«Ça, c'est vrai», déclarèrent les autres.
Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers;
et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on
replaça, un à un, les poissons.
Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l'vendions point
à la criée.»
Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne
jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans répit à jeter
de l'eau sur sa plaie.
De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du
bateau.
Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'œil en hochant la tête.
On finit par rentrer au port.
Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un
pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se
coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port
pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix.
On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la
saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à
cette intention, et rentra chez lui.
Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père,
tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles;
puis on fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.
Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du
bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le
sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.
Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port,
et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas
à son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais
encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»
_En mer_ a paru dans _le Gil Blas_ du lundi 12 février 1883, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.