INTRODUCTION.

Encore un tableau de Paris! diront peut-être quelques censeurs.

S'agit-il des moeurs du temps, d'anecdotes, de monumens, de reformes

utiles, d'embellissemens nouveaux? L'auteur croit-il que nous avons

oublié le Siamois de Dufresny, l'Espion turc, les Caractères de La

Bruyère, les Lettres persannes de Montesquieu, les Essais de Duclos, les

deux Tableaux de Paris de Mercier, le petit Tableau de Mme de Sartory,

et l'Ermite de la chaussée d'Antin?

Nous apprendra-t-il quelque chose de plus que le père Félibien, André

de Valois, de Lamarre, Ramond du Pouget, l'abbé le Boeuf, le célèbre

Sainte-Foix, le prince de Ligne, les Mémoires historiques de Soulavie,

le Tableau historique et pittoresque de Paris, de M. de Saint-Victor, et

l'Histoire civile, physique et morale de Paris, de M. Dulaure?

À toutes ces questions, spécieuses en apparence, la réponse est facile.

Je demanderai, à mon tour, s'il ne reste rien à glaner après la riche

moisson faite par ces écrivains? Si quelques épis précieux ne sont point

demeurés inaperçus et cachés dans un champ aussi vaste; ou plutôt si de

nouvelles cultures n'exigent pas dans ce moment de nouvelles méditations

et un nouveau travail? Si Paris, enfin, n'offre pas, au moins tous les

dix ans, un aspect différent, des scènes continuellement variées? Et je

n'en veux pour preuve, que les deux tableaux de cette capitale composés

par le plus grand observateur du siècle dernier, que j'ai déjà cité,

tableaux dont les couleurs et les nuances sont si fortement opposées.

Malheureusement la postérité s'indignera en voyant que les deux écrits

de cet illustre penseur ont été tracés par une plume originale, il est

vrai, mais trop souvent trempée dans la fange, le fiel et le sang;

lorsque dans le dernier écrit surtout, une équitable justice et des

souvenirs récens devaient inspirer au peintre les sentimens d'une

généreuse pitié, et lui prescrire un saint respect pour d'épouvantables

catastrophes et les plus augustes malheurs.

Plus heureux dans cette esquisse, je vais retracer une époque où les

principes d'un gouvernement réparateur, jaloux de conserver et de

perfectionner ce qui existe, font espérer les réformes les plus

importantes de toutes les espèces d'abus. La France peut justement être

comparée à un arbre courbé par le plus terrible orage, et qui, en se

redressant, élève une tige plus superbe, et s'affermit de plus en plus

sur le sol natal, en jetant au loin de profondes racines; l'objet le

plus essentiel est maintenant d'en diriger sagement les formes, d'en

retrancher à propos les branches parasites qui en absorberaient

inutilement la sève, en compromettraient la vigueur, et finiraient par

en détruire la majestueuse beauté.

Mais de quoi cet auteur se mêle-t-il? vont s'écrier encore certains

êtres habitués à ne s'écarter jamais d'une routine vulgaire? Quelle

suffisance! Quelle présomption! Quelle prétention orgueilleuse! diront

ces contempteurs de toute salutaire réforme; égoïstes pour qui tous les

abus sont sacrés lorsqu'une main prudente veut y porter la cognée;

surtout si ces abus sont embellis par les illusions et les souvenirs de

leur jeunesse! Pourquoi tous ces changemens? ajouteront ces hommes qui

n'estiment le présent qu'autant qu'il ressemble au passé; ces hommes qui

plutôt que d'y rien innover, trouvent tout bien dans le meilleur des

mondes possibles; et qui croient avoir suffisamment répondu à une utile

censure par ce peu de mots: «De mon temps, cela était ainsi; jadis, cela

s'est toujours vu.» Quelle critique enfin ne feront-ils pas de cet

ouvrage où je heurte avec tant de hardiesse leurs opinions

stationnaires. Je crois les entendre me lancer de nouveaux sarcasmes

avec un chagrin mal dissimulé. Quel est donc, continueront-ils, ce

téméraire qui prend si hautement le ton de réformateur? A-t-il étudié à

fond le sujet qu'il traite? Connaît-il toutes les règles de l'art? Son

goût est-il assez sûr, assez exercé?...

Eh! messieurs, un peu d'indulgence, et daignez écouter un auteur

modeste, qui promet d'avance de souscrire à vos réclamations, pourvu que

le public, qu'il prend pour arbitre, les trouve solides et raisonnables.

Si je m'érige en Aristarque, si j'ai dénoncé de nombreux abus[1], je

n'en conserverai pas moins une sage défiance de mes forces, et cette

sévère impartialité dont un auteur qui se respecte ne doit jamais

s'écarter. La justice sera toujours mon guide; aucune passion vile

n'aura guidé ma plume, je pourrais dire mes pinceaux, si mon ouvrage est

moins l'itinéraire sec et aride d'un voyage, qu'une galerie de tableaux

où tout vit et respire.

L'amour du vrai beau, le sentiment des convenances, l'amélioration des

moeurs, le perfectionnement des arts, sont les motifs qui m'ont engagé

dans la carrière variée que je vais parcourir. Voir, observer,

réfléchir, comparer, raisonner, juger en dernier ressort, classer mille

objets divers, marier par des nuances imperceptibles tant de couleurs

opposées, peindre enfin avec une scrupuleuse fidélité; telle était la

tâche que je m'étais imposée: c'est au public à juger si je l'ai

remplie.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 61 / 98 题