HAMLET.

C'est là ce que ma fille, par obéissance, m'a montré; et de plus, les

instances de votre fils, à quelles dates, de quelles manières et en

quels lieux elles se produisirent, elle a tout confié à mon oreille.

LE ROI.--Mais comment a-t-elle reçu son amour?

POLONIUS.--Quelle idée avez-vous de moi?

LE ROI.--L'idée d'un homme fidèle et honorable.

POLONIUS.--Je ne demanderais, sur ce point, qu'à faire mes preuves. Mais

que pourriez-vous penser si, lorsque j'ai vu ce chaleureux amour prendre

son essor (car je m'en suis aperçu, je dois vous le dire, avant que

ma fille m'eût parlé), que pourriez-vous penser de moi, vous et sa

gracieuse Majesté la reine ici présente, si j'avais joué le rôle inerte

d'un pupitre ou d'un portefeuille, ou si j'avais laissé mon coeur

travailler sourdement et silencieusement, ou si j'avais regardé cet

amour d'un oeil nonchalant? Que pourriez-vous penser? Non, je me suis

rondement mis en besogne; et j'ai parlé ainsi à ma jeune damoiselle: «Le

seigneur Hamlet est un prince au-dessus de ta sphère; ceci ne doit pas

être.» Et alors je lui ai donné pour préceptes de se tenir enfermée hors

de ses atteintes, de n'admettre aucun messager, de ne recevoir aucun

cadeau. Cela fait, elle a recueilli le fruit de mes avis, et lui (pour

vous faire une courte histoire), se voyant rebuté, est tombé dans la

tristesse; de là dans le dégoût; de là dans l'insomnie; de là dans la

faiblesse; de là dans les rêveries flottantes, et, par ce déclin, dans

la folie, où maintenant il s'égare, et qui nous met tous en deuil.

LE ROI.--Pensez-vous que ce soit cela?

LA REINE.--Cela peut être, très-vraisemblablement.

POLONIUS.--Est-il arrivé une seule fois (je voudrais bien le savoir)

que j'aie dit positivement: _cela est_, et que cela se soit trouvé

autrement?

LE ROI.--Non, pas que je sache.

POLONIUS, _montrant sa tête et ses épaules_.--Ôtez ceci de là, si cela

est autrement. Pourvu que je sois guidé par les circonstances, je

trouverai le point où la vérité est cachée, fût-elle cachée, en vérité,

dans le centre de la terre.

LE ROI.--Comment pourrons-nous pousser plus loin l'enquête?

POLONIUS.--Vous savez que, parfois, il se promène quatre heures de suite

ici, dans la galerie.

LA REINE.--Il s'y promène, en effet.

POLONIUS.--Dans un de ces moments-là je lui lâcherai ma fille; soyons

alors, vous et moi, derrière une tapisserie; observez leur rencontre;

s'il ne l'aime pas et si ce n'est pas ce qui l'a fait déchoir de la

raison, ne me laissez plus être conseiller d'un royaume, envoyez-moi

gouverner une ferme et des charretiers.

LE ROI.--Nous essayerons cela.

(Hamlet entre en lisant.)

LA REINE.--Mais regardez de quel air de tristesse le pauvre malheureux

vient en lisant.

POLONIUS.--Éloignez-vous, je vous en conjure, éloignez-vous tous deux;

je vais l'aborder sur-le-champ: oh! donnez-moi carte blanche. (_Le roi,

la reine et leur suite sortent_.) Comment va mon bon seigneur Hamlet?

HAMLET.--Bien, Dieu merci!

POLONIUS.--Me connaissez-vous, mon seigneur?

HAMLET.--Parfaitement bien: vous êtes un marchand de poisson.

POLONIUS.--Non pas moi, mon seigneur.

HAMLET.--En ce cas, je voudrais que vous fussiez un aussi honnête homme.

POLONIUS.--Honnête, mon seigneur?

HAMLET.--Oui, monsieur; être honnête, au train dont va ce monde, c'est

être un homme trié sur dix mille.

POLONIUS.--C'est très-vrai, mon seigneur.

HAMLET.--Car si le soleil engendre des vers dans un chien mort,--lui qui

est un dieu, baisant une charogne...--avez-vous une fille?

POLONIUS.--J'en ai une, mon seigneur.

HAMLET.--Ne la laissez pas se promener au soleil. La conception est

une bonne chose: mais quant à la façon dont votre fille pourrait

concevoir.... ami, prenez-y garde.

POLONIUS.--Qu'entendez-vous par là? (_A part_.) Encore son refrain sur

ma fille! Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord; il a dit que j'étais

un marchand de poisson. Il n'y est plus, il n'y est plus! A vrai dire,

dans ma jeunesse, j'ai subi bien des extrémités par le fait de l'amour;

à bien peu de chose près autant que ceci. Je veux lui parler encore. Que

lisez-vous, mon seigneur?

HAMLET.--Des mots, des mots, des mots!

POLONIUS.--De quoi est-il question, mon seigneur?

HAMLET.--Question? Entre qui?

POLONIUS.--Je veux dire dans le livre que vous lisez, mon seigneur.

HAMLET.--Des calomnies, monsieur; car ce maraud de satirique dit que les

vieillards ont des barbes grises; que leurs figures sont ridées; que

leurs yeux sécrètent une ambre épaisse et comme une gomme de prunier,

et qu'ils ont une abondante absence d'esprit, avec des jarrets

très-faibles. Tout cela, monsieur, bien que j'y croie de tout mon

pouvoir et de toute ma puissance, je tiens pourtant qu'il n'y a pas

d'honnêteté à l'avoir ainsi couché par écrit; car vous-même, monsieur,

vous serez aussi vieux que je le suis, si jamais, comme un crabe, vous

pouvez aller à reculons.

POLONIUS, _à part_.--Quoique ce soient des folies, il y a pourtant de

la suite là-dedans. Voulez-vous changer d'air, mon seigneur, et venir

ailleurs?

HAMLET.--Dans mon tombeau?

POLONIUS.--Ce serait assurément changer d'air tout à fait. Comme ses

répliques sont parfois grosses de sens! Heureux hasards, où souvent la

folie frappe en plein, tandis que la raison et les saines pensées ne

seraient pas aussi chanceuses à bien s'exprimer! Je vais le laisser et

aviser sur-le-champ aux moyens d'amener une rencontre entre lui et ma

fille. Mon honorable seigneur, je prendrai très-humblement congé de

vous.

HAMLET.--Vous ne pouvez, monsieur, rien prendre de moi dont je fasse

plus volontiers l'abandon... si ce n'est ma vie, si ce n'est ma vie, si

ce n'est ma vie!

POLONIUS.--Adieu, mon seigneur.

HAMLET.--Ces ennuyeux vieux fous!

(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

POLONIUS.--Vous cherchez le seigneur Hamlet; il est ici.

ROSENCRANTZ, _à Polonius_.--Dieu vous garde, monsieur!

(Polonius sort.)

GUILDENSTERN.--Mon honoré seigneur!...

ROSENCRANTZ.--Mon très-cher seigneur!...

HAMLET.--Mes bons, mes excellents amis! comment vas-tu, Guildenstern?

Ah! Rosencrantz! Bons compagnons, comment allez-vous tous les deux?

ROSENCRANTZ.--Comme le vulgaire des enfants de la terre.

GUILDENSTERN.--Heureux par cela même que nous ne sommes pas trop

heureux. Nous ne sommes pas précisément le plus beau fleuron que la

fortune porte à sa toque.

HAMLET.--Ni les semelles que foulent ses souliers?

ROSENCRANTZ.--Non, mon seigneur.

HAMLET.--Alors vous vivez près de sa ceinture, dans le centre de ses

faveurs?

GUILDENSTERN.--Oui, ma foi! nous sommes de ses amis privés.

HAMLET.--Logés dans le secret giron de la fortune? Oh! oui, cela est

vrai. C'est une catin. Quelles nouvelles?

ROSENCRANTZ.--Aucune, mon seigneur; si ce n'est que le monde est devenu

honnête.

HAMLET.--Alors le jugement dernier est proche; mais votre nouvelle

n'est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus particulière:

qu'avez-vous donc fait à la fortune, mes bons amis, pour qu'elle vous

envoie en prison ici?

GUILDENSTERN.--En prison, mon seigneur?

HAMLET.--Le Danemark est une prison.

ROSENCRANTZ.--Alors le monde en est une aussi.

HAMLET.--Une grande prison, dans laquelle il y a beaucoup de caveaux, de

basses fosses et de cachots: le Danemark est un des pires.

ROSENCRANTZ.--Nous ne pensons pas ainsi, mon seigneur.

HAMLET.--Soit! c'est donc que, pour vous, le Danemark n'est pas un

cachot; car il n'y a de bien et de mal que selon l'opinion qu'on a. Pour

moi, c'est une prison.

ROSENCRANTZ.--Soit! C'est donc votre ambition qui vous le fait paraître

ainsi; il est trop étroit pour votre âme.

HAMLET.--O Dieu! je pourrais être enfermé dans une coque de noix, et

m'estimer roi d'un espace infini, n'était que j'ai de mauvais rêves.

GUILDENSTERN.--Lesquels rêves sont assurément l'ambition; car la

substance même des ambitieux n'est rien de plus que l'ombre d'un rêve.

HAMLET.--Un rêve lui-même n'est qu'une ombre.

ROSENCRANTZ.--Assurément, et je tiens que l'ambition est d'une essence

si aérienne et si légère qu'elle n'est que l'ombre d'une ombre.

HAMLET.--En ce cas nos gueux sont des corps réels, et nos monarques

et nos grands héros qui n'en finissent pas sont des ombres de

gueux.--Irons-nous à la cour? car, par ma foi, je ne suis pas en état de

raisonner.

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.--Nous y serons de votre suite.

HAMLET.--Il ne s'agit pas de cela; je ne veux point vous ranger avec le

reste de mes serviteurs, car à vous parler en honnête homme, je suis

terriblement accompagné. Mais dites-moi,--pour aller droit par les

sentiers battus de l'amitié,--que venez-vous faire à Elseneur?

ROSENCRANTZ.--Vous voir, mon seigneur, pas d'autre motif.

HAMLET.--Gueux comme je le suis, je suis pauvre même en remerciements,

mais je vous remercie, et soyez sûrs, mes chers amis, que mes

remerciements sont trop chers à un sou. Ne vous a-t-on pas envoyé

chercher? Est-ce votre propre penchant? est-ce une visite de plein gré?

Allons, allons! agissez en toute justice avec moi. Allons, allons! en

vérité, parlez!

GUILDENSTERN.--Que pourrions-nous dire, mon seigneur?

HAMLET.--Quoi que ce soit, mais que cela aille au fait. On vous a envoyé

chercher, et il y a une sorte de confession dans vos regards que votre

pudeur n'a pas l'habileté de colorer. Je le sais, le bon roi et la reine

vous ont envoyé chercher.

ROSENCRANTZ.--A quelle fin, mon seigneur?

HAMLET.--C'est ce que vous avez à m'apprendre. Mais permettez-moi de

vous conjurer, par les droits de notre camaraderie, par l'harmonie de

notre jeunesse, par les devoirs de notre tendresse toujours maintenue,

et par tous les motifs encore plus touchants qu'un meilleur orateur

pourrait invoquer auprès de vous, soyez simples et droits envers moi:

vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non?

ROSENCRANTZ, _à Guildenstern_.--Que dites-vous?

HAMLET, _à part_.--Bon! j'ai déjà un aperçu sur votre compte. (_Haut_).

Si vous m'aimez, ne me tenez pas rigueur.

GUILDENSTERN.--Mon seigneur, on nous a envoyé chercher.

HAMLET.--Je vais vous dire pourquoi. Ainsi mes aveux anticipés vous

dispenseront de vos confidences, et votre discrétion envers le roi et

la reine n'aura pas à muer d'une seule plume. J'ai, depuis peu (mais

pourquoi? je ne sais), perdu toute ma gaieté, laissé là tous mes

exercices accoutumés; et en vérité, il y a tant d'accablement dans ma

disposition, que ce vaste assemblage, la terre, me semble un promontoire

stérile; que cet admirable pavillon, l'air, voyez-vous, ce firmament

hardiment suspendu, cette majestueuse voûte incrustée de flammes

d'or, eh bien! cela ne me parait rien autre chose qu'un immonde et

pestilentiel amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que l'homme! combien

noble par la raison! combien infini par les facultés! combien admirable

et expressif par la forme et les mouvements! dans l'action combien

semblable aux anges! dans les conceptions combien semblable à un dieu!

Il est la merveille du monde, le type suprême des êtres animés! Eh bien!

à mes yeux, qu'est-ce que cette quintessence de la poussière? L'homme

ne me charme pas, ni la femme non plus, quoique par votre sourire vous

paraissiez me démentir.

ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il n'y avait rien de cela dans mes pensées.

HAMLET.--Pourquoi donc avez-vous ri, lorsque j'ai dit: «L'homme ne me

plaît pas?»

ROSENCRANTZ.--Parce que je me disais, mon seigneur,--si l'homme ne vous

plaît pas,--quel maigre accueil les comédiens recevront de vous! Nous

les avons rencontrés en chemin; ils viennent ici vous offrir leurs

services.

HAMLET.--Celui qui joue le roi sera le bienvenu; Sa Majesté aura un

tribut de moi; l'aventureux chevalier pourra faire usage de son fleuret

et de son écu; l'amoureux ne soupirera pas gratis; le bouffon pourra

achever tranquillement son rôle; le niais fera rire ceux-là même dont

les poumons sont secoués par une toux sèche, et la princesse nous

contera ses sentiments en toute liberté, dût le vers blanc boiter pour

la suivre. Quels sont ces comédiens?

ROSENCRANTZ.--Ceux-là même que vous aviez coutume de voir avec plaisir,

les tragédiens de la Cité.

HAMLET.--Et par quel hasard sont-ils devenus ambulants? Leur résidence

fixe, autant pour la réputation que pour le profit, valait mieux à tous

égards.

ROSENCRANTZ.--Je pense que leur empêchement vient de la récente

innovation.

HAMLET.--Se maintiennent-ils dans la même estime que lorsque j'étais en

ville? Sont-ils aussi suivis?

ROSENCRANTZ.--Non, en vérité, ils ne le sont pas.

HAMLET.--D'où vient cela? Est-ce qu'ils se rouillent?

ROSENCRANTZ.--Non, leurs efforts n'ont rien perdu de leur allure

accoutumée. Mais il y a, monsieur, une nichée d'enfants, de fauconneaux

à la brochette, qui piaillent à force tout au haut du dialogue, et sont

claqués à outrance pour cela; ils sont aujourd'hui à la mode, et ils ont

tant décrié le théâtre ordinaire (c'est ainsi qu'ils l'appellent) que

beaucoup de gens portant l'épée ont peur des plumes d'oie et n'osent

presque plus y venir.

HAMLET.--Comment, sont-ce des enfants? Qui les entretient? Comment est

réglé leur écot? Poursuivront-ils cette profession aussi longtemps

seulement qu'ils pourront chanter? Ne diront-ils point, par la suite,

s'ils arrivent eux-mêmes à être comédiens ordinaires (ainsi que cela est

vraisemblable, s'ils n'ont rien de mieux à faire), que les auteurs de

leur troupe leur ont fait tort, en les faisant d'avance déclamer contre

leur futur héritage?

ROSENCRANTZ.--Ma foi! il y a eu beaucoup à faire de part et d'autre, et

la nation estime que ce n'est pas un péché de les exciter à la dispute.

Il n'y a eu pendant un temps point d'argent à gagner avec une pièce, à

moins que le poëte et le comédien n'en vinssent à se gourmer avec leurs

rivaux en plein dialogue.

HAMLET.--Est-il possible?

GUILDENSTERN.--Oh! il y a eu déjà beaucoup d'effusion de cervelles.

HAMLET.--Sont-ce les enfants qui l'emportent?

ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils emportent tout, Hercule et son

fardeau avec lui[6].

[Note 6: Tout ce passage n'est qu'un tissu d'allusions à l'histoire des

divers théâtres qui s'étaient établis peu avant la représentation de

_Hamlet_, et où les enfants de choeur de l'église de Saint-Paul et de

la chapelle royale d'Élisabeth faisaient concurrence à la troupe de

Shakspeare. Ce n'est pas seulement de leur concurrence que Shakspeare se

plaint, mais aussi des abus et des désordres qui s'étaient introduits

sur la scène avec les nouveaux acteurs. Les attaques personnelles y

avaient pris toute licence. On voit dans l'_Apologie des acteurs_, par

Heywood, publiée en 1612, «que l'État, la cour, la loi, la cité et leurs

gouvernements» n'étaient aucunement épargnés et que certains auteurs

«mettaient leurs amères invectives dans les bouches enfantines, comptant

que la jeunesse des comédiens aurait le privilége de faire passer ces

particularités violentes contre les humeurs diverses d'hommes privés et

vivants, nobles ou autres.» Mais le succès fit bientôt scandale; une

partie du public se dégoûta et s'éloigna; les représentations des

enfants furent interdites de 1591 à 1600, et les autres troupes

souffrirent tour à tour de la vogue et du décri de leurs jeunes rivaux,

des règlements sévères auxquels ils donnèrent lieu et de leur retour sur

la scène. Le théâtre de Shakspeare était le théâtre du Globe et avait

pour enseigne Hercule portant le monde.]

HAMLET.--Ce n'est pas fort étrange, car mon oncle est roi de Danemark;

et ceux qui, du vivant de mon père, lui auraient fait la moue, donnent

maintenant vingt, quarante, cinquante, cent ducats par tête pour avoir

son portrait en miniature. Par la sambleu! il y a là quelque chose qui

est plus que naturel; si la philosophie pouvait le découvrir!

(On entend une fanfare de trompette derrière le théâtre.)

GUILDENSTERN.--Ce sont les comédiens.

HAMLET.--Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Vos mains.

Approchez: la marque ordinaire d'un bon accueil, ce sont les compliments

et les cérémonies; permettez que je vous traite de cette façon, de peur

que mes manières, en recevant les comédiens, à qui je dois, je vous en

préviens, montrer beaucoup d'égards, ne paraissent plus polies qu'envers

vous. Vous êtes les bienvenus; mais cet oncle qui est mon père, et cette

tante qui est ma mère, sont abusés.

GUILDENSTERN.--En quoi, mon cher seigneur?

HAMLET.--Je ne suis fou que lorsque le vent est nord-nord-ouest; quand

le vent est au sud, je distingue très bien un faucon d'un héron.

(Polonius entre.)

POLONIUS.--Grand bien vous fasse, messieurs.

HAMLET.--Écoutez, Guildenstern... et vous aussi... pour chaque oreille

un auditeur... ce grand marmot que vous voyez là n'est pas encore hors

du maillot.

ROSENCRANTZ.--Peut-être y est-il revenu, car on dit que le vieillard est

une seconde fois enfant.

HAMLET.--Je vous fais ma prophétie qu'il vient pour me parler des

comédiens; garde à vous!... Vous avez raison, monsieur; lundi matin,

c'est bien cela, en vérité.

POLONIUS.--Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.

HAMLET.--«Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.» Du temps

que Roscius était acteur à Rome...

POLONIUS.--Les acteurs sont ici, mon seigneur.

HAMLET.--Bah! bah!

POLONIUS.--Sur mon honneur.

HAMLET.--Alors arrive chaque acteur sur son âne...

POLONIUS.--Les meilleurs acteurs du monde, pour la tragédie, pour

la comédie, le drame historique, la pastorale comique, l'histoire

pastorale, la tragédie historique, la tragi-comédie, les pièces avec

unité, ou les poëmes sans règles, Sénèque ne peut être trop lourd, ni

Plaute trop léger pour eux; pour le genre régulier, comme pour le genre

libre, ils n'ont pas leurs pareils.

HAMLET.--O Jephté, juge d'Israël!

Quel trésor tu avais!

POLONIUS.--Quel trésor avait-il, mon seigneur?

HAMLET.--Quel trésor!

Une fille très-belle, et rien de plus,

Il l'aimait mieux que bien.

POLONIUS, _à part_.--Encore question de ma fille!

HAMLET.--Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté?

POLONIUS.--Si vous m'appelez Jephté, mon seigneur, j'ai une fille que

j'aime mieux que bien.

HAMLET.--Non, cela ne fait pas suite.

POLONIUS.--Qu'est-ce donc qui fait suite, mon seigneur?

HAMLET.--Eh bien!

Comme par hasard,

Dieu le sait!....

Et puis vous savez:

Il advint donc,

Comme on pouvait le croire?

Le premier couplet de la pieuse complainte vous en apprendra plus long,

car, regardez! voici venir mon interruption. (_Quatre ou cinq comédiens

entrent_.) Vous êtes les bienvenus, mes maîtres, tous les bienvenus.--Je

suis enchanté de te voir bien portant.--Bonjour, mes bons amis.--Oh!

mon vieil ami, qu'est-ce donc? ta tête a pris de la frange depuis la

dernière fois que je t'ai vu; viens-tu en Danemark pour me faire la

barbe? Eh quoi! ma jeune dame et princesse, par Notre-Dame! Votre

Seigneurie est plus près du ciel que la dernière fois où je vous vis, de

toute la hauteur d'un socque à l'italienne! Dieu veuille que votre voix,

comme une pièce d'or qui n'a plus cours, ne se soit pas fêlée au delà de

l'anneau[7]! Mes maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Allons, sus tout

de suite, sus, comme des fauconniers de France, et volons au premier

gibier que nous voyons. Il nous faut une tirade à l'instant; donnez-nous

un avant-goût de votre talent; allons, quelque tirade passionnée.

[Note 7: Cela s'adresse à un jeune acteur chargé des rôles de femmes.

Hamlet, le voyant grandi, suppose que sa voix a mué ou va muer et le

rendre impropre à ses anciens rôles. C'était la règle, en Angleterre,

qu'une pièce d'or n'avait plus cours quand elle était entamée par

quelque fêlure au delà du cercle dont l'effigie était entourée.]

LE PREMIER COMÉDIEN.--Quelle tirade, mon seigneur?

HAMLET.--Je t'ai entendu une fois dire une tirade, mais elle n'a jamais

été jouée sur le théâtre, ou si elle l'a été, elle n'est pas allée au

delà d'une fois; car la pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas à la

multitude; c'était du caviar pour le plus grand nombre[8]; mais, à mon

avis, et selon d'autres personnes dont les jugements en cette matière

donnent le ton aux miens de bien plus haut, c'était une excellente

pièce; des scènes bien filées, écrites avec autant de réserve que de

finesse. Je me souviens que quelqu'un disait qu'il n'y avait point

d'épices dans les vers pour donner à la pensée du montant, ni dans les

phrases une pensée qui pût convaincre l'auteur d'affectation; il disait

que c'était une oeuvre d'un goût estimable, aussi saine que douce,

et bien plutôt belle que parée[9]. Il y avait surtout un morceau que

j'aimais beaucoup; c'était le récit d'Enée à Didon, et surtout le

passage où il parle du meurtre de Priam. Si cela vit encore en votre

mémoire, commencez à ce vers,... voyons un peu, voyons:

Le hérissé Pyrrhus, pareil à la bête hyrcanienne....

[Note 8: Le caviar, connu depuis peu des Anglais au temps de Shakspeare,

faisait les délices des gourmets raffinés, et Ben Jonson a souvent

tourné en ridicule l'importance de ces friandises exotiques, anchois,

macaroni, caviar, etc.]

[Note 9: Les commentateurs sont une race d'hommes à part et capables de

tout; il faut être convaincu de cela par avance pour en croire ses yeux,

quand on voit un des plus savants et plus fervents interprètes anglais

de Shakspeare prétendre qu'il n'y a point d'ironie dans les remarques de

Hamlet que nous venons de traduire, ni de parodie dans les tirades qui

vont suivre. Autant dire que Molière était de l'avis de Philinte, et non

de l'avis d'Alceste, à propos du sonnet d'Oronte. On verra plus loin

(acte III, sc. II) ce que Shakspeare pensait des acteurs emphatiques.

Ici nous avons son opinion sur les écrivains ampoulés et précieux. Que

Shakspeare lui-même soit parfois tombé, en courant, dans quelques-uns

des défauts qu'il raille ainsi, on doit l'avouer; mais on n'en doit

pas conclure que, de sang-froid, et chez les autres, il ait admiré

ces défauts systématiquement entassés et sans aucune beauté qui les

compensât. Chacun des éloges mis ici dans la bouche de Hamlet est une

contre-vérité sous la plume de Shakspeare. Hamlet annonce comme simples

et mesurés les vers où Shakspeare a imité la violence et les faux

ornements du style à la mode. A quel point l'intention est satirique et

son imitation exacte, on en peut juger par ce fragment de la pièce qu'il

a parodiée: _Didon, reine de Carthage_, tragédie de Christophe Marlowe

et de Thomas Nash. Ænée raconte à Didon comment Pyrrhus, dans le palais

royal de Troie, répondit aux larmes de Priam et d'Hécube: «N'étant pas

du tout ému, souriant de leurs larmes, ce boucher, tandis que Priam

tenait encore les mains levées, lui marcha sur la poitrine, et de son

épée lui fit voler les mains.... Aussitôt la reine frénétique sauta

aux yeux de Pyrrhus, et, se suspendant par les ongles à ses paupières,

prolongea un peu la vie de son époux; mais à la fin les soldats la

tirèrent par les talons et la balancèrent, haletante, dans le vide qui

envoya un écho au roi blessé; alors celui-ci souleva du sol ses membres

alités et aurait voulu se colleter avec le fils d'Achille, oubliant à la

fois son manque de forces et son manque de mains. Pyrrhus le dédaigne;

il balaye autour de lui, avec son épée, dont le choc a fait tomber le

vieux roi, et depuis le nombril jusqu'à la gorge, d'un seul coup, il

fend le vieux Priam. Au dernier soupir du mourant, la statue de Jupiter

commença à baisser son front de marbre, comme en haine de Pyrrhus et

de sa méchante action; mais lui, insensible, il prit le drapeau de son

père, le plongea dans le sang froid et glacé du vieux roi, et courut eu

triomphe vers les rues; il ne put passer à cause des hommes tués:

alors, appuyé sur son épée, il se tint aussi immobile qu'une pierre,

contemplant le feu dont brûlait la riche Ilion.» Mais, n'êtes-vous pas

de l'avis de Didon qui s'écrie, dès que les mains de Priam sont coupées:

«Oh! arrêtez.... Je n'en puis entendre davantage?»]

Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.

Le hérissé Pyrrhus, dont les armes de sable, noires comme son projet,

ressemblaient à la nuit quand il était couché dans le sinistre cheval,

porte maintenant ces redoutables et noires couleurs barbouillées d'un

blason plus lugubre: de pied en cap, maintenant il est tout gueules,

horriblement colorié du sang des pères, des mères, des filles, des fils,

cuit et empâté par les rues brûlantes qui prêtent une tyrannique et

damnée lueur au meurtre de leur seigneur et maître. Rôti dans son

courroux et dans ces flammes, et ainsi bardé de caillots coagulés, avec

des yeux semblables à des escarboucles, l'infernal Pyrrhus cherche le

vieil ancêtre Priam....»

Continuez, à présent.

POLONIUS.--Devant Dieu! mon seigneur, bien déclamé, avec bon accent et

bon discernement!

LE PREMIER COMÉDIEN.--Bientôt il le trouve lançant des coups trop courts

aux Grecs; son antique épée, rebelle à son bras, demeure où elle tombe

et désobéit au commandement. Inégal adversaire, Pyrrhus pousse à Priam;

dans sa rage, il frappe à côté; mais rien qu'au sifflement et au vent de

sa féroce épée, le père énervé tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on

dirait ému par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses sommets

enflammés, et, avec un hideux fracas, fait prisonnière l'oreille de

Pyrrhus; car voici: son épée qui allait s'abattant sur la tête, blanche

comme le lait, du respectable Priam, sembla adhérer à l'air et s'y

fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en peinture, s'arrêta, et comme

s'il eût été une personne neutre en présence de sa volonté et de ses

intérêts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons souvent, à l'approche

de quelque orage, un silence dans les cieux, les nuées arrêtées, les

hardis aquilons sans parole, et, au-dessous, le globe aussi muet que la

mort, et tout à coup l'effroyable tonnerre déchirant toute la contrée;

ainsi, après cette pause de Pyrrhus, un réveil de vengeance le ramène à

l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent sur l'armure

de Mars, forgée pour être mise à l'épreuve de l'éternité, avec moins de

remords que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam.

Hors d'ici, hors d'ici, toi, prostituée, ô Fortune! Et vous tous, ô

dieux! assemblés en synode général, ôtez-lui son pouvoir; brisez tous

les rayons et toutes les jantes de sa roue, et faites-en rouler le

moyeu arrondi sur la pente des collines du ciel, aussi bas que chez les

démons!

POLONIUS.--Ce discours est trop long.

HAMLET.--Il ira chez le barbier en même temps que votre barbe. Je t'en

prie, continue; il lui faut quelque gigue ou quelque conte de mauvais

lieu; sans cela il s'endort; continue. Passons à Hécube.

LE PREMIER COMÉDIEN.--Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine

encapuchonnée...

HAMLET.--La reine encapuchonnée!

POLONIUS.--Est-ce bien? Oui, «reine encapuchonnée» est bien.

LE PREMIER COMÉDIEN.--...courir, pieds nus, çà et là, et, du flux

aveugle de ses yeux, menacer les flammes--ayant un chiffon sur sa tête

où naguère se tenait le diadème--et en manière de robe, autour de

ses reins décharnés et tout fourbus par trop d'enfantements, une

courtepointe ramassée dans l'alarme de la peur,--celui qui eût vu cela

aurait, avec une langue infusée de venin, prononcé contre l'empire de

la fortune le grief de haute trahison. Mais si les dieux eux-mêmes

l'avaient vue alors, quand elle vit Pyrrhus se faire un jeu malicieux

de réduire en hachis, à coups d'épée, le corps de son mari, le soudain

éclat de clameurs qu'elle fit (à moins que les choses mortelles ne les

émeuvent pas du tout) aurait pu traire les yeux brûlants du ciel et

toute la passion qui est dans les dieux.

POLONIUS.--Regardez s'il n'a pas changé de couleur; il a les larmes aux

yeux. Je t'en prie, restons-en là.

HAMLET.--C'est bon! je te ferai bientôt déclamer le reste. Mon bon

seigneur, voulez-vous veiller à ce que les comédiens soient bien

pourvus? Vous entendez, il faut en user bien avec eux, car ils sont

l'essence et la chronique abrégée des temps. Il vaudrait mieux pour vous

avoir une méchante épitaphe après votre mort, que d'être maltraité par

eux durant votre vie.

POLONIUS.--Mon seigneur, je les traiterai selon leur mérite.

HAMLET.--Eh! l'homme! beaucoup mieux, par la tête-bleu! Traitez-moi

chaque homme selon son mérite, et qui donc, en ce cas, échappera aux

étrivières? Traitez-les selon votre propre rang et votre dignité;

moindres seront leurs droits, plus méritoire sera votre bonté.

Emmenez-les.

POLONIUS.--Venez, messieurs.

HAMLET.--Suivez-le, mes amis; nous verrons une pièce demain. Écoute, mon

vieil ami: pouvez-vous jouer le _Meurtre de Gonzague_?

LE PREMIER COMÉDIEN.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Eh bien! nous donnerons cela demain au soir. Vous pourriez,

au besoin, étudier un discours de quelques douze ou seize vers que je

voudrais mettre par écrit et y insérer? ne pourriez-vous pas?

LE PREMIER COMÉDIEN.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Très-bien. Suivez ce seigneur, et faites attention à ne

pas vous moquer de lui. (_Polonius et les comédiens sortent_.)--(_A

Rosencrantz et à Guildenstern_.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu'à

ce soir; vous êtes les bienvenus à Elseneur.

ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur!

(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

HAMLET.--Or çà, Dieu soit avec vous!--Maintenant je suis seul. Oh! quel

drôle et quel rustre inerte je suis! N'est-ce pas chose monstrueuse que

ce comédien que voici, dans une pure fiction, dans une passion rêvée,

puisse, selon sa propre idée, contraindre son âme à ce point que, par le

travail de son âme, son visage entier blêmisse. Et des pleurs dans ses

yeux! l'égarement dans sa physionomie! une voix brisée! et toute son

action appropriant les formes à l'idée! Et tout cela pour rien! pour

Hécube! Qu'est-ce que lui est Hécube, ou qu'est-ce qu'il est à Hécube,

lui, pour qu'il pleure pour elle? Que ferait-il donc s'il avait, pour se

passionner, le motif et le mot d'ordre que j'ai? Il inonderait de larmes

le théâtre, il déchirerait l'oreille de la multitude par de formidables

paroles, il rendrait fou le coupable et épouvanterait l'innocent; il

confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur, sur ma parole! les

facultés mêmes d'entendre et de voir. Et moi! moi, cependant, plat

coquin, courage de boue, je suis là à parler comme un Jeannot

rêveur[10], mal imprégné de la fécondité de ma cause, et je ne puis rien

dire, non, rien pour un roi dont le domaine et la très-chère vie ont

subi un infernal échec. Suis-je un lâche? Qui vient m'appeler drôle?

se jeter au travers de mon chemin[11]? m'arracher la barbe et me la

souffler à la face? me tirer par le nez? me donner des démentis par la

gorge, jusqu'à me les enfoncer dans les poumons? Qui me fait cela? ah!

qu'est-ce donc? Je prendrais bien la chose, car il faut assurément que

j'aie un foie de pigeonneau, et que je manque du fiel qui doit rendre

amère l'oppression; autrement, avant cette heure, j'aurais engraissé

déjà tous les vautours de la contrée avec les entrailles de ce laquais!

O sanglant, sensuel coquin! Traître sans remords, sans pudeur, dénaturé

coquin! Eh bien! quoi? Quel âne suis-je donc? Ceci est très-brave que,

moi, fils d'un bien-aimé père assassiné, moi, excité à ma vengeance par

le ciel et l'enfer, j'aie besoin comme une catin de décharger mon

coeur en paroles et que je tombe dans les malédictions comme une vraie

coureuse de rues, comme une fille de cuisine! Fi donc! fi! En avant,

mon cerveau! Un instant: j'ai entendu dire que des créatures coupables,

assistant à une pièce de théâtre, avaient, par l'artifice même de la

scène, été frappées à l'âme de telle sorte que, sur l'heure, elles

avaient déclaré leurs forfaits[12]. Car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas

de langue, saura parler par quelque organe miraculeux. Je ferai jouer,

par ces comédiens, quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père,

devant mon oncle, et j'observerai son apparence, je le sonderai jusqu'au

vif; s'il se trouble, je sais mon chemin. L'esprit que j'ai vu pourrait

bien être un démon; le démon a le pouvoir de prendre une forme qui

plaît; oui, et peut-être, grâce à ma faiblesse et à ma mélancolie (car

il est très-puissant sur les tempéraments ainsi faits), m'abuse-t-il

pour me damner. Je veux me fonder sur des preuves plus directes que

cela. Oui, cette pièce est le piège où je surprendrai la conscience du

roi.

(Il sort.)

[Note 10: _John-a-dreams_, par allusion à quelque personnage d'une

histoire populaire. De même en France, on donnait autrefois, et Brantôme

donnait encore le surnom de Guillot le Songeur à ceux qui perdaient leur

temps et leurs escrimes à excogiter divers moyens d'agir--en souvenir du

chevalier Guillan le Pensif, l'un des personnages de l'_Amadis_.]

[Note 11: Le texte porte:

_Who calls me villain? breaks my pate across?_

Mais il me semble évident qu'il faut lire: _my pace_ où _my path_.

L'extrême négligence avec laquelle ont été imprimées les premières

éditions de Shakspeare excuse, et au delà, cette petite correction. Tel

quel, le texte voudrait dire: «Qui vient me fendre d'outre en outre la

caboche?» Après cela, le nez tiré et les plus profonds démentis seraient

peu de chose, et Hamlet ne serait pas très-lâche de prendre bien un

traitement qui le mettrait hors d'état de prendre mal quoi que ce fût.

Sa folie, si folie il y a, n'est pas si sotte; elle a de la méthode,

comme nous l'a dit Polonius. A chaque pensée qu'il conçoit, à chaque

fait qu'il imagine, on le voit rapidement aller et rouler de conséquence

en conséquence, raisonneur passionné qui s'enivre de ses remarques, de

ses calculs, de ses soupçons, du jeu qu'il joue devant les autres, de sa

sévérité envers lui-même. Ce cours précipitamment régulier, ces bonds

suivis par lesquels avance l'impétueuse logique des pensées et des

paroles de Hamlet étaient trop selon le génie de Shakspeare pour n'être

pas partout dans le caractère de son héros. Hamlet, dans le passage qui

nous occupe ici, se représente une série graduée d'injures dont il se

trouve digne; il y pense, il la voit, il y est; son adversaire s'emporte

à plus d'insolence à mesure que lui-même il s'abaisse à plus de

patience; c'est ainsi que tout se passe dans son esprit. C'est ainsi

que, peu de lignes plus haut, quand il suppose un comédien poussé par

les motifs qui laissent Hamlet immobile, quand il se représente en

même temps l'acteur et les spectateurs sous le coup d'une réalité si

poignante, il arrive enfin à «frapper de stupeur les facultés même

d'entendre et de voir.» Notez cette abstraction. L'oreille était déjà

déchirée, l'oeil déjà épouvanté; mais plus loin encore, tout au fond de

la cervelle et de l'âme, Hamlet va chercher la faculté même d'entendre

et de voir; c'est la dernière hyperbole d'un analyste furieux. On est

trop heureux quand il n'a qu'à traduire avec une véritable exactitude

pour reproduire ces nuances admirablement raisonnables de Shakspeare.

Quand il n'y a qu'une lettre à changer pour les lui rendre, faut-il

respecter jusqu'à la superstition un vieux texte, condamné en cent

autres endroits?]

[Note 12: Il est probable que Shakspeare avait en vue une aventure de

son temps. La vieille histoire du frère François était jouée par les

comédiens du comte de Sussex, à Lynn, dans la province de Norfolk; une

femme y était représentée éprise d'un jeune gentilhomme; et, pour mieux

s'assurer la possession de son amant, elle avait secrètement assassiné

son mari, dont l'ombre la poursuivait et se présentait différentes fois

devant elle dans les lieux les plus retirés où elle s'enfermait. Il y

avait au spectacle une femme de la ville qui jusqu'alors avait joui

d'une bonne réputation, et qui sentit en ce moment sa conscience

extrêmement troublée et poussa ce cri soudain: «O _mon_ mari! _mon_

mari!» «Je vois l'ombre de mon mari qui me poursuit et me menace..» A

ces cris aigus et inattendus, le peuple qui l'environnait fut étonné, et

lui en demanda la raison. Aussitôt, sans autres instances, elle répondit

qu'il y avait sept ans que pour jouir d'un jeune amant qu'elle

nomma, elle avait empoisonné son mari, dont l'image terrible s'était

représentée à elle sous la forme de ce spectre; elle avoua tout devant

les juges, et fut condamnée. Les acteurs et plusieurs habitants de la

ville furent témoins de ce fait.]

Hamlet(#15032) · 第 17 / 44 题