[Note 21: Au temps de Shakspeare, sur les souliers élégants, tailladés
comme l'étaient souvent les vêtements, pour laisser-voir des _crevés_
d'étoffes brillantes, on portait de gros noeuds de rubans disposés en
forme de roses, et la ville de Provins était dès lors partout célèbre
par ses roses dont elle fait commerce depuis six siècles, pour la
pharmacie comme pour les jardins.]
[Note 22: Les acteurs, au temps de Shakspeare, n'avaient pas de
traitements annuels et fixes. La somme des bénéfices de la troupe était
divisée en un certain nombre départs; l'entrepreneur des spectacles
prenait celles qu'il s'était réservées, et chaque acteur, selon son
mérite et la convention faite, en recevait, ou plusieurs, ou une, ou
quelque partie d'une. Horatio n'attribue à Hamlet qu'une demi-part parce
qu'il n'a qu'un droit de collaborateur dans la pièce qu'il a fait
jouer; mais Hamlet, estimant davantage la valeur de sa ruse et l'effet
dramatique de son succès, réclame une part entière.]
[Note 23: Hamlet dit: _A very peacock_; la rime voulait: _A very ass_;
et Horatio dit à Hamlet que l'indigne roi de Danemark mérite aussi bien
le titre d'âne que celui de paon.]
HAMLET.--Oh! mon cher Horatio! à présent je tiendrais mille livres
sterling sur la parole du fantôme. As-tu remarqué?
HORATIO.--Très-bien, monseigneur.
HAMLET.--Quand il a été question de l'empoisonnement....
HORATIO.--Je l'ai très-bien remarqué!
HAMLET.--Ah! ah!--Allons, un peu de musique! les flageolets!
«Car si le roi n'aime pas la comédie, eh bien! alors
probablement.....c'est qu'il ne l'aime pas pardieu!»
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
Allons! un peu de musique.
GUILDENSTERN.--Mon bon seigneur, accordez-moi la grâce de vous dire un
mot.
HAMLET.--Toute une histoire, monsieur.
GUILDENSTERN.--Le roi, monsieur....
HAMLET.--Ah! oui, monsieur. Quelles nouvelles de lui?
GUILDENSTERN.--Il est dans son appartement, singulièrement indisposé.
HAMLET.--Par la boisson, monsieur?
GUILDENSTERN.--Non, mon seigneur, par la colère.
HAMLET.--Votre sagesse se serait montrée mieux en fonds, en instruisant
de ceci le médecin; car, quant à moi, me charger de lui porter des
purgatifs, ce serait peut-être le plonger encore plus avant dans le
cholérique.
GUILDENSTERN.--Mon bon seigneur, mettez quelque règle à vos discours, et
ne faites pas ces bonds sauvages hors de mon sujet.
HAMLET.--Je suis apprivoisé, monsieur; parlez.
GUILDENSTERN.--La reine votre mère, dans une très-grande affliction
d'esprit, m'a envoyé vers vous.
HAMLET.--Vous êtes le bienvenu.
GUILDENSTERN.--Non, mon seigneur, cette courtoisie n'est pas de race
franche. S'il vous plaît de me faire une saine réponse, j'exécuterai les
ordres de votre mère; sinon, votre pardon et mon retour mettront fin à
mon office.
HAMLET.--Monsieur, je ne puis....
GUILDENSTERN.--Quoi, mon seigneur?
HAMLET.--.... Vous faire une saine réponse; mon esprit est malade. Mais,
monsieur, ma réponse, telle que je puis la faire, est bien à votre
service, ou plutôt, comme vous dites, à celui de ma mère. Ainsi, sans
plus de paroles, venons au fait: ma mère, dites-vous....?
ROSENCRANTZ.--Voici ce qu'elle dit: votre conduite l'a frappée de
surprise et de stupéfaction.
HAMLET.--O fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère! Mais la
stupéfaction de cette mère n'a-t-elle pas quelque suite qui lui coure
surles talons? Instruisez-moi.
ROSENCRANTZ.--Elle désire causer avec vous dans son cabinet, avant que
vous alliez vous coucher.
HAMLET.--Nous obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous quelque
autre affaire à traiter avec nous?
ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il fut un temps où vous m'aimiez.
HAMLET.--Et je vous aime encore, par la pilleuse que voici et la voleuse
que voilà![24]
[Note 24: C'est à-dire: «Par mes mains,» et sans doute Hamlet les tend
à Rosencrantz. La singulière périphrase dont il se sert vient du
catéchisme anglais, qui enseigne au catéchumène, parmi ses devoirs
envers son prochain, à abstenir ses mains du pillage et du vol (_picking
and stealing_).]
ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble?
C'est assurément fermer la porte à votre propre délivrance que de
refuser vos chagrins à votre ami.
HAMLET.--Monsieur, ce qui me manque, c'est de l'avancement.
ROSENCRANTZ.--Gomment cela se peut-il, lorsque vous avez la voix du roi
lui-même, en gage de votre succession à la couronne du Danemark?[25]
HAMLET.--Oui; mais «pendant que l'herbe pousse...;[26]» le proverbe
lui-même s'est un peu moisi. (_Des comédiens et des joueurs de
flageolets entrent_.) Ah! les joueurs de flageolets! Voyons-en un. (_À
Guildenstern_.) Me retirer avec vous! Pourquoi tourner autour de moi, et
flairer ma piste comme si vous vouliez me pousser dans un piège?
[Note 25: En Danemark, comme dans la plupart des royaumes goths, la
royauté était élective; mais c'était la coutume, quand le roi mourait,
de choisir son successeur d'après ses conseils et dans sa famille.
Bien des détails, dans _Hamlet_, attestent cette nature complexe de la
monarchie danoise. Si elle n'avait pas été jusqu'à un certain point
élective, l'oncle de Hamlet n'aurait pu garder à sa cour son neveu
frustré; Laërte ne parlerait pas à Ophélia de cette «grande voix du
Danemark» qui doit régir la vie de Hamlet (acte I, scène III); Hamlet
appellerait formellement son oncle usurpateur, au lieu de l'appeler:
«celui qui s'est glissé entre l'élection et mes espérances» (acte V,
scène II); il ne prédirait pas, en mourant, que «le choix va tomber sur
le jeune «Fortinbras» (acte V, scène n). D'autre part, si la monarchie
danoise n'avait pas été jusqu'à un certain point héréditaire, le roi ne
dirait pas à Hamlet: «Vous êtes le plus proche de notre «trône» (acte I,
scène II); le jeune étudiant de Wittemberg n'aurait point eu de chances
à perdre ni de titres à réclamer; et quand les séditieux veulent porter
Laërte au trône (acte IV, scène v), le messager ne dirait pas que
«l'antiquité est oubliée et la coutume méconnue;» enfin si, en Danemark,
la déclaration du dernier roi n'avait pas influé, par force d'habitude
et presque de loi, sur l'élection du roi nouveau, il ne serait pas ainsi
question, ici même, des promesses faites à Hamlet par son oncle, et
Hamlet, quand il meurt (acte V, scène II), ne songerait pas à donner sa
voix à Fortinbras, pour lequel elle n'a de prix que comme acte de cette
autorité d'un instant dont Hamlet a été à demi investi par les promesses
et la mort de Claudius. Shakspeare n'a jamais perdu de vue la
triple source du pouvoir royal chez les Danois: élection populaire,
demi-hérédité, suffrage du roi défunt. Shakspeare est rempli
d'ignorance, de distractions historiques, d'anachronismes; mais quand il
sait bien un fait, et une fois qu'il l'a fait entrer dans son drame, ce
fait devient comme un personnage du drame et s'y meut sans effort et
s'y retrouve partout. L'exemple que nous venons d'en donner nous a paru
assez concluant pour être donné tout au long.]
[Note 26: Ce proverbe que Hamlet n'achève pas était: «Pendant que
l'herbe pousse, le cheval affamé maigrit.» Cachant, sous une impatience
ambitieuse, son impatience de se venger, Hamlet va avouer que son oncle,
à son gré, vit trop longtemps; tout en dissimulant, il va se trahir; il
s'échappe à demi; mais il s'arrête, il tourne court, et Rosencrantz est
déjoué.]
GUILDENSTERN.--Ah! mon seigneur, si mes devoirs envers le roi me rendent
trop hardi, c'est aussi mon amour pour vous qui me rend importun.
HAMLET.--Je n'entends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte?
GUILDENSTERN.--Mon seigneur, je ne puis.
HAMLET.--Je vous prie.
GUILDENSTERN.--Croyez-moi; je ne puis.
HAMLET.--Je vous en conjure.
GUILDENSTERN.--Je n'en connais pas une seule touche, mon seigneur.
HAMLET.--Cela est aussi aisé que de mentir. Gouvernez ces prises d'air
avec les doigts et le pouce, animez l'instrument du souffle de votre
bouche, et il se mettra à discourir en très-éloquente musique.
Voyez-vous? Voici les soupapes.
GUILDENSTERN.--Mais je ne saurais les faire obéir à l'expression
d'aucune harmonie. Je n'ai pas le talent requis.
HAMLET.--Eh bien! voyez maintenant quelle indigne chose vous faites de
moi! Vous voudriez jouer de moi; vous voudriez avoir l'air de connaître
mes soupapes, vous voudriez me tirer de vive force Pâme de mon secret;
vous voudriez me faire résonner, depuis ma note la plus basse jusqu'au
haut de ma gamme. Il y a beaucoup de musique, il y a une voix excellente
dans ce petit tuyau d'orgue; et pourtant vous ne pouvez le faire parler.
Par la sang-bleu! pensez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que
d'une flûte? Prenez-moi pour tel instrument que vous voudrez; vous
pouvez bien tourmenter mes touches, vous ne pouvez pas jouer de moi.
(_Polonius entre_.) Dieu vous bénisse, monsieur!
POLONIUS.--Mon seigneur, la reine voudrait vous parler, et à l'heure
même.
HAMLET.--Voyez-vous ce nuage, qui a presque la forme d'un chameau?
POLONIUS.--Par la sainte messe, il ressemble à un chameau, en vérité!
HAMLET.--Je crois qu'il ressemble à une belette.
POLONIUS.--Il a comme un dos de belette.
HAMLET.--Ou de baleine?
POLONIUS,--Oui, tout à fait de baleine.
HAMLET.--Ainsi, j'irai donc trouver ma mère tout à l'heure... L'arc est
à bout de corde; ils me tirent à me rendre fou... J'irai tout à l'heure.
POLONIUS--Je le lui dirai.
(Polonius sort.)
HAMLET.--Tout à l'heure est aisé à dire. Laissez-moi, mes amis.
(_Rosencrantz, Guildenstern, Horatio, etc., sortent_.) Voici justement
l'heure de la nuit, cette heure qui ensorcelle, l'heure où les
cimetières bâillent et où l'enfer même souffle sur ce monde la
contagion. Maintenant, je pourrais boire du sang chaud et faire des
actions si amères que le jour frémirait de les regarder... Doucement!
chez ma mère, maintenant? O mon coeur! ne perds pas ta nature; que
jamais l'âme de Néron ne pénètre dans cette ferme poitrine; soyons
cruel, mais-non dénaturé: je lui parlerai de poignards, mais je n'en
mettrai point en usage. Ma langue et mon âme, soyez hypocrites en ceci,
et de quelque façon que mes discours puissent frapper sur elle,--quant à
les sceller des sceaux qui font agir, ô mon âme! n'y consens jamais!
(Il sort.)