M. de Courcils s'était levé; il cria: «C'est là le testament d'une
folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d'une voix forte,
d'une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet
écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le soutenir
devant n'importe qui, et à le prouver même par les lettres que j'ai.»
Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se
colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre,
frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un
misérable!» L'autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous
retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté
et provoqué depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout à la
tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait
souffrir.»
Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon fils. Voulez-vous me
suivre? Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si
vous voulez bien m'accompagner.»
Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble.
J'étais, certes, aux trois quarts fou.
Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes
frères, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé
et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère.
J'ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me
donnait et qui n'était pas le mien.
M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore
consolé.
Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien,
je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles,
les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir.
N'est-ce pas votre avis?»