Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:
--Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.
Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:
--Quels sont les langes que tu aimes?
Et la Belette répondit:
--Je veux la peau d'un éléphant.
Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence, et demanda à sa chère
moitié si par hasard elle n'aurait point perdu la tête; pour toute
réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt.
Elle alla trouver le Ver de terre et lui dit:
--Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.
Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:
--Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons
besoin de votre secours.
La Poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.
Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:
--Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon
absence, vous devriez faire un tour de ce côté.
Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.
Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au Chien:
«Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine?» Le chien
furieux courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays
d'autre maître que lui.
Le lion passant par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur,
lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien», sur
quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.
Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demanda son appui contre
le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui
l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui
avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant
tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de
l'Éléphant, se sauva dans la forêt.
La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la montra à son mari, en
lui disant:
--Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai
eue, et je te l'apporte.
Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine
que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la
dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi
nous disons aujourd'hui: il est aussi fin que la Belette.
L'histoire est finie.
* * * * *
Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres;
je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs
habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur
sagesse.
Par exemple, ces bonnes gens, qui ainsi que moi ne savent ni lire ni
écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les
choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des
énigmes; il y en a qui valent un gros livre par l'enseignement qu'elles
renferment.
--Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui
était son grand signe d'amitié, devine-moi celle-ci:
--Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et qui fait toujours ce qui me
plaît.
--C'est ton chien, capitaine, tu as regardé Fidèle en parlant.
--Bravo, mon matelot. Continuons:
--Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait
toujours ce qui te plaît.
Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère, mon petit homme; tu
ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience
t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de
toi.
Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui
fait faire tout ce qui lui plaît.
--On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine;
maman le répète tous les jours. Mais ma soeur est mal élevée, elle rit
toujours quand maman dit cela.
--C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si
j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice
du matin au soir.
Reste encore une énigme:-Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui
vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire
tout ce qui lui plaît?
--Je ne sais pas, capitaine.
--Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.
Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontai à table
tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent
beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais, quand j'en
vins à la dernière, mon père se mit à rire.
--Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire...
Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans ses
yeux, mais il resta court.
--Dis-le-moi donc, papa, je veux le savoir.
--Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère et d'un ton
sévère, je vous envoie au jardin sans dessert.
--Ah! dit mon père.
Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
Mais parle donc, papa!
Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint: en un instant je me
trouvai dans le jardin, tout en larmes, avec une grande tartine de pain
sec à la main.
Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en
a de plus habiles que moi qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au
Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret
que ma mère ne m'a jamais dit.