé l'explication et l'effet! À la

fin du premier acte, Hamlet a dit que la pièce était le piège où se

prendrait la conscience du roi. Pendant la représentation, il dit au roi

que la pièce s'appelle: _la Souricière_. De sorte que ce cri, qui est

pour la reine un trait de folie, nous dit tout de suite que Hamlet croit

tuer en embuscade le roi qu'il n'a pas voulu tuer à genoux. C'est

ainsi que Molière, dans _le Festin de Pierre_, conservait toutes les

circonstances qui avaient frappé l'attention du public et qui venaient

d'être consacrées par la vogue des pièces jouées sur le même sujet aux

autres théâtres.]

POLONIUS (_derrière la tapisserie_).--Ah! je suis assassiné!

(Il tombe et meurt.)

LA REINE.--Malheur à moi! Qu'as-tu fait?

HAMLET.--Ma foi, je n'en sais rien. Est-ce le roi?

(Il lève la tapisserie et tire le corps de Polonius.)

LA REINE.--Ah! quelle furieuse et sanglante action est ceci!

HAMLET.--Une action sanglante?... presque aussi mauvaise, ma bonne mère,

que de tuer un roi et d'épouser son frère.

LA REINE.--Que de tuer un roi?

HAMLET.--Oui, madame, c'est le mot dont je me suis servi. (_À

Polonius_.) Et toi, misérable, absurde, importun imbécile, adieu! Je

t'ai pris pour quelqu'un de meilleur que toi; prends ton sort comme il

est: tu t'aperçois qu'à faire trop l'empressé il y a quelque danger...

Cessez de vous tordre ainsi les mains. Paix! asseyez-vous, et

attendez-vous à avoir le coeur tordu par moi, car c'est ce que je vais

faire s'il n'est pas d'une matière impénétrable, si l'infernale habitude

ne l'a pas bronzé de telle sorte qu'il soit à l'épreuve et fortifié

contre tout sentiment.

LA REINE.--Qu'ai-je donc fait, pour que tu oses darder ta langue avec un

bruit si rude contre moi?

HAMLET.--Une action telle qu'elle souille la grâce et la rougeur de la

pudeur; qu'elle donne à la vertu le nom d'hypocrite; qu'elle ôte la rose

au front serein d'un innocent amour, et met là un ulcère; qu'elle rend

les voeux du mariage aussi faux que les serments d'un joueur; oh! une

action telle, que, des formes et du corps du contrat, elle retire leur

âme même, et fait de la douce religion une rapsodie de mots! La face du

ciel s'en est enflammée; oui, en vérité, cette masse compacte et solide,

avec un visage triste, comme à la menace du jugement dernier, est malade

de penser à cet acte.

LA REINE.--Hélas! quelle est cette action qui gronde si haut et qui

tonne déjà pour s'annoncer?

HAMLET.--Regardez ici, ce tableau d'abord, puis celui-ci, cette

confrontation simulée de deux frères... Voyez quelle grâce résidait sur

ce visage; les bouches d'Apollon, le front de Jupiter lui-même, l'oeil

semblable à celui de Mars pour la menace et pour le commandement; une

stature semblable à celle du héraut Mercure, quand il vient d'abattre

son vol sur une hauteur qui baise le bord du ciel; un ensemble et une

forme, en vérité, où chaque dieu semblait avoir mis son cachet, afin

de donner au monde la certitude de voir un homme: c'était votre mari.

Regardez maintenant ce qui suit: voici votre mari, pareil à l'épi

corrompu par la nielle, qui dévora son frère florissant... Avez-vous des

yeux? avez-vous pu quitter les pâturages de cette belle montagne, pour

aller vous engraisser dans ce marais? Ah! avez-vous des yeux? vous ne

pouvez appeler cela de l'amour; car, à votre âge, la fermentation du

sang est domptée; il est humble, il est au service de la raison. Et

quelle raison voudrait passer de celui-ci à celui-là? Assurément, vous

avez la faculté de sentir; sans quoi vous n'auriez pas celle de vous

mouvoir; mais, assurément, cette faculté de sentir est, chez vous,

frappée d'apoplexie, car la folie elle-même ne se tromperait pas de la

sorte, et jamais les sens n'ont été asservis à un tel transport, qu'il

ne leur restât pas une certaine dose de discernement pour apercevoir

une telle différence. Quel démon vous a ainsi jouée à ce jeu de

colin-maillard? Les yeux sans le toucher, le toucher sans la vue, les

oreilles sans les mains ni les yeux, l'odorat sans rien autre, ou même

ne fût-ce qu'une moitié infirme d'un seul de nos véritables sens, ne

pourraient pas être hébétés à ce point... O honte! où est ta rougeur? O

enfer révolté! si tu peux mutiner ainsi la moelle des os d'une matrone,

souffrons désormais que, pour la jeunesse brûlante, la vertu soit comme

une cire et fonde à son propre feu! Ne proclamez plus qu'il y a honte

quand la tyrannique ardeur de l'âge donne l'assaut, puisque la glace

elle-même est aussi active à brûler, et que la raison s'entremet à

prostituer la volonté!

LA REINE.--O Hamlet! n'en dis pas davantage. Tu tournes mes yeux vers le

fond de mon âme, et j'y aperçois des places si noires et si pénétrées de

noirceur, qu'elles n'en pourront jamais perdre la teinte.

HAMLET.--Et cela pour vivre dans l'infecte moiteur d'un lit souillé,

toute confite en joies dans la corruption, s'emmiellant les lèvres, et

faisant l'amour sur un sale fumier!

LA REINE.--Oh! ne m'en dis pas davantage! Ces paroles sont comme des

poignards qui entrent dans mes oreilles. Assez, mon doux Hamlet.

HAMLET.--Un meurtrier et un scélérat! un laquais qui n'est pas le

vingtième de la dîme de ce que valait votre premier maître! un roi de

carnaval![29] un coupe-bourse de l'empire et des lois, qui a pris sur

une planche le précieux diadème, et l'a mis dans sa poche!

[Note 29: _A vice of kings_..... et plus bas: _A king of shreds and

patches_, double allusion au personnage du fou, du bouffon, qui

s'appelait _he vice_, dans les farces anglaises, et dont le costume

était composé d'étoffes diverses et bariolées comme celui d'Arlequin.]

LA REINE.--Assez!

HAMLET.--Un roi de pièces et de morceaux!... (_Le fantôme entre._)

Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, célestes gardiens!... Que veut

votre gracieuse apparition?

LA REINE.--Hélas, il est fou!

HAMLET.--Ne venez-vous pas gourmander votre fils tardif, qui, faisant

défaut à l'heure propice et à l'élan du coeur, laisse s'éloigner

l'importante exécution de vos ordres révérés? Ah! parlez.

LE FANTÔME.--N'oublie pas. Cette visite n'est faite que pour rafraîchir

le souvenir presque effacé de ton dessein. Mais, regarde! la stupeur

s'est emparée de ta mère. Ah! place-toi entre elle et son âme qui

combat: c'est dans les plus faibles corps que l'imagination opère le

plus fortement. Parle-lui, Hamlet.

HAMLET.--Qu'avez-vous, madame?

LA REINE.--Hélas! qu'avez-vous vous-même, pour tendre ainsi vos regards

dans le vide, et pour converser ainsi avec l'air incorporel? Vos esprits

vitaux se sont élancés dans vos yeux, et, de là, épient sauvagement,

tandis que, pareils aux soldats endormis quand vient l'alarme, vos

cheveux d'abord couchés, se soulèvent maintenant, comme si leur

végétation prenait vie, et se tiennent debout. O mon doux fils, répands

sur cette chaleur et ces flammes de ton transport la patience d'un sang

plus froid. Que regardes-tu donc?

HAMLET.--Lui, lui! Regardez comme il brille d'un pâle éclat! Une telle

forme et une telle cause, réunies pour prêcher à des pierres, les

rendraient sensibles.... Ne me regarde pas, de peur que, par cette

démarche pitoyable, tu n'altères la fermeté de mes actes: ce que j'ai

à faire y perdrait peut-être sa vraie couleur; ce seraient des larmes,

peut-être; au lieu de sang.

LA REINE.--A qui dites-vous cela?

HAMLET.--Ne voyez-vous rien ici?

LA REINE.--Rien du tout: et cependant, tout ce qui est ici, je le vois.

HAMLET.--Et n'avez-vous, non plus, rien entendu?

LA REINE.--Non, rien que nos propres paroles.

HAMLET.--Eh bien! regardez là, regardez, comme il se retire, mon père,

dans le costume qu'il avait durant sa vie! Regardez, il s'en va, à ce

moment même, vers le portail!

(Le fantôme sort.)

LA REINE.--C'est votre cerveau même qui se frappe de cette image; le

délire est très-adroit à ces créations sans corps.

HAMLET.--Le délire! mon pouls, comme le vôtre, bat tranquillement sa

mesure et ne chante pas une moins saine musique. Ce n'est point la folie

qui m'a fait parler: mettez-moi à l'épreuve, et je répéterai la chose

mot pour mot, tandis que la folie ne ferait que s'en écarter par

gambades. Mère, pour l'amour de votre salut! ne mettez pas ce baume

flatteur sur votre âme, ne croyez pas que ce soit, au lieu de votre

faute, ma folie qui vous parle; ce ne serait que cacher et masquer la

place de l'ulcère, pendant que la corruption infecte, minant tout au

dedans, travaille à empoisonner sans être vue. Confessez-vous au ciel,

repentez-vous du passé, gardez-vous de l'avenir, et ne répandez pas

l'engrais sur les herbes mauvaises, qui deviendraient plus fortes...

Pardonnez-moi ces devoirs de ma vertu; car telle est la douillette

enflure de ce siècle poussif que la vertu même doit demander pardon au

vice, oui, c'est elle qui doit se courber et supplier pour obtenir la

permission de lui faire du bien.

LA REINE.--O Hamlet, tu as brisé mon coeur en deux.

HAMLET.--Ah! rejetez-en la pire partie, et vivez, d'autant plus pure,

avec l'autre moitié. Bonne nuit, mais n'allez pas au lit de mon oncle;

faites-vous une vertu, si vous ne l'avez pas. L'habitude, ce monstre qui

dévore toute raison à l'ordinaire démon, est pourtant un ange en ceci;

il nous donne aussi, pour la pratique des belles et bonnes actions un

vêtement, une livrée, qui s'ajuste heureusement. Abstenez-vous ce soir,

et cela prêtera une sorte de facilité à la prochaine abstinence; la

suivante sera plus facile encore, car l'usage peut presque changer

l'empreinte de la nature, soumettre le démon, ou même le chasser, par

une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit, et quand vous

désirerez d'être bénie, je viendrai vous demander votre bénédiction.

Quant à ce même seigneur de tout à l'heure (_montrant Polonius_), je me

repens; mais il a plu ainsi aux cieux de me punir par lui, et lui par

moi; j'ai dû être leur fléau et leur ministre. Je me charge de lui, et

je répondrai de la mort que je lui ai donnée. Ainsi, encore une fois,

bonne nuit; je dois être cruel, mais seulement pour être humain: le mal

vient de commencer, et le pire reste encore à suivre.

LA REINE.--Que vais-je faire?

HAMLET.--Rien, en aucune façon, de ce que je vous ai dit de faire. Non,

laissez ce roi bouffi vous attirer encore au lit, vous pincer gaiement

la joue, vous appeler sa petite souris; laissez-le, pour une paire de

baisers fumeux, ou pour quelques jeux de ces doigts damnés sur votre

cou, vous amener à lui révéler toute cette affaire, comme quoi je ne

suis pas réellement en démence, mais fou par artifice. Il serait bon

que vous le lui fissiez connaître; car quelle femme, à moins d'être une

belle, chaste et sage reine, voudrait cacher à un tel crapaud, à une

telle chauve-souris, à un tel matou, des secrets qui l'intéressent si

chèrement? qui voudrait en user ainsi? Non, en dépit du bon sens et de

la discrétion, allez, sur le toit de la maison, ôter la cheville qui

fermait la cage; laissez s'envoler les oiseaux; et puis, comme le singe

fameux, glissez-vous dans la cage pour en faire l'essai, et rompez vous

vous-même le col à terre[30].

[Note 30: Un autre auteur anglais, du commencement du XVIIe siècle sir

John Suckling, dans une de ses lettres, semble faire allusion à la même

histoire enfantine ou populaire d'où provenait ce passage de Shakspeare:

«C'est, dit sir J. Suckling, l'histoire des singes et des perdrix: tu

restes tout ébahi à contempler une beauté jusqu'à ce qu'elle soit perdue

pour toi, et alors tu en laisses sortir une autre et tu la contemples

encore jusqu'à ce qu'elle soit partie aussi.»]

LA REINE.--Sois assuré que, si les paroles sont faites de souffle et si

le souffle est fait de vie, je n'ai pas de vie pour exhaler un souffle

de ce que tu m'as dit.

HAMLET.--Il faut que je parte pour l'Angleterre, vous le savez?

LA REINE.--Hélas! je l'avais oublié. Cela a été décidé?

HAMLET.--Les lettres sont déjà scellées! et mes deux camarades

d'études,--à qui je me fierai comme je me fierai à des vipères armées de

leurs crocs,--portent le mandat; ils doivent me frayer le chemin, et me

guider vers l'embuscade! laissons faire, car là est l'amusement: faire

sauter l'ingénieur par son propre pétard! Ou la besogne sera bien dure,

ou je creuserai à une toise au-dessous de leur mine, et je les lancerai

dans la lune. Oh! cela est bien doux, lorsque deux ruses se rencontrent

juste en droite ligne!--Cet homme va me mettre en train de faire mes

paquets; je vais traîner cette panse jusque dans la chambre voisine[31].

Bonsoir, ma mère... Vraiment, ce conseiller est maintenant bien

tranquille, bien discret et bien grave, lui qui fut, en sa vie, un drôle

si niais et si babillard. Allons, monsieur, tâchons d'en finir avec

vous. Bonsoir, ma mère.

(Ils s'en vont, chacun de son côté; Hamlet traînant le corps de

Polonius.)

[Note 31: Le texte porte:

_I'll lug the guts into the neighbour room_.

Faut-il traduire à la lettre? _Guts_, les boyaux. Voilà un de ces

vers qui irritent les gens de goût contre Shakspeare et contre ses

admirateurs. Mais la plupart du temps on ne s'irrite que faute de

comprendre, et ici, par exemple, Shakspeare n'a pas même besoin d'être

excusé, pourvu qu'on ne traduise pas inconsidérément la langue du XVIe

siècle avec les dictionnaires du XIXe. De même qu'en France on disait

_estomac_, là où il faudrait aujourd'hui dire _coeur_, de même en

Angleterre, là où il faudrait aujourd'hui dire _entrails_, on disait

_guts_ au temps de Shakspeare; un Corneille anglais n'aurait pas hésité

à l'employer alors, pour peindre Rome

...de ses propres mains déchirant ses entrailles,

et n'eût point été accusé de tomber dans la bassesse du langage, car les

euphuïstes eux-mêmes s'en servaient sans scrupule, quoique ces précieux

et précieuses d'outre-Manche fussent aussi célèbres que nos femmes

savantes

Par les proscriptions de tous les maux divers

Dont ils voulaient purger et la prose et les vers.

Mais en même temps que je me reporte à la date du texte que je traduis,

il faut que je me pénètre de l'intention de l'auteur; ce n'est pas

seulement d'un siècle à un autre siècle que le sens d'un mot peut

changer, mais aussi d'une page à l'autre, surtout dans la variété du

drame, de ses scènes et de ses personnages: _guts_ n'est pas grossier,

au temps de Shakspeare, mais il est sarcastique dans la bouche de

Hamlet; traduire par _boyaux_ serait un contre-sens contre le XVIe

siècle; par _entrailles_, un contre-sens contre Hamlet et contre son

mépris de Polonius; il ne regarde Polonius que comme un gros corps à

tête vide, et il l'appelle «cette panse,» à peu près comme, selon saint

Paul, Épiménide ou Callimaque appelait les Crétois: «mauvaises bêtes,

ventres paresseux» (Ép. à Tite, I, 12). Sans doute, Hamlet aurait pu se

dispenser de cette dernière insulte à un cadavre: mais ne soyons pas

trop prompts à blâmer Shakspeare, quand il y a un mort sur le théâtre;

de son temps, les acteurs étaient peu nombreux dans les troupes, les

personnages très-nombreux dans les pièces, de sorte que chaque comédien

avait plusieurs rôles à remplir et que les comparses mêmes suffisaient

difficilement à leur tâche multipliée; de plus, il n'y avait pas

d'entr'actes, puisqu'il n'y avait pas d'actes, et les scènes se

suivaient sans interruption; aussi quand un des personnages venait de

mourir devant le public, la plus pressante affaire était de le faire

rentrer dans les coulisses, afin que le cadavre redevînt un acteur

et passât à un autre rôle; quand, pour satisfaire à cette nécessité,

l'auteur ne pouvait introduire un comparse à cause du caractère intime

de la scène, comme dans le cas présent, ou pour toute autre cause, il

fallait bien qu'un des interlocuteurs se chargeât de tirer ou d'emporter

le mort, et il fallait sauver tant bien que mal l'invraisemblance.

Shakspeare tâchait toujours d'accommoder à la situation et aux

personnages les expédients que cette gêne scénique l'obligeait à

inventer; il en a de toute sorte: railleries, imprécations, adieux

pathétiques, promesses de vengeance, précautions du meurtrier, etc.,

etc., toujours quelques paroles qui conviennent à l'action du moment

accompagnent le cadavre emporté et motivent l'incident; rien que dans

la trilogie de _Henri VI_, on en peut remarquer neuf exemples (part. I,

act. I, sc. IV; act. II, sc. V; act. IV; sc. VII;--part. II, act. IV,

sc. I; act. IV, sc. X; act. V, sc. II;--part. III, act II, sc. V, deux

fois dans la même scène; et act. V, sc. VI). Si quelques-uns trouvent

indigne de Shakspeare son attention à de telles minuties, ou si d'autres

trouvent mal dissimulées les ruses qu'il imagine pour sortir d'embarras,

nous ne sommes ni de l'un ni de l'autre avis. Passionnément inspiré et

profondément moraliste, Shakspeare nous semble encore admirable par cela

même qu'il se rappelle à chaque instant qu'il écrit pour le théâtre, et

parce qu'il prépare de détails en détails l'effet de la représentation,

tout en se livrant à sa verve de poëte et en développant sa connaissance

du coeur humain; et en même temps il a raison de traiter les expédients

comme des expédients; il a raison de ne pas ciseler avec un art

prétentieux les chevilles nécessaires à ses grandes charpentes; quand

quelque chose manque à ses ressources d'_impresario_, il a raison d'y

suppléer par l'adresse, mais simplement, et de n'y point attarder son

génie.]

Hamlet(#15032) · 第 25 / 44 题