III

De grand matin, quand l'aube pointait à peine, l'hirondelle se mit à

gazouiller et Fidèle à tirer la couverture: «Partons, maître, partons,

disaient les deux compagnons dans leur langage que Gracieux entendait

par le don des fées; déjà la mer blanchit à la plage, l'oiseau chante,

la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.»

Gracieux embrassa une dernière fois sa vieille amie et prit le chemin

qui mène à Paestum; Pensive voltigeait de droite et de gauche en

chassant les moucherons; Fidèle caressait son jeune maître ou courait

devant lui.

Ils n'étaient pas encore à deux lieues de la ville, que Gracieux

vit Fidèle qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes

régulières, traînant avec elles toutes leurs provisions.

--Où allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles répondirent:

--Au Château de la Vie.

Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s'étaient mises

aussi en voyage, avec les abeilles et les papillons; tous allaient au

Château de la Vie, pour boire à la fontaine d'immortalité. On marcha

de compagnie, comme gens qui suivent la même route. Pensive présenta à

Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrément. L'amitié vient

vite dans la jeunesse; au bout d'une heure, les doux compagnons étaient

inséparables.

Aller tout droit n'est pas le goût des papillons; aussi l'ami de

Gracieux se perdait-il sans cesse au milieu des herbes; Gracieux, qui

de sa vie n'avait été libre, et qui n'avait jamais vu tant de fleurs ni

tant de soleil, suivait tous les zigzags du papillon, il ne s'inquiétait

pas plus de la journée que si elle ne devait jamais finir. Mais au bout

de quelques lieues son nouvel ami se sentit fatigué.

--N'allons pas plus loin, disait-il à Gracieux; vois comme cette nature

est belle; que ces fleurs sentent bon! comme ces champs embaument!

restons ici; c'est ici qu'est la vie.

--Marchons, disait Fidèle, la journée est longue et nous ne sommes qu'au

début.

--Marchons, disait Pensive, le ciel est pur, l'horizon infini; allons

toujours en avant.

Gracieux, rentré en lui-même, fit de sages raisonnements au papillon qui

voltigeait toujours de droite et de gauche, ce fut en vain.

--Que m'importe? disait l'insecte; hier j'étais chenille, ce soir je ne

serai rien, je veux jouir aujourd'hui. Et il s'abattit sur une rose de

Paestum toute grande ouverte.

Le parfum était si fort que le pauvre papillon en fut asphyxié; Gracieux

essaya en vain de le rappeler à la vie, et, après l'avoir pleuré, il le

mit avec une épingle à son chapeau comme une cocarde.

Vers midi, ce fut le tour des cigales de s'arrêter.

--Chantons, disaient-elles; la chaleur va nous accabler, si nous luttons

contre la force du jour. Il est si bon de vivre dans un doux repos!

Viens, Gracieux, nous t'égayerons, et tu chanteras avec nous.

--Écoutons-les, disait Pensive, elles chantent si bien!

Mais Fidèle ne voulait pas s'arrêter; il avait du feu dans les veines,

il jappa tant et tant, que Gracieux oublia les cigales pour courir après

l'importun.

Le soir venu, Gracieux rencontra la mouche à miel toute chargée de

butin.

--Où vas-tu? lui dit-il.

--Je retourne chez moi, répondit l'abeille, et ne veux pas quitter ma

ruche.

--Eh quoi! reprit Gracieux, laborieuse comme tu es, vas-tu faire comme

la cigale et renoncer à ta part d'immortalité?

--Ton Château est trop loin, répondit l'abeille, je n'ai pas ton

ambition. Mon oeuvre de chaque jour me suffit, je ne comprends rien à

tes voyages; pour moi, le travail, c'est la vie.

Gracieux fut un peu ému d'avoir perdu dès le premier jour tant de

compagnons de route; mais, en pensant avec quelle facilité il avait

fourni la première étape, son coeur fut plein de joie; il caressa

Fidèle, attrapa des mouches que Pensive lui prenait dans la main, et

s'endormit plein d'espoir en rêvant à sa grand'mère et aux deux fées.

Nouveaux contes bleus · 第 83 / 90 题