SCÈNE II

(Une salle dans le château.) HAMLET _entre avec quelques comédiens_.

HAMLET.--Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononcé devant

vous, en le laissant légèrement courir sur la langue; mais si vous le

déclamez à pleine bouche, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aurais

tout aussi bien pour agréable que mes vers fussent dits par le crieur de

la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec

votre main, de cette façon; mais usez de tout sobrement car dans le

torrent même et la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de votre

passion, vous devez prendre sur vous et garder une tempérance qui

puisse lui donner une douceur coulante. Oh! cela me choque dans l'âme

d'entendre un robuste gaillard, grossi d'une perruque, déchiqueter une

passion, la mettre en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les

oreilles du parterre, qui, le plus souvent, n'est à la hauteur que d'une

absurde pantomime muette, ou de beaucoup de bruit. Je voudrais qu'un tel

gaillard fût fouetté, pour charger ainsi les Termagants;[14] c'est se

faire plus Hérode qu'Hérode lui-même. Je vous en prie, évitez cela.

[Note 14: Termagant était, dit-on, dans les vieux poëmes romanesques, le

nom donné au dieu des tempêtes chez les Sarrasins. De là son nom vint,

dans les vieux mystères, partager avec le nom d'Hérode le privilège

de désigner un tyran plein de violence et d'ostentatoire orgueil,

personnage presque obligé de ce théâtre primitif, sorte de Matamore

tragique et toujours pris au sérieux.]

PREMIER COMÉDIEN.--J'assure Votre Altesse....

HAMLET.--Ne soyez pas non plus trop apprivoisé, mais que votre propre

discernement soit votre guide; réglez l'action sur les paroles, et les

paroles sur l'action, avec une attention particulière à n'outre-passer

jamais la convenance de la nature; car toute chose ainsi outrée s'écarte

de la donnée même du théâtre, dont le but, dès le premier jour comme

aujourd'hui, a été et est encore de présenter, pour ainsi parler,

un miroir à la nature; de montrer à la vertu ses propres traits, à

l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque incarnation du temps

sa forme et son empreinte.[15] Tout cela donc, si vous outrez ou si vous

restez en deçà, quoique cela puisse faire rire l'ignorant, ne peut que

faire peine à l'homme judicieux, dont la censure, fût-il seul, doit,

dans votre opinion, avoir plus de poids qu'une pleine salle d'autres

spectateurs. Oh! il y a des comédiens que j'ai vus jouer,--et je les ai

entendu vanter par d'autres personnes, et vanter grandement, pour ne

pas dire grossement, qui, n'ayant ni voix de chrétiens, ni démarche de

chrétiens, ni de païens, ni d'hommes se carraient et beuglaient au point

de m'avoir donné à penser que quelques-uns des manouvriers de la nature

avaient fait des hommes et ne les avaient pas bien faits, tant ces

gens-là imitaient abominablement l'humanité!

[Note 15: Nous avons adopté ici une légère correction de M. Mason:

_every âge and body of the time_, au lieu de _the very age_, qui ne

donnait aucun sens admissible. Même avec cette correction, le sens est

vague. La langue anglaise n'est pas aussi rigoureuse que la langue

française, et souvent la plume hâtive de Shakspeare esquisse avec une

ampleur flottante telle ou telle idée que nous voudrions plus nettement

définie. _The time_, est-ce seulement le temps même des comédiens et

leurs contemporains, ou bien est-ce le passé comme le présent, et

l'ensemble de la durée humaine? _Every âge_, est-ce la jeunesse, l'âge

mûr et la vieillesse, ou l'époque du roi Henri VI, celle de Macbeth,

celle de Jules César, celle d'Énée et des héros épiques? Sont-ce

les diverses générations d'un même siècle, ou les divers siècles de

l'histoire? _Every body_, est-ce chaque personnage saillant, ou chaque

caractère personnifié, ou chaque classe, chaque groupe de la société?

Tout cela peut et doit, selon nous, être sous-entendu à la fois dans les

quelques mots abstraits et incertains de Shakspeare, comme, plus haut,

lorsqu'il appelait le théâtre «l'essence et la chronique abrégée du

temps.» En somme, _every age and body of the time_, dans cet autre

mauvais langage qui est du XIXe siècle, cela se dirait probablement:

chaque phase et chaque type de la vie.]

PREMIER COMÉDIEN.--J'espère que nous avons passablement réformé cela

chez nous.

HAMLET.--Ah! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent vos clowns

n'en disent pas plus qu'on n'en a écrit dans leur rôle; car il y en a

qui se mettent à rire eux-mêmes, pour mettre en train de rire un certain

nombre de spectateurs imbéciles. Cependant, à ce moment-là même, il y

a peut-être quelque situation essentielle de la pièce qui exige

l'attention. Cela est détestable, et montre la plus pitoyable prétention

de la part du sot qui use de ce moyen. Allez, préparez-vous.

(_Les comédiens sortent_.)--(_Polonius, Rosencrantz et Guildenstern

entrent_.) Où en sommes-nous, mon seigneur? Le roi veut-il entendre ce

chef-d'oeuvre?

POLONIUS.--Oui, et la reine aussi, et cela tout de suite.

HAMLET.--Dites aux acteurs de faire hâte. (_Polonius sort_.) Voulez-vous

tous deux aller aussi les presser?

TOUS DEUX.--Oui, mon seigneur.

(Horatio entre.) (Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

HAMLET.--Qu'est-ce? Ah! Horatio!

HORATIO.--Me voici, mon doux seigneur, à votre service.

HAMLET.--Horatio, tu es de tout point l'homme le plus juste que jamais

ma pratique du monde m'ait fait rencontrer.

HORATIO.--Oh! mon cher seigneur!

HAMLET.--Non, ne crois pas que je flatte; car quel avantage puis-je

espérer de toi qui n'as d'autre revenu que ton bon courage, pour te

nourrir et t'habiller? Pourquoi le pauvre serait-il flatté? Non! Que

la langue doucereuse aille lécher la pompe stupide! que les charnières

moelleuses du genou se courbent là où le profit récompense la

servilité!... M'entends-tu bien? depuis que mon âme tendre a été

maîtresse de son choix et a pu distinguer parmi les hommes, elle t'a

pour elle-même marqué du sceau de son élection; car tu as été, en

souffrant tout, comme un homme qui ne souffre rien, un homme qui,

des rebuffades de la fortune à ses faveurs, a tout pris avec des

remerciments égaux; et bénis sont ceux-là dont le sang et le jugement

ont été si bien combinés, qu'ils ne sont pas des pipeaux faits pour

les doigts de la fortune et prêts à chanter par le trou qui lui plait!

Donnez-moi l'homme qui n'est point l'esclave de la passion, et je le

porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon coeur,

comme je fais de toi.... Mais en voilà un peu trop à ce sujet. On joue

ce soir une pièce devant le roi, une des scènes se rapproche fort des

circonstances que je t'ai racontées sur la mort de mon père. Je te

prie, quand tu verras cet acte en train, aussitôt, avec la plus intime

pénétration de ton âme, observe mon oncle. Si son crime caché ne se

débusque pas de lui-même, à une certaine tirade, c'est un esprit

infernal que nous avons vu, et mes imaginations sont aussi noires que

l'enclume de Vulcain. Surveille-le attentivement. Quant à moi, je

riverai mes yeux sur son visage, et ensuite, nous réunirons nos deux

jugements pour prononcer sur ce qu'il aura laissé voir.

HORATIO.--Bien, mon seigneur. S'il nous dérobe rien, pendant que la

pièce sera jouée, et s'il échappe aux recherches, je prends ce vol-là à

mon compte.

HAMLET.--Ils viennent pour la pièce; il faut que je flâne; trouvez une

place.

(Marche danoise; fanfare. Le roi, la reine, Polonius, Ophélia,

Rosencrantz, Guildenstern et autres entrent.)

LE ROI.--Comment se porte notre cousin Hamlet?

HAMLET.--A merveille, sur ma foi! vivant des reliefs du caméléon, je

mange de l'air, et je m'engraisse de promesses. Vous ne pourriez pas

mettre vos chapons à ce régime.

LE ROI.--Je n'ai rien à voir dans cette réponse, Hamlet; je ne suis pour

rien dans ces paroles.

HAMLET.--Ni moi non plus, désormais.[16] (_À Polonius_.) Mon seigneur,

vous avez joué la comédie autrefois à l'Université, dites-vous?

[Note 16: Les paroles d'un homme, dit le proverbe anglais, ne lui

appartiennent plus dès qu'il les a dites.]

POLONIUS.--Oui, mon seigneur, je l'ai jouée, et je passais pour bon

acteur.

HAMLET.--Et qu'avez-vous joué?

POLONIUS.--J'ai joué Jules César. Je fus tué au Capitole, Brutus me tua.

HAMLET.--Il joua un rôle de brute, en tuant en pareil lieu un veau d'une

si capitale importance.[17] Les comédiens sont-ils prêts?

[Note 17: Double jeu de mots entre _Brutus_ et _brute_, _Capitole_ et

_capitale_.]

ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils n'attendent que votre permission.

LA REINE.--Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.

HAMLET.--Non, ma bonne mère, voici un aimant qui a plus de force

d'attraction.

POLONIUS, _au roi_.--Oh! oh! remarquez-vous ceci?

HAMLET, _s'asseyant aux pieds d'Ophélia_.--Madame, me coucherai-je entre

vos genoux?

OPHÉLIA.--Non, mon seigneur.

HAMLET.--Je veux dire la tête sur vos genoux.

OPHÉLIA.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Pensez-vous donc que j'aie eu dans l'esprit un propos de

manant?

OPHÉLIA.--Je ne pense rien, mon seigneur.

HAMLET.--Ce n'est pas une vilaine pensée que celle de s'étendre parmi

des jambes de jeunes filles.

OPHÉLIA.--Comment, mon seigneur?

HAMLET.--Rien.

OPHÉLIA.--Vous êtes gai, mon seigneur.

HAMLET.--Qui, moi?

OPHÉLIA.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Oh! je ne suis que votre bouffon. Qu'est-ce que l'homme peut

faire de mieux que de s'égayer? car, voyez comme ma mère a l'air

joyeux... et il n'y a pas deux heures que mon père est mort.

OPHÉLIA.--Mais non, mon seigneur, il y a deux mois.

HAMLET.--Si longtemps? eh bien, que le diable porte le noir! Pour moi,

je veux avoir un assortiment de martre zibeline.[18] Oh, ciel! mort

depuis deux mois et pas encore oublié? Alors il y a de l'espoir pour

que la mémoire d'un grand homme survive à sa vie la moitié d'une

année; mais, par Notre-Dame, il faut alors qu'il bâtisse des églises;

autrement, il aura à souffrir du mal de non-souvenance, avec le pauvre

dada de bois, dont l'épitaphe est connue:

«Car oh! car oh! le dada de bois, «Le dada de bois est oublié![19]»

(Les trompettes sonnent; suit une pantomime: un roi et une reine entrent

d'un air fort amoureux. La reine l'embrasse, et il embrasse la reine,

elle se met à genoux devant lui, et par gestes lui proteste de son

amour. Il la relève, et penche la tête sur son épaule. Il se couche sur

un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle se retire. Alors

survient un autre personnage, qui lui enlève sa couronne, la baise, puis

verse du poison dans l'oreille du roi, et s'en va. La reine revient,

elle trouve le roi mort, et fait des gestes de désespoir. L'empoisonneur

arrive avec deux ou trois acteurs muets, et semble se lamenter avec

elle. On emporte le corps. L'empoisonneur offre à la reine des présents

de mariage; elle paraît un moment les repousser et les refuser; mais à

la fin, elle accepte le gage de son amour. Les comédiens sortent.)

[Note 18: Le texte dit: «_Let the devil wear black, for I'll have a suit

of _«_sables_;» il y a là un de ces jeux de mots qu'il faut expliquer

quand on ne peut les traduire. En anglais, _sable_ veut dire la fourrure

de la martre zibeline, la plus luxueuse parure au temps de Shakspeare,

et en même temps, dans la langue du blason, la couleur noire, comme on

a pu deux fois déjà le remarquer dans cette pièce même, à propos de la

barbe du roi mort (acte I, sc. II) et à propos de l'armure de Pyrrhus

(acte II, sc. II). En employant ce mot, Shakspeare a voulu nous laisser

hésiter entre les deux sens. En même temps que nous entendons Hamlet

dire à Ophélia: «Au diable le deuil! à moi l'élégance!» nous l'entendons

se dire à lui-même, par un subtil calembour, par une contradiction

imprévue, par une restriction mentale aussi prompte que l'éclair: «Je

parle de belles fourrures à Ophélia, mais c'est un vêtement noir que

je veux toujours avoir, et je garde pieusement ce deuil que je semble

rejeter et railler.» N'oublions pas que Hamlet vit double: il vit devant

des gens qu'il veut sonder et tromper, ennemis ou amis; et il vit en

lui-même, s'observant sans cesse, et comme en présence du spectre

paternel auquel il veut donner satisfaction. De là, souvent des paroles

doubles comme la vie de Hamlet, et adressées en un sens aux personnages

réels du drame, en un autre sens à l'invisible témoin du drame intérieur

qui se passe dans le coeur de Hamlet. Et nous, admis a suivre ces deux

drames, confidents de son secret comme spectateurs de ses actions,

tâchons de n'en rien perdre, exerçons-nous à l'écouter avec cette même

présence d'esprit si subtile et si soudaine qui aiguise son langage, si

nous voulons admirer assez l'art unique de Shakspeare dans la création

de Hamlet, tant de suite à travers un tel labyrinthe, l'harmonie de tous

ces contrastes, la profondeur de plus d'une puérilité.]

[Note 19: Parmi les jeux du mois de mai, populaires dans les villages

d'Angleterre, il y avait un cheval de bois, _hobby-horse_, occasion de

diverses farces et d'une danse qui avait reçu le même nom. Mais l'humeur

puritaine ayant maudit et proscrit tous ces divertissements, une

complainte fut faite sur le pauvre dada mis à mal, et Hamlet la

rappelle, opposant l'oubli où était tombée cette innocente victime des

sectaires, à l'éternelle mémoire que s'assurait un fondateur d'église,

dont le nom avait place dans les prières publiques à la fête du patron.]

OPHÉLIA.--Que veut dire cela, mon seigneur?

HAMLET.--Ma foi! c'est l'embûche de la méchanceté; cela veut dire:

crime.

OPHÉLIA.--Sans doute cette pantomime indique le sujet de la pièce.

(Le Prologue entre.)

HAMLET.--Nous allons le savoir de ce garçon-là. Les comédiens ne peuvent

garder un secret, ils nous diront tout.

OPHÉLIA.--Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime?

HAMLET.--Oui, et toute autre pantomime que vous voudrez lui mimer.

N'ayez pas honte, vous, de faire le spectacle, et lui, il n'aura pas

honte de vous faire le commentaire.

OPHÉLIA.--Vous êtes un vaurien, vous êtes un vaurien. Je veux écouter la

pièce.

LE PROLOGUE.--Pour nous et pour notre tragédie, nous agenouillant ici

devant votre clémence, nous implorons de vous audience et patience.[20]

[Note 20: L'idée première de cette scène n'est pas de Shakspeare. Avant

lui, le poëte Kid, dans sa pièce intitulée _la Tragédie espagnole_,

avait mêlé et fait concourir à l'action principale une autre

représentation théâtrale; voici comment: Hiéronimo, vieux maréchal

espagnol, a un fils qui est assassiné, mais dont il ne connaît pas les

assassins: il se lamente et il cherche, il croit découvrir et hésite

encore; enfin la maîtresse de son fils lui révèle les coupables, et pour

s'assurer une vengeance éclatante, il complote avec la jeune femme

de donner au roi d'Espagne le divertissement d'une tragédie où les

meurtriers auront des rôles et trouveront la mort. Le plan s'exécute:

Hiéronimo et Belimpéria tuent leurs ennemis, Belimpéria se tue

elle-même, toute la cour applaudit le jeu terriblement naturel des

acteurs, et alors Hiéronimo s'avance, montre le cadavre de son fils, et

le dénoûment de la tragédie devient ainsi celui du drame.--Cela seul

suffirait à prouver que Shakspeare a imité Kid, tout en remaniant son

idée; mais il y a d'autres ressemblances encore entre les deux pièces:

«Je retrouve dans le caractère de Hiéronimo le germe de celui de

Hamlet,» écrivait récemment M. Alfred Mézières, dans ses savantes et

élégantes études sur les contemporains de Shakspeare; «comme Hamlet, le

vieux maréchal espagnol poursuit la vengeance d'un meurtre dont il ne

connaît pas avec certitude les auteurs; comme lui, il doute, il hésite;

comme lui, il simule la folie pour s'instruire et pour cacher ses

projets, en même temps qu'il en éprouve quelquefois les transports par

l'excès de son désespoir. Leur démence est une ruse, mais par instants

elle devient réelle. Il y a de l'habileté dans leur conduite et de

l'égarement dans leur pensée. L'un se sert de la petite pièce, jouée

dans la grande, pour amener le dénoûment, l'autre pour convaincre les

meurtriers de leur crime. Mais au fond le procédé est le même; si

Shakspeare en a tiré un plus grand parti, Kid l'a employé le premier.»

(_Magasin de librairie_, 10 février 1859.)]

HAMLET.--Est-ce là un prologue, ou la devise d'une bague?

OPHÉLIA.--C'est bref, mon seigneur.

HAMLET.--Comme l'amour d'une femme.

(Un roi et une reine entrent.)

LE ROI DE LA COMÉDIE.--Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour

entier du bassin salé de Neptune et du sol arrondi de Tellus, et trente

fois douze lunes, de leur splendeur empruntée, ont marqué autour du

monde douze fois trente étapes du temps, depuis que l'amour a uni nos

coeurs, et l'hymen nos mains, par la réciprocité des liens les plus

sacrés.

LA REINE DE LA COMÉDIE.--Ah! puissent le soleil et la lune nous faire

encore compter leurs voyages en aussi grand nombre, ayant que c'en soit

fait de l'amour! mais, malheureuse que je suis! vous êtes si malade

depuis quelque temps, si loin de l'allégresse et de votre ancienne façon

d'être, que je suis défiante à votre sujet. Cependant, quoique je me

défie, cela ne doit en rien, mon seigneur, vous décourager: car les

craintes et les tendresses des femmes vont par égales quantités,

pareillement nulles, ou pareillement extrêmes. Maintenant, ce qu'est mon

amour, l'expérience vous l'a fait connaître, et la mesure de mon amour

est celle de ma crainte aussi. Là où l'amour est grand, les plus petits

soupçons sont une crainte; là où les petites craintes deviennent

grandes, là croissent les grandes amours.

LE ROI DE LA COMÉDIE.--Oui, vraiment, mon amour, je dois te dire adieu,

et bientôt sans doute; mes forces actives renoncent à accomplir leurs

fonctions; et toi, tu resteras en arrière, à vivre en ce monde si beau,

honorée, chérie; et peut-être un autre aussi tendre sera-t-il, par toi,

comme époux.....

LA REINE DE LA COMÉDIE.--Ah! supprimez le reste! Un tel amour, dans mon

sein, ne pourrait être qu'une trahison. Un second époux, ah! que je sois

maudite en lui! Nulle n'épousa le second sans avoir tué le premier.

HAMLET (_à part_).--Voilà l'absinthe! voilà l'absinthe!

LA REINE DE LA COMÉDIE.--Les motifs qui amènent un second mariage sont

de basses raisons de gain, non des raisons d'amour. Je tue une seconde

fois mon époux mort, quand un second époux m'embrasse dans mon lit.

LE ROI DE LA COMÉDIE.--Je vous crois, vous pensez ce que vous dites

maintenant. Mais ce que nous décidons, il nous arrive souvent de

l'enfreindre. Un dessein n'est rien de plus qu'un esclave de notre

mémoire et, violemment né, est pauvre en validité. Aujourd'hui, comme un

fruit vert, il tient à l'arbre; mais il tombe même sans secousse, quand

il est mûr. De toute nécessité, nous oublions de nous payer à nous-mêmes

la dette où nous sommes seuls nos propres créanciers. Ce que, dans la

passion, nous nous proposons à nous-mêmes, devient hors de propos quand

la passion est finie. La violence des peines ou des joies, en les

détruisant elles-mêmes, détruit aussi les ordonnances qu'elles s'étaient

signifiées. Là où la joie s'ébat le plus, là où se lamente le plus la

peine, la peine s'égaye et la joie s'attriste au plus léger accident. Ce

monde n'est pas pour toujours, et il n'est pas étrange que nos amours

mêmes changent avec nos fortunes. Car cette question nous reste encore à

décider: Est-ce l'amour qui mène la fortune, ou bien la fortune l'amour?

Que le grand homme soit à bas, voyez-vous, son favori s'envole. Que le

pauvre monte, il fait de ses ennemis autant d'amis, et jusqu'à ce jour

l'amour s'est dirigé d'après la fortune; car celui qui n'a pas besoin ne

manque jamais d'un ami, et celui qui, par nécessité, met à l'épreuve une

de ces amitiés creuses, la fait aussitôt tourner en inimitié. Mais pour

revenir en règle conclure là où j'ai commencé, nos volontés et nos

destinées se contrarient tellement dans leur course, que nos plans sont

toujours renversés. Nôtres sont nos pensées, mais leur issue n'est pas

nôtre. Pense donc que tu ne veux jamais t'unir à un second époux: tes

pensées pourront mourir, quand ton premier seigneur sera mort.

LA REINE DE LA COMÉDIE.--Alors, que la terre ne me donne plus la

nourriture, ni le ciel la lumière! Que les jeux et le repos me soient

jour et nuit fermés! Puissent en désespoir se changer ma foi et mon

espérance! Puisse au fond d'une prison et aux plaisirs d'un anachorète

se borner ma carrière! Puissent tous les revers qui décontenancent le

visage de la joie rencontrer mes meilleurs souhaits et les détruire!

Et que, dans ce monde et dans l'autre, je sois poursuivie par le plus

durable tourment, si, veuve une fois, je redeviens jamais femme!

HAMLET, _à Ophélia_.--Maintenant, si elle manquait à son serment....

LE ROI DE LA COMÉDIE.--Voilà de profonds serments. Douce amie,

laisse-moi seul ici pour un peu de temps. Mes esprits s'appesantissent,

et je voudrais tromper par le sommeil l'ennui traînant du jour.

(Il s'endort.)

LA REINE DE LA COMÉDIE.--Que le sommeil berce ton cerveau, et que jamais

le malheur ne vienne se glisser entre nous deux.

(Elle sort.)

HAMLET.--Madame, comment vous plaît cette pièce?

LA REINE.--La reine fait trop de protestations, ce me semble.

HAMLET.--Oh! mais elle tiendra sa parole.

LE ROI.--Connaissez-vous le sujet de la pièce? N'y a-t-il rien qui

puisse blesser?

HAMLET.--Non, non; ils ne font que rire; ils empoisonnent pour rire; il

n'y a rien au monde de blessant.

LE ROI.--Comment appelez-vous la pièce?

HAMLET.--_La Souricière_. Et pourquoi cela, direz-vous? Par métaphore.

Cette pièce est la représentation d'un meurtre commis à Vienne. Le duc

s'appelle Gonzague, et sa femme Baptista. Vous verrez tout à l'heure.

C'est un chef-d'oeuvre de scélératesse; mais qu'importe? Votre Majesté,

et nous, qui avons la conscience libre, cela ne nous touche en rien. Que

la haridelle écorchée rue, si le bât la blesse: notre garrot n'est pas

entamé. (_Lucianus entre._) Celui-là est un certain Lucianus, neveu du

roi.

OPHÉLIA.--Vous êtes d'aussi bon secours que le Choeur, mon seigneur.

HAMLET.--Je pourrais dire le dialogue entre vous et votre amant, si je

voyais jouer les marionnettes.

OPHÉLIA.--Vous êtes piquant, mon seigneur, vous êtes piquant.

HAMLET.--Il ne vous en coûterait qu'un soupir, et la pointe serait

émoussée.

OPHÉLIA.--De mieux en mieux, mais de pis en pis.

HAMLET.--Oui, comme vous vous méprenez quand vous prenez vos maris!

Commence donc, assassin! Cesse tes maudites grimaces, et commence.

Allons! Le corbeau croassant hurle pour avoir sa vengeance!

LUCIANUS.--Noire pensée, bras dispos, drogue appropriée, moment

favorable, occasion complice! Nulle autre créature qui voie! O toi,

mélange violent d'herbes sauvages recueillies à minuit, trois fois

flétries, trois fois infectées par l'imprécation d'Hécate, que ta nature

magique et ta cruelle puissance envahissent sans retard la vie encore

saine!

(Il verse du poison dans l'oreille du roi endormi.)

HAMLET.--Il l'empoisonne dans le jardin pour s'emparer de ses

possessions.--Son nom est Gonzague. L'histoire existe, écrite en

italien, style de premier choix. Vous verrez tout à l'heure comment

l'assassin acquiert l'amour delà femme de Gonzague.

OPHÉLIA.--Le roi se lève!

HAMLET.--Quoi! effrayé par un feu follet?

LA REINE.--Qu'avez-vous, mon seigneur?

POLONIUS.--Laissez-là la pièce!

LE ROI.--Donnez-moi de la lumière! Sortons.

POLONIUS.--Des lumières! des lumières! des lumières!

(Tous sortent hormis Hamlet et Horatio.)

HAMLET.--«Eh bien! que le daim frappé s'échappe et pleure; que le cerf

non blessé se joue! Les uns doivent veiller, les autres doivent dormir.

Ainsi va le monde.»

Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'un coup de théâtre comme celui-ci,

avec accompagnement d'une forêt de plumes sur la tête, et deux roses de

Provins sur des souliers tailladés,[21] pourrait, si la fortune, par la

suite, me traitait de Turc à More, me faire recevoir compagnon dans une

meute de comédiens?

HORATIO.--À demi-part.

Hamlet(#15032) · 第 21 / 44 题