LE CHANT DU FIANCÉ

--Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève au plus haut dès cieux. Si

je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!

--Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.

--Volontiers, mais je ne dirai rien d'heureux. Avec un autre s'est

fiancée ta bien-aimée.

--Valet, selle mon alezan; moi aussi, je veux être là.

Quand elle est entrée dans l'église, c'était encore une simple fille;

maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.

--Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites étoiles? C'est ma

bien-aimée entre ses deux belles-soeurs.

Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête au passage.--Chère enfant,

rends-moi l'anneau que j'ai acheté.

--Va maintenant, va, mon enfant, et point de reproche: oui, c'est mon

pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.

* * * * *

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois

les deux Océans, je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs

longues vagues qui déferlent contre le navire que ces petits flots

pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup,

s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous

étions en perdition, personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon

Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui,

tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.

--Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous

laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez

pas peur du naufrage.

--Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en raclant son violon; le

plus sage est de s'y résigner.

--Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si

patient.

--Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine?

reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes

honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le

salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une

puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont

vue la nomment _le Destin_.

--Comment, m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le

Destin existe?

--Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez,

écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore au Cattare;

ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.

Nouveaux contes bleus · 第 69 / 90 题