De grand matin, quand l'aube pointait à peine, l'hirondelle se mit à
gazouiller et Fidèle à tirer la couverture: «Partons, maître, partons,
disaient les deux compagnons dans leur langage que Gracieux entendait
par le don des fées; déjà la mer blanchit à la plage, l'oiseau chante,
la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.»
Gracieux embrassa une dernière fois sa vieille amie et prit le chemin
qui mène à Paestum; Pensive voltigeait de droite et de gauche en
chassant les moucherons; Fidèle caressait son jeune maître ou courait
devant lui.
Ils n'étaient pas encore à deux lieues de la ville, que Gracieux
vit Fidèle qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes
régulières, traînant avec elles toutes leurs provisions.
--Où allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles répondirent:
--Au Château de la Vie.
Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s'étaient mises
aussi en voyage, avec les abeilles et les papillons; tous allaient au
Château de la Vie, pour boire à la fontaine d'immortalité. On marcha
de compagnie, comme gens qui suivent la même route. Pensive présenta à
Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrément. L'amitié vient
vite dans la jeunesse; au bout d'une heure, les doux compagnons étaient
inséparables.
Aller tout droit n'est pas le goût des papillons; aussi l'ami de
Gracieux se perdait-il sans cesse au milieu des herbes; Gracieux, qui
de sa vie n'avait été libre, et qui n'avait jamais vu tant de fleurs ni
tant de soleil, suivait tous les zigzags du papillon, il ne s'inquiétait
pas plus de la journée que si elle ne devait jamais finir. Mais au bout
de quelques lieues son nouvel ami se sentit fatigué.
--N'allons pas plus loin, disait-il à Gracieux; vois comme cette nature
est belle; que ces fleurs sentent bon! comme ces champs embaument!
restons ici; c'est ici qu'est la vie.
--Marchons, disait Fidèle, la journée est longue et nous ne sommes qu'au
début.
--Marchons, disait Pensive, le ciel est pur, l'horizon infini; allons
toujours en avant.
Gracieux, rentré en lui-même, fit de sages raisonnements au papillon qui
voltigeait toujours de droite et de gauche, ce fut en vain.
--Que m'importe? disait l'insecte; hier j'étais chenille, ce soir je ne
serai rien, je veux jouir aujourd'hui. Et il s'abattit sur une rose de
Paestum toute grande ouverte.
Le parfum était si fort que le pauvre papillon en fut asphyxié; Gracieux
essaya en vain de le rappeler à la vie, et, après l'avoir pleuré, il le
mit avec une épingle à son chapeau comme une cocarde.
Vers midi, ce fut le tour des cigales de s'arrêter.
--Chantons, disaient-elles; la chaleur va nous accabler, si nous luttons
contre la force du jour. Il est si bon de vivre dans un doux repos!
Viens, Gracieux, nous t'égayerons, et tu chanteras avec nous.
--Écoutons-les, disait Pensive, elles chantent si bien!
Mais Fidèle ne voulait pas s'arrêter; il avait du feu dans les veines,
il jappa tant et tant, que Gracieux oublia les cigales pour courir après
l'importun.
Le soir venu, Gracieux rencontra la mouche à miel toute chargée de
butin.
--Où vas-tu? lui dit-il.
--Je retourne chez moi, répondit l'abeille, et ne veux pas quitter ma
ruche.
--Eh quoi! reprit Gracieux, laborieuse comme tu es, vas-tu faire comme
la cigale et renoncer à ta part d'immortalité?
--Ton Château est trop loin, répondit l'abeille, je n'ai pas ton
ambition. Mon oeuvre de chaque jour me suffit, je ne comprends rien à
tes voyages; pour moi, le travail, c'est la vie.
Gracieux fut un peu ému d'avoir perdu dès le premier jour tant de
compagnons de route; mais, en pensant avec quelle facilité il avait
fourni la première étape, son coeur fut plein de joie; il caressa
Fidèle, attrapa des mouches que Pensive lui prenait dans la main, et
s'endormit plein d'espoir en rêvant à sa grand'mère et aux deux fées.