Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:
«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes
hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.»
Le jeune officier reprit:
--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
Le colonel répondit:
--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
l'artillerie et des forces supérieures.
Et il donna l'ordre de repartir.
La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit
en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu
par six guerriers le revolver au poing.
Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
avec prudence, faisant halte de temps en temps.
Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel,
dont la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.
La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.
Le colonel hurlait:
--Veillez à la sûreté du captif!
On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
Schnaffs jeté dedans, libre de liens.
Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.
Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser
éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des
rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un
mur.
Il était prisonnier! Sauvé!
C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après
six heures seulement d'occupation.
Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.
_L'Aventure de Walter Schnaffs_ a paru dans _le Gaulois_ du mercredi
11 avril 1883.