_Hamlet_ n'est pas le plus beau des drames de Shakspeare; _Macbeth_ et,
je crois aussi _Othello_, lui sont, à tout prendre, supérieurs; mais
c'est peut-être celui qui contient les plus éclatants exemples de ses
beautés les plus sublimes comme de ses plus choquants défauts. Jamais
il n'a dévoilé avec plus d'originalité, de profondeur et d'effet
dramatique, l'état intime d'une grande âme; jamais aussi il ne
s'est plus abandonné aux fantaisies terribles ou burlesques de son
imagination, et à cette abondante intempérance d'un esprit pressé de
répandre ses idées sans les choisir, et qui se plaît à les rendre
frappantes par une expression forte, ingénieuse et inattendue, sans
aucun souci de leur forme naturelle et pure.
Selon sa coutume, Shakspeare ne s'est point inquiété, dans _Hamlet_,
d'inventer ni d'arranger son sujet: il a pris les faits tels qu'il les a
trouvés dans les récits fabuleux de l'ancienne histoire de Danemark,
par Saxon le Grammairien, transformés en histoires tragiques par
Belleforest, vers le milieu du XVIe siècle, et aussitôt traduits et
devenus populaires en Angleterre, non-seulement dans le public, mais sur
le théâtre, car il paraît certain que six ou sept ans avant Shakspeare,
en 1589, un poëte anglais, nommé Thomas Kyd, avait déjà fait de Hamlet
une tragédie. Voici le texte du roman historique dans lequel, comme un
sculpteur dans un bloc de marbre, Shakspeare a taillé la sienne.
«Fengon, ayant gagné secrètement des hommes, se rua un jour en un
banquet sur son frère Horwendille, lequel occit traîtreusement, puis
cauteleusement se purgea devant ses sujets d'un si détestable massacre.
Avant de mettre sa main sanguinolente et parricide sur son frère, il
avoit incestueusement souillé la couche fraternelle, abusant de la
femme de celui dont il pourchassa l'honneur devant qu'il effectuât sa
ruine....
«Enhardi par telle impunité, Fengon osa encore s'accoupler en mariage
à celle qu'il entretenoit exécrablement durant la vie du bon
Horwendille.... Et cette malheureuse, qui avoit reçu l'honneur d'être
l'épouse d'un des plus vaillants et sages princes du septentrion,
souffrit de s'abaisser jusqu'à telle vilenie que de lui fausser sa foi,
et qui pis est, épouser celui qui étoit le meurtrier tyran de son époux
légitime....
«Géruthe s'étant ainsi oubliée, le prince Amleth, se voyant en danger de
sa vie, abandonné de sa propre mère, pour tromper les ruses du tyran,
contrefit le fol avec telle ruse et subtilité que, feignant d'avoir tout
perdu le sens, il couvrit ses desseins et défendit son salut et sa vie.
Tous les jours il étoit au palais de la reine, qui avoit plus de soin de
plaire à son paillard que de soucy à venger son mari ou à remettre son
fils en son héritage; il couroit comme un maniaque, ne disoit rien qui
ne ressentît son transport des sens et pure frénésie, et toutes ses
actions et gestes n'étoient que d'un homme qui est privé de toute raison
et entendement; de sorte qu'il ne servoit plus que de passe-temps aux
pages et courtisans éventés qui étoient à la suite de son oncle
et beau-père.... Et faisoit pourtant des actes pleins de grande
signifiance, et répondoit si à propos qu'un sage homme eût jugé bientôt
de quel esprit est-ce que sortoit une invention si gentille....
«Amleth entendit par là en quel péril il se mettoit si, en sorte aucune,
il obéissoit aux mignardes caresses et mignotises de la demoiselle
envoyée par son oncle. Le prince, ému de la beauté de la fille, fut par
elle assuré encore de la trahison, car elle l'aimoit dès son enfance, et
eût été bien marrie de son désastre....
«Il faut, dit un des amis de Fengon, que le roi feigne de s'en aller en
quelque voyage, et que cependant on enferme Amleth seul avec sa mère
dans une chambre dans laquelle soit caché quelqu'un pour ouïr leurs
propos et les complots de ce fol sage et rusé compagnon.... Celuy même
s'offrit pour être l'espion, et témoin des propos du fils avec la
mère.... Le roi prit très-grand plaisir à cette invention....
«Cependant le conseiller entra secrètement en la chambre de la reine, et
se cacha sous quelque loudier [1], un peu auparavant que le fils y fût
enclos avec sa mère. Comme il étoit fin et cauteleux, sitôt qu'il fut
dedans la chambre, se doutant de quelque trahison ou surprise, il
continua en ses façons de faire folles et niaises, sauta sur ce loudier
où, sentant qu'il y avoit dessous quelque cas caché, ne faillit aussitôt
de donner dedans avec son glaive.... Ayant ainsi découvert l'embûche et
puni l'inventeur d'icelle, il s'en revint trouver la reine, laquelle
pleuroit et se lamentoit; puis ayant visité encore tous les coins de la
chambre, se voyant seul avec elle, il lui parla fort sagement en cette
manière:
«--Quelle trahison est ceci, ô la plus infâme de toutes celles qui onc
se sont prostituées au vouloir de quelque paillard abominable, que sous
le fard d'un pleur dissimulé, vous couvriez l'acte le plus méchant et
le crime le plus détestable? Quelle fiance puis-je avoir en vous qui,
déréglée sur toute impudicité, allez courant les bras étendus après
cetuy félon et traitre tyran qui est le meurtrier de mon père, et
caressez incestueusement le voleur du lit légitime de votre loyal
époux?... Ah! reine Géruthe, c'est la lubricité seule qui vous a effacé
en l'âme la mémoire des vaillances et vertus du bon roi votre époux et
mon père.... Ne vous offensez pas, je vous prie, Madame, si, transporté
de douleur, je vous parle si rigoureusement et si je vous respecte moins
que mon devoir; car, vous ayant mis à néant la mémoire du défunt roi
mon père, ne faut s'ébahir si aussi je sors des limites de toute
reconnoissance....
[Note 1: Couverture, courte-pointe.]
«Quoique la reine se sentît piquer de bien près, et que Amleth la
touchât vivement où plus elle se sentoit intéressée, si est-ce qu'elle
oublia tout dépit qu'elle eût pu concevoir d'être ainsi aigrement tancée
et reprise pour la grande joie qui la saisit, connoissant la gentillesse
d'esprit de son fils. D'un côté, elle n'osoit lever les yeux pour le
regarder, se souvenant de sa faute, et de l'autre elle eût volontiers
embrassé son fils pour les sages admonitions qu'il lui avoit faites, et
lesquelles eurent tant d'efficace que sur l'heure elles éteignirent les
flammes de sa convoitise....
«Avec lui furent envoyés en Angleterre deux des fidèles ministres de
Fengon, portant des lettres gravées dans du bois, qui portoient la mort
de Amleth et la commandoient à l'Anglois. Mais le rusé prince danois,
tandis que ses compagnons dormoient, ayant visité le paquet et connu
la trahison de son oncle et la méchanceté des courtisans qui le
conduisoient à la boucherie, rasa les lettres mentionnant sa mort, et au
lieu y grava et cisela un commandement à l'Anglois de faire pendre et
étrangler ses compagnons....
«Vivant son père, Amleth avoit été endoctriné en cette science avec
laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissoit le prince des
choses déjà passées. Il y auroit fort à discourir si ce prince, par la
violence de sa mélancolie, recevoit telles impressions qu'il devinât ce
que nul homme ne lui avoit jamais déclaré.»
Évidemment, c'est Hamlet qui, dans ce récit, a frappé et séduit
Shakspeare. Ce jeune prince, fou par calcul, peut-être un peu par
nature, rusé et mélancolique, ardent à venger la mort de son père et
habile à veiller pour sa propre vie, adoré de la jeune fille envoyée
pour le perdre, objet de l'effroi et toujours pourtant de la tendresse
de sa coupable mère, et, jusqu'au moment de l'explosion, caché et
incompréhensible pour toutes les deux; ce personnage plein de passion,
de péril et de mystère, versé dans les sciences occultes et à qui
peut-être, «à travers la violence de sa mélancolie, le malin esprit
fait deviner ce que nul homme ne lui a jamais déclaré;» quelle donnée
admirable pour Shakspeare, scrutateur si curieux et si profond des
agitations obscures de l'âme et de la destinée humaines! N'eût-il fait
que peindre, en les dessinant avec la fermeté et en les colorant avec
l'éclat de son pinceau, ce caractère et cette situation tels que les lui
donnait la chronique, il eût, à coup sûr, produit un chef-d'oeuvre.
Mais Shakspeare a fait bien davantage: sous sa main la folie de Hamlet
devient tout autre chose que la préméditation obstinée ou l'exaltation
mélancolique d'un jeune prince du moyen âge, placé dans une situation
périlleuse et plongé dans un sombre dessein: c'est un grave état moral,
une grande maladie de l'âme qui, à certaines époques et dans certaines
conditions de l'état social et des moeurs, se répand parmi les hommes,
atteint souvent les mieux doués et les plus nobles, et les frappe d'un
trouble quelquefois bien voisin de la folie. Le monde est plein de mal,
de toute sorte de mal. Que de souffrances et de crimes, et d'erreurs
fatales, quoique innocentes! Que d'iniquités générales et privées,
éclatantes et ignorées! Que de mérites étouffés ou méconnus, perdus
pour le public, à charge pour leurs possesseurs! Que de mensonges et
de froideur, et de légèreté, et d'ingratitude, et d'oubli dans les
relations et les sentiments des hommes! La vie si courte et pourtant si
agitée, tantôt si pesante et tantôt si vide! L'avenir si obscur! tant
de ténèbres au terme de tant d'épreuves! A ceux qui ne voient que cette
face du monde et de la destinée humaine, on comprend que l'esprit se
trouble, que le coeur défaille, et qu'une mélancolie misanthropique
devienne une disposition habituelle qui les jette tour à tour dans
l'irritation ou dans le doute, dans le mépris ironique ou dans
l'abattement.
Ce n'était point là, à coup sûr, la maladie des temps où la chronique
fait vivre Hamlet, ni de celui où vivait Shakspeare lui-même. Le moyen
âge et le XVIe siècle étaient des époques trop actives et trop rudes
pour que ces contemplations amères et ces développements malsains de la
sensibilité humaine y trouvassent aisément accès. Ils appartiennent bien
plutôt à des temps de vie molle et d'une excitation morale à la fois
vive et oisive, quand les âmes sont jetées hors de leur repos et
dépourvues de toute occupation forte et obligée. C'est alors que
naissent ces mécontentements méditatifs, ces impressions partiales et
irritées, cet entier oubli des biens, cette susceptibilité passionnée
devant les maux de la condition humaine, et toute cette colère savante
de l'homme contre l'ordre et les lois de cet univers.
Ce malaise douloureux, ce trouble profond que porte dans l'âme une si
sombre et si fausse appréciation des choses en général et de l'homme
lui-même, et qu'il ne rencontrait guère dans son propre temps, ni dans
les temps dont il lisait l'histoire, Shakspeare les a devinés et en a
fait la figure et le caractère de Hamlet. Qu'on relise les quatre grands
monologues où le prince de Danemark s'abandonne à l'expression réfléchie
de ses sentiments intimes[2]; qu'on recueille dans toute la pièce les
mots épars où il les manifeste en passant; qu'on recherche et qu'on
résume ce qui éclate et ce qui se cache dans tout ce qu'il pense et ce
qu'il dit; partout on reconnaîtra la maladie morale que je viens de
décrire. Là réside vraiment, bien plus que dans ses chagrins ou dans ses
périls personnels, la source de la mélancolie de Hamlet; c'est là son
idée fixe et sa folie.
[Note 2: Acte Ier, scène II;--Acte II, scène II;--Acte III, scène
Ire--Acte IV, scène IV.]
Et avec l'admirable bon sens du génie, pour rendre, non-seulement
supportable, mais saisissant, le spectacle d'une maladie si sombre,
Shakspeare a mis, dans le malade lui-même, les qualités les plus douces
et les plus attrayantes. Il a fait Hamlet beau, populaire, généreux,
affectueux, tendre même. Il a voulu que le caractère instinctif de son
héros relevât en quelque sorte la nature humaine des méfiances et des
anathèmes dont sa mélancolie philosophique l'accablait.
Mais, en même temps, guidé par cet instinct d'harmonie qui n'abandonne
jamais le vrai poëte, Shakspeare a répandu sur tout le drame la même
couleur sombre qui ouvre la scène: le spectre du roi assassiné imprime
dès les premiers pas et conduit jusqu'au terme le mouvement. Et quand le
terme arrive, c'est aussi la mort qui règne; tous meurent, les innocents
comme les coupables, la jeune fille comme le prince, et plus folle que
lui: tous vont rejoindre le spectre qui n'est sorti de son tombeau que
pour les y pousser tous avec lui. L'événement tout entier est aussi
lugubre que la pensée de Hamlet. Il ne reste sur la scène que les
étrangers norwégiens, qui y paraissent pour la première fois et qui
n'ont pris aucune part à l'action.
Après cette grande peinture morale, vient la seconde des beautés
supérieures de Shakspeare, l'effet dramatique. Elle n'est nulle part
plus complète et plus frappante que dans _Hamlet_, car les deux
conditions du grand effet dramatique s'y trouvent, l'unité dans la
variété; une seule impression constante, dominante; et cette même
impression diversifiée selon le caractère, le tour d'esprit, la
condition des divers personnages dans lesquels elle se reproduit. La
mort plane sur tout le drame; le spectre du roi assassiné la représente
et la personnifie; il est toujours là, tantôt présent lui-même, tantôt
présent à la pensée et dans les discours des autres personnages. Grands
ou petits, coupables ou innocents, intéressés ou indifférents à son
histoire, ils sont tous constamment occupés de lui; les uns avec
remords, les autres avec affection et douleur, d'autres encore
simplement avec curiosité, quelques-uns même sans curiosité et
uniquement par occasion: par exemple, ce grossier fossoyeur qui avait,
dit-il, commencé son métier le jour où feu ce grand roi avait remporté
une grande victoire sur son voisin le roi de Norwège, et qui, en le
continuant pour creuser la fosse de la belle Ophélia, la maîtresse folle
de Hamlet fou, retrouve le crâne du pauvre Yorick, ce bouffon du roi
défunt, le crâne du bouffon de ce spectre qui sort à chaque instant
de son tombeau pour troubler les vivants et obtenir justice de son
assassin. Tous ces personnages, au milieu de toutes ces circonstances,
sont amenés, retirés, ramenés tour à tour, chacun avec sa physionomie,
son langage, son impression propre; et tous concourent incessamment à
entretenir, à répandre, à fortifier cette impression unique et générale
de la mort, de la mort juste ou injuste, naturelle ou violente, oubliée
ou pleurée, mais toujours présente, et qui est la loi suprême et devrait
être la pensée permanente des hommes.
Au théâtre, devant des spectateurs réunis en grand nombre et mêlés,
l'effet de ce drame, à la fois si lugubre et si animé, est irrésistible;
l'âme est remuée dans ses dernières profondeurs, en même temps que
l'imagination et les sens sont occupés et entraînés par un mouvement
extérieur continu et rapide. C'est là le double génie de Shakspeare,
philosophe et poëte également inépuisable, moraliste et machiniste tour
à tour, aussi habile à remplir bruyamment la scène qu'à pénétrer et à
mettre en lumière les plus intimes secrets du coeur humain. Soumis à
l'action immédiate d'une telle puissance, les hommes en masse ne lui
demandent rien au delà de ce qu'elle leur donne; elle les domine
et emporte d'assaut leur sympathie et leur admiration. Les esprits
difficiles et délicats, qui jugent presque au même moment où ils
sentent, et qui portent le besoin de la perfection jusque dans leurs
plus vifs plaisirs, goûtent et admirent aussi immensément Shakspeare;
mais ils sont désagréablement troublés dans leur admiration et leur
jouissance, tantôt par l'entassement et la confusion des personnages et
des incidents inutiles; tantôt par les longs et subtils développements
d'une réflexion ou d'une idée qu'il conviendrait au personnage
d'indiquer en passant, mais dans laquelle le poëte se complaît et
s'arrête pour son propre compte; plus souvent encore par ce bizarre
mélange de grossièreté et de recherche dans le langage qui donne
quelquefois, aux sentiments les plus vrais, des formes factices et
pédantes, et, aux plus belles inspirations de la philosophie ou de la
poésie, une physionomie barbare. Ces défauts abondent dans _Hamlet_.
Je ne veux ni me donner la pénible satisfaction de le prouver, ni me
dispenser de le dire. En fait de génie, Shakspeare n'a peut-être point
de rivaux; dans les hautes et pures régions de l'art, il ne saurait être
un modèle.